Pour la mémoire familiale

Famille Histoire Souvenirs & Commentaires

Wednesday, November 23, 2005

Chapitre XXVI SA VIE PROFESSIONNELLE DE 19O3 A 1914

SA VIE PROFESSIONNELLE DE 19O3 A 1914


Les papiers que j'ai trouvé dans les dossiers de mon père montrent qu'il a eu des activités extrêmement diverses, et quelquefois simultanées.
J'aurais eu beaucoup de mal à tout relier si je n'avais fini par faire le point de son activité à partir des lettres adressées aux caisses de cadres en 1954, pour reconstitution de carrière en vue de la retraite. Mais lui même fait cela de mémoire, car, comme il l'explique dans ses lettres, beaucoup de ses papiers ont été emportés ou détruits lors de son arrestation par les allemands, et lors des visites qu'ils ont faites ensuite à son bureau avenue de Messine en son absence. Mon père pensait qu'ils cherchaient surtout les dossiers concernant des Sociétés pour, le cas échéant, mettre des administrateurs aryens.
-Son activité chez Jansen.
Il y a d'abord son activité chez Jansen. J'ai trouvé sur ce sujet des éléments assez précis, car, afin d'obtenir l'attestation de cette maison, nécessaire pour étayer sa demande de retraite auprès de la caisse des cadres, Georges a dû donner pas mal de précisions concernant une activité qu'il avait exercé cinquante ans plus tôt.
Jansen était le frère naturel du Roi de Suède, avec qui il avait de bonnes relations. Il avait ses luxueux magasins rue Royale, très près de la place de la Concorde.
La maison Jansen, au début du siècle était de très loin la première maison de luxe du monde entier pour la tapisserie et l'ameublement. Fournisseur de la Cour d'Angleterre, sa clientèle venait aussi bien de New-York, que de Buenos-Aires ou du Caire. Jansen est un homme très occupé, qui veut tout voir lui même. Il en résultait, que très absorbé par sa clientèle, les services annexes en souffraient. De plus, sa situation sur la place l'avait conduit à accepter des fonctions auxquelles il ne pouvait se consacrer autant qu'il aurait été nécessaire.
C'est ainsi que Jansen avait accepté d'être Administrateur Général du Salon d'Automne. Le premier salon avait eu lieu en 19O3 dans les sous-sols du Petit-Palais, ce qui avait été une erreur. C'est après cet échec que mon père a été présenté à Jansen par des amis communs, et sa première mission a été de s'occuper du salon de 19O4. Cette fois, grâce à ses relations, Georges obtient la rotonde d'Antin du Grand Palais. Ce changement est accompagné d'une réorganisation et d'une publicité qui assurent le succès avec un équilibre des dépenses et des recettes au lieu du déficit de l'année précédente. Mon père se trouve pour cela en relation avec toutes les autorités qui interviennent dans une telle opération tant au plan de la mise en place, qu'au plan artistique. Et quand le salon fonctionne il fait le travail de public relation, s'occupant par exemple des invitations au niveau du gouvernement, des invitations aux journalistes, etc. Il participe aux séances du comité directeur du Salon aux côtés de Jansen, quand ce n'est pas en ses lieu et place.
Dans cette ambiance, Georges, cet amoureux du beau et du luxe, est tout à fait à son affaire. Ma soeur, Irène, dit qu'il devait également s'occuper de prospecter les châteaux et les ventes pour découvrir de beaux objets, et que dans le cadre du Salon d'Automne il participait au choix des oeuvres à exposer. D'après ce que j'ai pu retrouver, il ne me semble pas que cela ait pu entrer dans ses attributions. Ce qui est certain, par contre, c'est qu'il était suffisamment en rapport avec les peintres pour avoir reçu d'eux, en cadeau, un certain nombre de tableaux. Parmi eux, certains portaient des signatures maintenant célèbres. Mais mon père détestait la peinture moderne, Pour l'anecdote je mentionne que vingt ans plus tard, après ma naissance, ces tableaux stockés dans le grenier d'une résidence secondaire de mes parents, à Brévannes, ont tous été volés.
En 19O5, le Gouvernement Français s'interésse à l'exposition Universelle de Buenos-Aires, et nomme pour cela un ancien ministre comme Commissaire Général. Dans ce cadre on prévoit une section du commerce de luxe, et Jansen est pressenti pour la présidence. Pour cela Jansen dicte à Georges un programme très strict comme condition de son acceptation: pavillon séparé, liste des participants pris parmi les noms connus de la rue de la Paix et de la rue Royale, solidarité des exposants, les stands devant comporter couturier, tapissier, orfèvrerie, lustrerie, etc, tout cela selon le décor choisi. Mon père ajoute que cette formule devait être la bonne car l'exposition de présentation organisée à Paris pendant quelques jours avant expédition, fut un réel succès, et il en fut de même à Buenos-Aires. Mon père ne précise pas l'importance de son intervention, mais je suppose qu'il dû participer à la coordination. Je note en tout cas qu'en 19O5 il a 28 ans, et qu'il a la chance de trouver le cadre pour une bonne formation aux responsabilités. Il y conforte aussi son goût d'un luxe raffiné qu'il conservera jusqu'à la fin de sa vie.
Mais Jansen est aussi Président du Comité de la rue Royale et Georges se trouve pour cela en rapport avec le Conseiller Municipal du 8ème arrondissement, car les réclamations des adhérents étaient assez fréquentes. Mais cela entraîne aussi un autre genre d'activité. Ainsi, quand le Roi Alphonse XIII est venu à Paris, la rue Royale fut somptueusement décorée par les soins et aux frais du Comité. Et mon père commente: "il faut avoir collaboré à ce genre de manifestation pour se rendre compte du travail de préparation, projets, devis, dessins refaits maintes fois et modifiés pour satisfaire chaque participant et obtenir l'agrément des administrations".
C'est aussi dans le cadre du Comité de la rue Royale que Georges intervient pour suivre les problèmes qui se posaient lors des inondations de 191O.
Quand Jansen décide de réunir ses ateliers de tapisserie et d'ébénisterie, il fait construire de nouveaux ateliers rue Saint Sabin, Georges est chargé de suivre les travaux après l'avoir secondé au cours des études et projets. C'est également lui qui obtient un crédit à moyen terme, car Jansen ne voulait pas immobiliser de fonds dans cette opération. Ce sont les premiers pas de mon père dans un affaire de construction qu'il suit de bout en bout, puisqu'il participe à l'établissement au projet, au devis descriptif, à la mise à prix, monte le crédit et suit régulièrement l'exécution des travaux. N'étant pas du métier il avait pris la précaution de se faire aider par un cabinet de métreur vérificateur qui lui a fait son éducation.
Mais Jansen a d'autres problèmes. Malgré le niveau de sa clientèle, ou peut être à cause de cela, le montant des factures en souffrance augmentait, et celles en recouvrement par contentieux restaient à la merci d'un avoué ou d'un avocat sans que Jansen, faute de temps, puisse les suivre. Aussi, dès les premiers temps de leur collaboration, il charge Georges progressivement de s'en occuper. Il doit donc intervenir dans le contentieux avec maîtres Strauss et Travers, avocats, et un nommé Bertin, avoué. Mais il doit s'occuper encore de plus près de dossiers plus délicats qui portent sur des sommes importantes. C'est le cas de la reine Maria Pia, douairière du Portugal, ou de la reine Draga, reine de Serbie assassinée en 19O3 à Belgrade; dans ces cas il faut intervenir en liaison avec le Quai d'Orsay. Il en est de même avec le Prince Ibrahim-Hilmi, mort dans un accident d'auto sur la route de Deauville, et dont l'ameublement de son hôtel particulier avenue Kléber venait juste d'être terminé. Le Prince, en effet, était frère du Khédive, titre qui équivalait à celui d'un Vice Roi d'Egypte dans l'Empire Ottoman. Il s'occupe aussi du baron Oppenheim, ..etc. Il fait aussi la connaissance de l'actrice Sarah Bernard qui, toujours à court d'argent, avait des dettes chez Jansen. Elle habitait boulevard Pereire où Georges allait la voir. C'est ainsi qu'elle l'a reçu couchée dans le cercueil où elle avait l'habitude de dormir.
Georges intervient aussi dans divers contentieux. Je cite pour l'anecdote une affaire qui aurait pu être grave pour Jansen. Il était mis en vente, à l'Hôtel Drouot, un lit de repos et un écran de feu en tapisserie ayant appartenu à Marie Antoinette. Trois ou quatre jours avant la vente deux messieurs sont venus voir Jansen pour demander s'il pouvait exécuter une copie très exacte de ces meubles, et sur une réponse affirmative, demandèrent confirmation par lettre. Georges déconseilla à Jansen de faire cette lettre car ces meubles étaient la propriété d'un particulier et non d'un musée. Jansen passa outre, et l'adjudication eut lieu à un prix à peine supérieur à la mise à prix. Quelques jours après, ce n'est pas la commande promise qui arriva, mais une assignation en dommages et intérêts pour préjudice causé. Les avocats considéraient l'affaire comme mal engagée, quand Jansen s'est souvenu avoir vu les photos de ces meubles chez un marchand de vielles gravures et de documents de musée sur les quais. Georges pu les retrouver et se les procurer en présence d'un huissier. Ces photos étant dans le domaine public les demandeurs furent déboutés.
Ce ne sont que quelques exemples de l'activité de Georges chez Jansen, car il semble bien qu'il a eu l'occasion d'intervenir dans pas mal d'autres missions de confiance.
La collaboration avec Jansen, cesse complètement vers 191O, papa ayant d'autres projets.
-Activités diverses.
Pendant cette période, à côté des activités principales que je viens d'exposer, il en a exercé d'autres, dont je trouve trace par des papiers épars, et à propos desquelles je manque de détails.
Je trouve par exemple une lettre du Ministère des colonies, Gouvernement Général de l'Indochine Française, en date du 27 juillet 19O3, adressée à Monsieur Georges Lévy, l'informant que le Jury des Récompenses de L'Exposition de Hanoi en 19O2 lui a décerné, à titre de collaborateur, un diplôme de médaille d'argent. A cette date, il n'était pas encore chez Jansen, et il semble qu'il a eu un bureau à l'Office Colonial. Ailleurs je trouve un contrat en date du 29 mars 19O4 entre un éditeur et "M.M. Lévy et Sclivanioti, Agents de publicité, 44 rue de Provence" lesquels acceptent en toute exclusivité la publicité du "Roman Romanesque" pendant un an (voir un exemple de cette publicité en annexe) . Cette affaire de publicité qui a duré plusieurs années, a dû avoir des activités d'une certaine importance; ma soeur mentionne la Compagnie des Chemins de Fer du PLM, mais je manque de précision. En 19O8, il a été gérant d'un syndicat d'affaires avec le Maroc, je peux supposer, qu'il s'agissait d'immobilier, mais là encore, rien de précis.
Dans un autre genre j'ai trouvé une carte de presse du "Moniteur de Passy-Auteuil" dont Georges Lévy est rédacteur en chef. Mais là il s'agit probablement d'activité politique et non professionnelle.
-Les affaires de construction.
En 19O8, alors qu'il travaille encore pour Jansen, il crée, comme travailleur libre, un cabinet conseil pour la construction de bâtiments. L'activité consiste à monter des opérations en participation par accord entre un architecte, un propriétaire de terrain, des entrepreneurs des divers corps d'état et lui. Dans ces participations Georges est gérant, son rôle étant de monter l'opération, de trouver les crédits, de suivre les travaux, de trouver des locataires pour les appartements, enfin de les vendre loués. Lorsque tout est vendu, le résultat est partagé entre les participants suivant une répartition fixée à l'avance, et la participation est alors dissoute. Entre 19O8 et 1913, il mène à bien un certains nombre de réalisations.
Les affaires marchent bien et se multiplient. Mon père paraît avoir une certaine habileté pour le montage de ces opérations, particulièrement en ce qui concerne les crédits, mais surtout pour les mener à bonne fin dans des conditions rentables.
Alors, en 1913 il décide de créer une Société Anonyme au capital de 8OO.OOO francs (environ 12 millions de nos francs 1991), le "Syndicat d'Entreprises et d'Ouverture de Crédits", ayant pour objet social l'entreprise générale, et dont les statuts sont publiés le 29 mai 1914. Le Président est un ami, Monsieur L'Homme, Georges est administrateur avec un autre ami, Monsieur Vieux. Georges, initiateur de l'affaire, en est le directeur technique et administrateur délégué.
D'après le rapport du commissaire aux apports, il apparaît que Georges apporte à la Société: 1°- Une promesse de vente d'un terrain au centre d'Angers, avec le financement pour la construction d'un cinéma, d'un hôtel et de dix immeubles de rapport. 2°- Un contrat avec une Société anglaise pour la construction du "Palace Hôtel" à Boulogne sur Mer. Le client apporte le terrain et la moitié du financement des travaux, la seconde moitié devant être apportée sous forme de crédit par la société en cours de création. 3°- Un contrat pour la construction de quinze immeubles pour une société nommée "Syndicat du Port Royal", affaire pour laquelle le financement est déjà en place. 4°- Un groupe de cinq immeubles rue Balagny, dont le financement est également assuré. 5°- Il apporte également le titre de la Société qui a déjà été utilisé par lui avec succès pour plusieurs affaires en participation à Annecy, Deauville et Paris, affaires qui ont toutes été menées à bonne fin. 6°- Un certain nombre d'études sur le point d'être traitées, telles que la reconstruction du "Magasin des Buttes Chaumont", boulevard de la Villette, d'un groupe de dix immeubles rue de l'Atlas, une affaire à Troyes similaire à celle d'Angers, deux immeubles avenue Mozart. Etc. Pour cet apport, le "Commissaire aux Apports" estime que l'attribution de 2OOO actions, correspondant à 2OO.OOO francs de l'époque (3.OOO.OOO maintenant), ainsi que les avantages particuliers prévus aux statuts, sont parfaitement justifiés. Le reste du capital est souscrit en numéraire.
Ces détails sont fastidieux, mais je les ai mentionnés, car ils situent l'activité importante que mon père avait réussi à développer en très peu d'années, et alors qu'il était âgé de 36 ans.
Parmi les papiers concernant ces affaires, j'ai noté le détail suivant. Le terrain d'Angers, important et très bien placé au centre ville, provenait d'une ancienne institution religieuse du nom de Saint-Julien. Cela se passe à une époque encore marquée par les chaudes discussions qui ont entouré la loi sur les congrégations et la séparation de l'Eglise et de l'Etat (19O5), et, autant que je sache, les biens de l'Eglise avaient quelquefois fait l'objet d'opérations discutables. Mon père, tenant à ce que cette vente ne permette aucune suspicion, entreprend des démarches à la suite desquelles il est délivré, avec la promesse de vente, et moyennant une indemnité de IO.OOO francs, un document rédigé "après avis de Monsieur le Chanoine Supérieur de ladite congrégation, délégué par l'Evêque de Nancy" dont le texte est le suivant: "Les Supérieurs ecclésiastiques de l'ancienne congrégation des Frères de la Doctrine Chrétienne de Nancy autorisent la vente de l'immeuble de Saint Julien, et l'acquéreur pourra se considérer comme pleinement en règle avec les lois de l'Eglise après le versement de la somme proposée à titre d'indemnité."
Dans sa recherche d'expansion de ses affaires, papa va encore plus loin. Le 15 juillet 1914, il n'hésite pas à signer avec un monsieur Ernie, ingénieur, une convention pour la constitution d'une société en participation ayant pour objet "l'exploitation et l'organisation de transports automoteurs fluviaux, toutes opérations s'y rattachant, y compris travaux de construction et amélioration des voies d'eau".
Mais le 2 août 1914 c'est la guerre, papa est mobilisé, et tous les projets sont bloqués.

0 Comments:

Post a Comment

<< Home