Pour la mémoire familiale

Famille Histoire Souvenirs & Commentaires

Wednesday, November 23, 2005

Chapitre XIX QUEL HOMME ETAIT MON PERE ?

Papa m'aimait passionnément. Il le montrait peu et rarement, mais suffisamment pour que je ne puisse en douter. Pourtant je sais que je le connaissais peu, et je pense qu'il me connaissait mal, car il y avait peu de communication entre nous. Nous étions, je crois, conscients de la difficulté d'en avoir plus, malgré l'envie que nous en avions réciproquement.
J'ai gardé le souvenir d'un homme doux, raffiné, qui avait toujours des projets de châteaux en Espagne dont je ne voyais jamais la réalisation, tandis que la situation matérielle à la maison ne cessait de se dégrader.
Par contre, tout ce que je sais de sa vie antérieure à mes souvenirs, fait apparaître un homme qui a certainement été brillant, réaliste, dynamique, aimant la vie et toujours très raffiné.
La raison de cette coupure, je crois qu'elle a pour origine une dépression accompagnée de problèmes cardiaques qui a touché mon père aux environs de la cinquantaine, c'est à dire quand j'avais moins de dix ans. Sur ces problèmes de santé se sont greffés de graves revers professionnels, d'autant plus pénibles à supporter qu'ils étaient voulus par des gens très proches. Je sais qu'il en a beaucoup souffert ainsi que ma mère, et je me souviens de périodes très difficiles à vivre à la maison. Son état de santé le mettant moins à même de réagir, cela n'a fait qu'aggraver cette coupure dans sa vie. Alors pour moi, dans l'histoire de mon père, il y a eu la période avant, et la période après ces événements.
Mon père faisait pour moi des rêves d'avenir brillant. Il souhaitait me voir dans la même profession que lui, mais en me dotant préalablement et simultanément des diplômes de polytechnicien et d'architecte DPLG. Et il m'entretenait dans cette idée. Mais je pense qu'il a souffert un peu plus chaque année de voir son rêve s'envoler, faute d'avoir les moyens matériels nécessaires pour des études de ce niveau. Moi de mon côté je voyais ce rêve partir en fumée de la même façon que s'évanouissaient tous les projets de châteaux en Espagne. Je me trouvais dans la situation d'un adolescent qui manque d'un père sur lequel il puisse s'appuyer, sinon au plan affectif. Cela je m'en rends compte maintenant, mais je devais le ressentir inconsciemment, à l'époque où, comme tout jeune de cet âge, je me cherchais et cherchais le sens de ma vie.
Avec, d'une part mon père qui se désespérait de ne pouvoir réaliser ses rêves pour son fils, et moi d'autre part, qui voyant fondre les espoirs dont il m'entretenait, on a, je pense, l'explication du manque de communication entre nous. Cela malgré l'immense tendresse qui nous unissait, et que je ressens toujours profondément en écrivant ces lignes.
Pour être clair, je doit préciser que ce que j'avais fini par prendre pour des Châteaux en Espagne, n'était en fait que l'espoir, bien accroché dans l'esprit de mon père, de remonter une affaire comme il en avait monté beaucoup autrefois avec succès.
Cet homme que j'ai connu, je n'en parlerai pas plus ici, car, pour l'organisation de mon récit, j'ai fixé la limite de ce premier Tome à la vie de mon père jusqu'à son mariage avec ma mère.
L'homme que je n'ai pas connu, je l'ai pour une grande part découvert en cherchant les éléments pour reconstituer sa vie et écrire ce premier Tome de l'histoire de la famille.
Dans les chapitres qui suivent, je vais raconter les quarante deux premières années de la vie de mon père. Je peux dire, en gros, que pour les vingt premières j'ai pu le faire à partir de ses écrits, car j'ai pu retrouver des informations sur sa jeunesse mélangés aux divers textes qu'il a rédigé sur la famille. Pour les vingt années suivantes, il n'a pratiquement pas rédigé de souvenirs. Alors j'ai été à la pêche dans ses dossiers. Cela n'a pas été facile, et très souvent j'ai été dans l'impossibilité de trouver ce que souhaitais.
Pourtant il a eu l'intention de tout raconter. J'ai en effet retrouvé un cahier manuscrit, sans titre, dont je recopie ici le début émouvant:
"Avertissement
"Les événements, incidents et autres faits relatés dans ces notes sont réels, les noms des personnages cités ne sont pas moins authentiques.
"Beaucoup sont morts ou disparus, il n'en reste pas moins les vivants et les familles existent, certains descendants ont même quelque notoriété. De ce fait il est formellement interdit de publier ces notes, en quelque main que tombe ce manuscrit.
"Préambule
"Si ces notes sont frappées d'interdiction de publier, à quoi bon les écrire?
"Il ne s'agit certes pas d'une confession, loin de me croire un saint irréprochable je n'ai en tous cas fait à aucun moment de ma vie tort à personne avec l'intention de nuire; je n'éprouve nul besoin de libérer ma conscience. Il est indubitable qu'au cours d'une longue vie, la lutte pour l'existence fait que l'on n'est pas toujours tendre pour son partenaire. J'ai donné des coups, mais j'en ai reçu de rudes, tout bien pesé je ne me sens pas fautif.
"L'objet de ce travail est tout autre. Je crois ne pas être le seul qui au soir de sa vie, quand on a dépassé d'assez loin l'âge limite fixé par les actuaires des compagnies d'assurance, à éprouver le besoin de regarder derrière soi, de savoir qu'à telle ou telle époque on a eu tort ou raison de prendre la voie qui vous a mené où on se trouve.
"Ce besoin de regarder en arrière m'est confirmé par deux personnes de mon âge, disons deux relations ne pouvant dire deux amis.......
"Bref ceci pour justifier que je suis hanté à mes heures de solitude par les souvenirs, les meilleurs comme les pires, les joies comme les erreurs commises, les fautes même. Que ce soit au cours d'insomnies soit en promenade solitaire, un nom lu ou entendu, une rue où je passe, tout est matière à réflexion qui devient obsession.
"Si j'écris ces notes c'est dans le but, l'espoir, que, ayant couché sur papier les divers objets de mes obsessions j'en serai, guéri, débarrassé".
Mon père n'a jamais rien daté de ce qu'il a écrit, sauf très rares exceptions. Par recoupements je déduis que ce texte date du courant des années cinquante, à l'époque où il habitait encore rue Cardinet, il avait près de 8O ans, et c'est une période où il avait très mauvais moral.
Dans ce cahier, à la suite de cette présentation, il fait pour commencer des considérations sur le début du siècle et poursuit sur des souvenirs de famille dont j'ai tiré un certain nombre d'éléments. Mais ce qui le concerne se termine sur la période où il était au lycée. Il n'y a donc là rien qui justifie son "avertissement". Je regrette qu'il n'ai pas continué, car après je me suis trouvé en difficulté pour raconter sa vie. C'est pourtant ce que je vais essayer de faire.

0 Comments:

Post a Comment

<< Home