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Wednesday, November 23, 2005

Chapitre XXIII MON PERE ET LA RELIGION

Le Professeur Debré, est né en 1882, donc de la même génération que mon père. A propos de son enfance, et en précisant qu'il était fils de rabbin, il écrivait dans ses mémoires, "L'Honneur de Vivre": "...Je prenais alors conscience d'une absence totale de sentiment religieux. Je ne retrouve dans mon souvenir ni l'influence d'un homme ou d'une lecture, ni le malaise d'une période d'angoisse, ni même les émotions d'une crise ou la perception d'une déchirure. Cette conviction que j'étais tel m'apparut comme toute simple et naturelle; sans doute parce que ma forme d'esprit était ainsi faite que je ne ressentais nul besoin d'une croyance. Il n'y avait aucune place dans ma pensée pour l'irrationnel...La signification de l'acte religieux, à la fois si puissant et si obscur, ne m'émouvait pas et les symboles -toujours évoqués- n'avaient pour moi point d'attrait..."
Claude Lévi-Strauss, né vingt ans après mon père, était le petit fils du grand rabbin de Versailles. Je lis à son sujet: "Claude Lévi-Strauss qui n'eut jamais, selon ses propres termes, d'inquiétude religieuse, ne rencontre pas une seule fois le judaïsme dans sa démarche scientifique...il lui oppose une attitude de rationalisation extrême." ("Essais sur la condition juive contemporaine" de Raymond Aron).
Dans le même ouvrage, à propos de son père, qui était aussi de la même génération que le mien, Raymond Aron écrivait: " Il faut ajouter que ma famille était irréligieuse. Je ne suis pour ainsi dire jamais allé au Temple. Mon père n'y allait pas. Il appartenait à la génération née autour de 187O, et donc à la deuxième ou troisième génération juive sortie du ghetto. Il participait du rationalisme et du scientisme de la fin du siècle. Autant que j'en puisse juger, son athéisme était tranquille, serein, et sans question."
L'athéisme tranquille, serein, et sans question, je crois que c'est ce qui peut le mieux définir les rapports de mon père avec les questions de religion.
C'était, je crois, un courant de pensée assez fort à cette époque où beaucoup de gens se sont éloignés de la religion. Un certain nombre de juifs de cette génération, issus d'ancêtres d'Alsace Lorraine, s'y était rallié, et je pense que c'étais le cas de mon père...
Mais en ce qui concerne mon père, je dois ajouter que cela s'accompagnait du plus grand respect pour ceux qui ne pensaient pas comme lui. Ma mère était protestante, et il respectait sa foi. Je me souviens que quand ces questions étaient évoquées dans les conversations, il intervenait avec beaucoup de délicatesse. Quand je suis né, il n'a pas voulu que je sois baptisé, disant qu'il m'appartiendrai de décider à ma majorité. Mais il n'a pas fait de difficulté pour que je suive l'instruction religieuse protestante voulue par ma mère. De même qu'il m'a envoyé dans des écoles catholiques quand il pensait que l'enseignement pouvait y être meilleurs.
Votre mère, qui a beaucoup discuté avec lui à la fin de sa vie, pense qu'il était déiste. Moi je crois plutôt que mon père, qui aimait beaucoup votre mère, n'avait pas envie de la contrarier ni de la contredire dans ce genre de discussion qui n'aboutit jamais. Comme j'imagine que votre mère devait, elle, revenir sur le sujet avec insistance, il a préféré lui répondre à sa façon en lui remettant le texte suivant qu'il avait écrit pour elle:

"SOLILOQUE d'un CROYANT
"(ne pas confondre avec celui de la voix d'Israël à la radio, vendredi 14 heures)

"Si je crois en Dieu?....allons, si c'est lui qui a créé pour nous toutes les bonnes choses qui se trouvent pour notre joie sur terre, dans le ciel et dans les mers.
"Mais alors quel est le mécréant qui a inscrit la GOURMANDISE parmi les péchés capitaux?
"Est-ce pécher que déguster une douzaine d'huîtres, son citron, son pain de mie de seigle copieusement beurré, le tout arrosé d'un bon Chablis?
"Ne suis-je pas en état de grâce quand je vois une petite bécasse bien à point flamber sur une table dans une mare d'excellent Armagnac, que je me prépare à tartiner ses tripes et boyaux sur un canapé de mie rôti et qu'un vieux Bordeaux d'un château renommé nous attend?
"Est-ce offenser l'Eternel que de se régaler d'un poulet rôti à point avec son ventre garni de jolies truffes qui embaument? Sans oublier un fin Bourgeuil ou un Château Chinon.
"Alors?...c'est moi qui officie, mon Maître-queue est mon Prêtre et mon Sommelier son servant. Mon ciboire est tour à tour ma tulipe de vieille fine que réchauffe la paume de ma main et qui embaume comme un bouquet de fleurs, et ma coupe de Champagne glacée.

"Si je crois en Dieu?...lui qui a créé pour nous la femme? cet être exquis qui tiens du renard par la finesse et la traîtrise, de la chatte par ses griffes et son ronron amoureux.
"Quel parpaillot a dit: oeuvre de chair ne désirera qu'en mariage seulement et quel insensé a mis la luxure sur la liste des péchés? La luxure n'appartient qu'à l'animal en rut mais pas à l'homme!
"Oh femme, quand mes mains tiennent ta nuque, mes doigts noyés dans ta chevelure, que nos bouches proches l'une de l'autre me donnent ton haleine, mes yeux brillant de désir interrogent les tiens, il n'est pas de mots qui traduisent nos pensées, seuls tes yeux répondent aux miens; si je lis la colère ou l'indifférence je te rejette; mais si ton regard se voile, si tes paupières frémissent je sens la chaleur de ton corps m'envahir, tes seins s'écrasent sur ma poitrine, leur fraise quête la caresse, tu cambre les reins...

"Et c'est moi qui suis Dieu car je suis le créateur!"

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