ANNEXE II QUELQUES ECRITS DE MON PERE


PRESENTATION
Parmi les nombreux écrits de mon père, j'ai choisi quelques anecdotes ou extraits que vous trouverez dans les pages suivantes.
Pour le choix, j'ai retenu deux critères. D'abord ce qui se situe avant 1918, date à laquelle j'ai arrêté mon récit. Ensuite, et pour éviter de faire double emploi, je me suis abstenu de reprendre tout ce que j'avais déjà utilisé pour mon récit, c'est à dire la majeure partie.
Dans ce que j'ai retenu, il y a des anecdotes rédigées sous forme de récits séparés, que j'ai reprises entièrement; ainsi "La Belle Epoque à Reims", "Souvenirs à Bâtons Rompus" et les "Passagères". D'autres sont des extraits d'écrits dont j'ai déjà repris ce qui concerne la famille; par exemple un récit au sujet des Dreyfus, dont j'ai extrait "Au Temps des diligences".
Les textes que je joins ne sont pas des copies mot à mot. Mon père a rédigé la plupart de ces textes entre quatre-vingt et quatre-vingt-dix-ans. Or quand c'est un texte manuscrit, il est difficilement lisible, et quand il tape sur sa vieille machine, on sent qu'il s'énerve, il saute des mots, oublie souvent la ponctuation, etc... Il n'avait pas la facilité du traitement de texte! J'ai donc rétabli ces textes pour qu'ils soient facilement lisibles, mais je l'ai fait en collant au maximum à la rédaction initiale, et avec un extrême souci de ne pas trahir sa pensée, ni ses sentiments.
J'ajoute deux précisions; La plupart du temps ses écrits ne sont pas datés, je l'ai chaque fois précisé. Il y a rarement un titre; pour la clarté j'en ai ajouté un quand il n'y en avait pas, et, une fois, j'ai ajouté un sous-titre. Pour différencier les titres et le sous-titre que j'ai ajoutés, je les ai fait suivre d'un astérisque *.
Non daté
AU TEMPS DES DILIGENCES*
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Dans un récit au sujet de son grand-père, Jacques Dreyfus, mon père commence ainsi sa narration:
En ce week-end 1963 qui marque le départ en vacances, la presse et la radio annoncent près de cent morts et près de mille blessés sur les routes en trois jours; les autoroutes ouest et sud ont recensé pendant des heures une moyenne de deux mille cinq cents voitures à l'heure; les routes sont surveillées par une armée de policiers à pied, en moto, en hélicoptères; la radio prodigue les conseils de prudence et signale les parties de routes à éviter soit par suite de travaux en cours, soit par le fait du surnombre des voitures provoquant des encombrements.
Comment, dans ces conditions, remémorer aux yeux des français de notre époque ce que pouvait être les routes sous le règne de Charles X ? Ou il se figurera la route caillouteuse avec de profondes ornières, des diligences embourbées, des essieux cassés, ou il pensera aux attaques des voyageurs par des bandits, etc. A cela on peut opposer les grands voyageurs comme Voltaire, par exemple, qui vécu en Allemagne et en Russie, tant d'autres qui nous content leur vie soit en Suisse soit en Belgique avec des allées et venues fréquentes sur Paris; enfin la Cour vivant autant dans les divers châteaux qu'à Versailles; il suffit de lire l'histoire pour se rendre compte des déplacements des familles de la noblesse ayant hôtel particulier à Paris, fréquentant Versailles et possédant un domaine en province dont ils portent le nom.
Bref pour résumer, on peut rappeler que les services de diligences dataient du XVIIIème siècle sur les grands parcours, qu'au XIXème les relais de poste étaient organisés de telle façon que les usagers, autres que ceux des diligences, possédaient voiture et chevaux, mais que pour les déplacements importants leur voiture était attelée de chevaux de poste qui étaient relevés à chaque poste pour repartir avec un nouvel attelage.
Quant à la qualité des routes, l'histoire nous dit que le Seigneur de la province et, sous ses ordres, les maires prévoyaient l'exécution des travaux d'entretien par le peuple, chaque chef de famille devant un chiffre déterminé de journées de travvail au profit du pays. Cet impôt pouvait être payé en prêt de matèriel, chevaux ou véhicules. Cet impôt existait encore au début du XXème siècle, les citadins le payaient en espèces, les villageois, à leur convenance, en espèces ou en travail."
Et mon père continue ensuite par l'histoire de Jacques Dreyfus quand il exerce son négoce en sillonnant deux fois par an l'est et le nord de la France. Je n'y reviens pas, je l'ai déjà raconté.
Non daté
LA BELLE EPOQUE A REIMS*
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Les romanciers de la belle époque, pour décrire les moeurs des bourgeoisies de province, ont usé et abusé des soyeux de Lyon et des Chartrons de Bordeaux. Deux guerres et ce qu'il est convenu d'appeler les progrès sociaux ont considérablement nivelé les diverses classes et démodé totalement tous les préjugés qui justifiaient, jusqu'à un certain point, les thèmes de ces romanciers.
La bourgeoisie de Reims, la cité du champagne, a moins servi de cadre, quoique cependant plus compliquée, on aurait dit naguère plus fermée. Le haut du pavé était tenu par le champagne, probablement parce que le noblesse ne dédaignait pas d'y participer; plusieurs des plus grandes marques affichaient des titres nobilaires sur leur étiquette; de grands noms de l'histoire figuraient aussi parmi les propriétaires connus sans que la firme commerciale n'en fasse pas mention.
Puis venait la bourgeoisie de la laine; dans un annuaire, on aurait pu ajouter "et des industries connexes". Outre les tissages eussent figuré les négociants qui avaient été les rois de l'époque artisanale, les filateurs et les teinturiers.
Enfin, en troisième position, les grands fonctionnaires, les commerçants et les industriels, ceux qui auraient pu être qualifiés de "notables".
Est-ce à dire qu'aucune relation n'existait entre les différentes castes? Pas exactement. D'abord il existait un seul cercle pour les hommes, dont il était de bon ton d'être membre, même si on n'y était pas assidu; cercle qui prenait son importance aux époques d'élections. C'est là que se décidait le candidat de la bourgeoisie et son étiquette. Le champagne l'aimait franchement royaliste ou bonapartiste, les fonctionnaires de la République tenaient au titre républicain, fut-il modéré, et ils étaient soutenus en cela par les commerçants; l'évêché décidait en désignant le candidat qu'il soutiendrait.
Un autre point de contact était l'armée; Reims comptait deux régiments de dragons et un d'infanterie, lesquels avaient fondé un cercle militaire. Naturellement les officiers de cavalerie étaient reçus dans les salons les plus fermés, alors que ceux de l'infanterie ne dépassaient guère le stade des tissages. Cependant le cercle militaire était un centre d'attraction car il était de bon ton de paraître à ses fêtes; il y avait le bal du cercle chaque année ainsi que le bal de chaque régiment. On se disputait les invitations, et, comme n'y pas paraître eut été une impolitesse, le tout Reims, du champagne à l'épicier en gros, et du général de la division au secrétaire général de la sous-préfecture, étaient présents.
Le demi-monde, pour garder l'expression de l'époque, était également divisé. Certes pas par profession, disons plus exactement par situation. Le pays était riche, les affaires faciles, et il y avait au moins un certain nombre de femmes assez "chiquement" entretenues pour afficher leur équipage; peu en étaient propriétaires, les autres l'avaient en location. Toutes les femmes entretenues, sans en être au même point, avaient un centre de ralliement: le Café Courtois, du nom du propriétaire, situé tout près du cercle. Luxueux avec ses dorures et ses billards de match, prétexte à la présence de ces messieurs. Le règlement écartait les indésirables: interdiction de servir les femmes seules....sauf les habituées! Une autre classe, celle des femmes moins luxueusement entretenues, entendez par là celles qui avaient un amant insuffisamment argenté et qui devaient chercher ailleurs le complément, sans pour cela s'afficher; celles dont on disait de bouche à oreille qu'elles étaient "en commandite par part", celles-là avaient comme quartier général la brasserie Young avec sa terrasse brutalement illuminée, sa façade largement ouverte en été et une clientèle très mélangée, les amants de ces dames qui préféraient butiner que de se lier. Enfin le menu fretin, mais de tenue quand même convenable se retrouvait à la brasserie de Strasbourg, immense établissement composé de trois grandes parties: la grande salle de billard où consommait la petite bourgeoisie en faisant la partie de manille ou de jacquet accompagné de leurs femmes qui prenaient plaisir à voir les toilettes des demi-mondaines. Celles-ci devaient traverser cette première salle pour atteindre la deuxième, dite jardin d'hiver, et qui leur était réservée. La troisième était l'annexe qui servait de restaurant, et, aux autres heures, de rendez vous d'affaires, surtout aux voyageurs de commerce.
C'est dans ce monde assez compliqué que naviguait avec un certain art une femme énigmatique pour beaucoup, Madame Procureur. Madame pour tout le monde, mais que le demi-monde nommait "la Procureur". A la vérité, elle avait été aux derniers jours de l'Empire une des "biches", ainsi nommait-on celles qui affichaient avec luxe la protection de l'un des hauts personnages de la Cour. Rentrée à Reims au lendemain de la chute de l'Empire, elle avait su s'attacher un gros industriel de la ville dont elle avait eu une fille. La rente que lui faisait le père de l'enfant et ce qu'elle avait rapporté de son passage à Paris, qui paraît-il était assez substantiel, lui permettait de vivre une vie très bourgeoise; dame patronnesse de la paroisse,inscrite toujours au premier rang de toutes les listes de bienfaisance, admise sur la recommandation de monsieur le curé aux Dames de France, elle avait son carton réservé à chaque bal du Cercle Militaire ou de la Préfecture. Sa fille très jolie, devait approcher de ses dix-sept ans au moment ou se situe notre histoire; blonde, presque rousse, très bien éduquée, sa mère avait fait tout son devoir pour en faire une parfaite jeune fille: piano, dessin, équitation, rien ne lui avait été refusé.
6 février 1964
SOUVENIRS A BATONS ROMPUS
(Stavisky)*
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On ne sait pourquoi les journaux évoquent les émeutes du 6 février 1934, il y a trente ans. Certes le moment est quelque peu agité par les grèves,les métallurgistes à Nantes, les agriculteurs ces jours derniers encore; mais enfin rien qui rappelle Stavisky. Pour moi il n'en est pas de même!
1894, j'arrive à Paris pour l'année scolaire de l'Ecole Dentaire. 1894, c'est le tout début de l'affaire Dreyfus. La première "La Libre Parole" livre le nom du capitaine juif. Quelle aubaine pour la campagne anti-juive qui assure le pain quotidien de Drumont et sa bande. Quel rapport peut-il y avoir entre Stavisky, l'Ecole dentaire et l'affaire Dreyfus???
C'est qu'à l'Ecole Dentaire, en 3éme année, il y a un étudiant du nom de Stavisky, un petit bonhomme très discret, très modeste, peu causant, en redingote correcte mais usagée. De plus il est et de loin le doyen d'âge des élèves de l'Ecole. Au vu et au su de tous il a son cabinet Chaussée d'Antin, bien qu'au regard de la loi il n'ait pas le droit d'exercer, et c'est bien pour cela qu'il est à l'Ecole. L'affaire Dreyfus ne tarde pas à prendre la tournure scandaleuse que Drumont désirait, pouvant aller jusqu'à l'émeute. De ce fait, et très peu de temps après l'ouverture des cours les israélites étudiants de l'Ecole se rapprochèrent instinctivement. Autre que Stavisky, il y avait un fils de Russe, né en France et boursier de la Fondation Rothschild, un polonais également boursier mais de son pays, une jeune femme seule française avec moi. Comme, du fait de relations familiales, qu'il serait trop long de rapporter ici, je me suis trouvé dès mon arrivée à Paris avec les promoteurs de l'innocence de Dreyfus, il n'en fallait pas plus pour que je fasse figure de chef de file. C'est ainsi que j'ai, un peu plus que les autres, bavardé avec Stavisky, sans que pour autant il y ait une quelconque intimité; je ne suis jamais allé chez lui; peut-être n'était-il pas très fier de l'installation de son cabinet.
J'en aurai fini avec ce jour du 6 février 1964, quand j'aurai signalé que l'article du Figaro Littéraire sur la journée du 6 février 1934 est de Joseph Kessel, qui a bien connu Stavisky (le vrai, le fils du dentiste) et sa femme; Kessel qui aujourd'hui justement est reçu à l'Académie Française.
Nous sommes maintenant en 1925, la date très exacte, je n'en ai pas gardé le souvenir, l'événement étant de minime importance. Ma "reconversion" faite, j'étais à cette époque administrateur et directeur général d'une société d'entreprise qui travaillait à la reconstruction de régions "libérées"; nos mémoires étaient payés en "Bons" sexennaux d'abord, puis décennaux et enfin trentenaires, ce qui ne facilitait pas la trésorerie de la Société. Un moment j'ai dû, pour mes besoins personnels, sans gêner la trésorerie, mobiliser ces bons pour les sommes auxquelles j'avais droit. Ce n'est pas avec ces bons que je pouvais payer mon loyer ni mes fournisseurs; les escompter à l'une des banques de la Société, il n'en était pas question, si je prenais ces bons ce n'était pas pour diminuer les possibilités de crédit de la société. Bref j'avais un ami qui avait des relations dans le monde financier. Comme je lui demandais s'il pouvait me donner une indication pour l'escompte de ces bons, il me répondit: j'ai un type qui vous fera tout de suite une somme, pour le reste il faudra le surveiller; mais en cas d'urgence...! Ainsi moi j'ai eu confiance, et ce n'était pas pour moi, j'ai eu un acompte sur titres, quand j'ai voulu rembourser il n'avait plus les titres, il les avait vendu. Vous avez déposé plainte? Non, d'autres l'ont fait pour moi, vous avez peut-être vu l'affaire dans les journaux, c'est Stavisky. Merci, j'ai connu son père, le nom a attiré mon attention. Mais pourquoi n'avez vous pas porté plainte avec les autres? Cela ne m'intéresse pas du tout qu'il soit en prison, ce n'est pas pour moi que je suis passé par lui, je ne vois qu'une chose, c'est de rentrer dans mon argent, et comme je sais qu'il se tirera d'affaire et me paiera... Mon ami avait vu juste, j'ai su par la suite qu'il avait été payé.
193O. Je suis associé avec Drouin, architecte DPLG, pour une série de construction H.B.M. (habitations à bon marché, ancêtres des HLM) pour le logement des officiers et sous-officiers du 15ème Corps, avec des études pour celles de Montpellier et Rennes. Notre rôle consiste à monter des Sociétés d'H.B.M. par Corps d'Armée, celle du 15ème est constituée, les dossiers de Nice-Hyères-Corse etc sont prêts et déposés avec l'accord du Ministère de la Guerre. Près de cent millions sont assurés et prévisions des suivants. Drouin a fait les frais d'étude pour le 15ème, et voudrait traiter avec un entrepreneur qui nous fasse une avance de 1OO.OOO francs pour les frais de bureau. J'en consulte plusieurs, des études sont faites; nous ne sommes pas pressés; les premiers dossiers sont actuellement déposés à la Caisse des Dépôts et Consignations et au Ministère de la Santé, ensuite on mettrait en marche ceux des autres Corps. Un polytechnicien, qui avait comme référence d'avoir traité la construction d'un chemin de fer Turc sur lequel il avait une créance personnelle, nous dit avoir une entreprise qui n'hésitera pas aux avances demandées et même plus si nécessaire.; une grosse affaire de la rue Saint-Georges, le patron s'appelle Monsieur Alexandre. Je donne une note succincte sur l'ensemble de l'affaire, et il nous est fixé rendez vous. Entre temps j'apprends que Alexandre est Sacha Alexandre, et il me souvient que Stavisky se prénommait Sacha; si c'est lui je ne donne pas suite...
Non daté
LA MUSIQUE DU REGIMENT A NANCY*
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Tous le récits de guerre ne sont pas des panégyriques de faits héroïques ni des histoires de cantonnements ou de tranchées, les Croix de Bois et Gaspard les ont suffisamment décrits pour qu'on n'y revienne pas. Mais à côté du tragique il reste les menus faits qui n'ont de guerre que l'époque et surtout l'ambiance qui permet bien des choses excusables.
Par exemple cette soirée à Nancy, puisque l'épisode qui va suivre a cette ville pour théâtre. La musique d'un régiment de ligne était descendue à Nancy pour donner son concours à une remise de décorations. La cérémonie terminée et la soupe avalée d'autant plus rapidement que tous se proposaient de bien profiter du bref séjour. Bref, oh combien puisqu'ils devaient reprendre le camion le matin très tôt. Toute la musique donc, avec tous ses instruments, y compris la grosse caisse, bien repue, non peut-être par la soupe, mais par les stations dans quelques établissements et bars, se trouve, à l'heure du couvre-feu, 22 heures, dans le quartier de la cathédrale. Il faut savoir qu'à Nancy les maisons à lanternes numérotées sont proches de la cathédrale et que peu de poilus l'ignoraient. Entrer musique en tête était bien tentant, et la vingtaine de bonshommes que comptait la musique représentait une force non négligeable au cas où on voudrait refouler l'invasion. Personne ne songeait à refouler quiconque de la bande, qui dans l'ensemble possédait assez d'argent pour ne pas créer d'histoire pour les consommations; ajoutons à cela une demi douzaine de civils ou autres militaires, et toute la nuit, avec le personnel de la maison, on ne cesse de danser sans que la police intervienne, bien que la fanfare ne se privât pas de souffler à pleins poumons. S'il y a eu des absences momentanées, personnes n'avait rien à y voir, et à cinq heures du matin tous étaient au rendez vous du camion.
La nuit suivante, selon leurs affectations, tous les musiciens étaient à leur poste, qui brancardier, qui au génie militaire à transporter les munitions, tous en ligne comme tout le reste du régiment, heureux comme des enfants de leur escapade
Non daté
LES PASSAGERES
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Nous étions à la fin de 1917, la division avait tenu les lignes de Verdun de novembre 1916 à octobre 1917 et participé à deux attaques dont les communiqués avaient largement fait mention; une année entière avec en tout deux permissions de détente. Envoyé non à l'arrière, mais dans un secteur dit "calme" de Lorraine, la division se reformait, et je savais par mon colonel que mon âge et la durée de ma présence en ligne me donnait droit à un poste, sinon à l'intérieur, du moins à l'arrière. Je reçu effectivement quelques jours après un ordre de mutation pour Lunéville que je devait rejoindre "immédiatement et sans délai", suivant la formule militaire, mais qu'il fallait interpréter; mon colonel ne se fit pas faute de m'en informer: dès que votre remplaçant sera arrivé, la relève en ligne se faisant de l'arrière vers avant. Notre cantonnement, Moivron, petite commune de Lorraine, n'était pas désagréable, après des mois de Verdun sans voir, non pas seulement une silhouette de femme, mais pas l'ombre d'un civil, toute la région étant évacuée; vivre au milieu d'une population était un soulagement.
Enfin mon remplaçant arrive et je me consolais de ce retard en constatant qu'aucun contrôle de la durée de mon voyage n'était possible, et que je ne risquais absolument rien de passer une journée à Nancy où je devais changer de train, et où j'avais des amis du temps de paix. Et puis Nancy c'était la ville vivante, une excellente popote d'officiers à la disposition des passagers, et ils étaient nombreux, de bons restaurants pour ceux qui voulaient s'en offrir le luxe, cinéma et le reste.
A cette époque, Nancy était tête de ligne des chemins de fer vers Paris, et desservait la région par lignes secondaires, Lunéville, Revigny et je ne sais quelle ligne vers le sud. Mais bombardées copieusement et souvent, ces trains circulaient tous de nuit, et, en raison de leur nombre restreint, il y avait toujours beaucoup de monde. L'éclairage était évidemment réduit au maximum, les trains absolument obscurs; tous les anciens combattants se souviennent de l'aspect lugubre de ces gares.
Ce soir donc, vers 22 heures, tous les trains partant à quelques minutes de distance, la gare était houleuse. Les habitués connaissaient le quai de leur train en partance, les autres, et non des moins nombreux, s'affolaient dans l'obscurité.
C'est au plein mouvement de ces départs que les cornes et les sifflets du personnel de la gare annoncent l'alerte; immédiatement les dernières lumières sont éteintes. L'obscurité est complète, et c'est la course aux abris. Les abris? des coins de salle renforcés d'étais, très insuffisants, même comme superficie pour contenir tout le monde; et puis qui sait où ils se trouvent, seuls ceux qui sont déjà passé dans cette gare. La gare de Nancy était un centre de mouvement de troupes et l'ennemi la visait; déjà tout le quartier était endommagé et la gare avait grandement souffert. Pas question de rester dans le hall dont une grande partie des vitres du haut de la verrière étaient en morceaux; les débris en équilibre ne demandaient qu'à tomber au moindre souffle; la charpente métallique elle même avait souffert et certaines parties menaçaient ruine. Ma décision fut prise immédiatement, c'était de sortir de la gare; peut-être question d'habitude, mais ceux qui avaient subi les bombardements en ligne où il était toujours possible de piquer un plat ventre quand on entendait l'arrivée de l'obus ou de la bombe, avaient un sentiment d'insécurité en ville, où on avait l'impression que les murs étaient plus dangereux que les bombes elles-mêmes.
Mais pour sortir il me fallait passer par le trottoir où étaient les abris, et je pu me rendre compte qu'ils regorgeaient de monde plus qu'ils ne pouvaient en contenir. Je regardais le spectacle peu réconfortant de ces malheureux apeurés, et j'allais, sans me presser car l'alerte n'était pas encore donnée en ville, quand je sentis une main m'étreindre le bras avec force et un voix féminine à peine perceptible me souffler "j'ai peur"; je me rendis compte dans l'obscurité qu'une silhouette de femme, dont il m'était impossible de distinguer les traits, se tenait près de moi et ne me lâchait pas le bras. Me dégager, je n'y pensais même pas; pour la rassurer je ne trouvais rien d'autre à lui dire que "venez". Mais je ne pouvais conduire une femme affolée dans la rue sans abri, elle n'aurait pas compris, et je me souvins que j'avais repéré à un précédent voyage une sorte de guérite en briques entre les voies de garage, à moins de cent mètres en dehors de la gare, une sorte de refuge pour hommes travaillant sur la voie lors du passage des trains; à peine un mètre sur un mètre et pas de porte. Abri bien précaire qui n'aurait pas résisté même au souffle d'une bombe un peu proche, et qu'eusse été si une bombe tombait de plein fouet. J'entraînais donc ma compagne au milieu des voies par le ballast et les traverses; naturellement je dû la soutenir, et pour ce faire, et sans aucune arrière pensée, je la tenais par la taille. Elle me parût assez jeune pour avoir la taille souple; elle se laissait presque porter, mais je ne pensais à rien d'autre que de savoir si la guérite existait toujours.
C'est seulement au moment où nous arrivions à la guérite que les sirènes de la ville se mirent à hurler, ce qui mis le comble à la peur de ma compagne. Je la poussais au fond de la guérite qui pouvait à peine nous recevoir tous les deux tant elle était exiguë; du reste je ne pensais pas rester à l'intérieur, mais que répondre et que faire quand une femme ne quitte pas votre bras et vous demande d'un ton tragique "ne m'abandonnez pas"? Nous voilà donc collés l'un à l'autre, elle dans le fond, moi la tenant dans mes bras, sa nuque si près de ma bouche que je sentais les frisons me caresser les lèvres. C'est alors que les bombes commencèrent à tomber, si proches que j'ai su ensuite que ce bombardement avait été le plus sévère que la gare de Nancy ait subit, et nous en étions à moins de cent mètres. Aux coups de tonnerre ma silhouette se serre encore plus fort, plus près n'eut pas été possible, et sans savoir comment ni pourquoi nos lèvres s'unirent. Comment expliquer, le bruit des bombes est-il un aphrodisiaque? il ne m'a pas été donné de me trouver seul une seconde fois avec une femme dans de telles conditions et ne puis donner d'opinion. Mais que penser? Il n'y a pas eu ni d'une part ni de l'autre invite ou refus; je ne puis dire que cette femme m'a provoqué, pas plus qu'elle ne peut penser que je l'ai violenté, on ne viole pas une femme debout, il faut même qu'elle y mette une certaine complaisance. Disons simplement que l'ai prise naturellement, le premier baiser je ne l'ai pas sollicité, il semble avoir répondu simplement à l'appel de la nature, que j'ai rempli mon rôle d'homme, que j'ai caressé ses seins au travers de l'étoffe de la robe, sans oublier que nous étions debout, serrés et vêtus pour un voyage en automne. La véritable raison de l'aventure semble être la peur de la mort de la part de la femme et le voeux naturel de prendre encore une fois à la vie ce qu'elle a de meilleur. Quant à moi, une année de continence à quelques jours près, ceux des deux permissions, peut expliquer bien des choses, mais, bien que je me considère comme un être normal, totalement exempt de complexe en ce qui concerne l'acte d'amour, je dois avouer que cette aventure m'est restée comme un agréable souvenir, et cependant...nous n'avons pas échangé dix paroles, je n'ai, à proprement parlé, pas vu son visage, son corps m'a paru jeune, mais sait-on jamais, il y a des femmes mûres qui ont gardé un corps impeccable. Professionnelle, je ne puis le croire; l'alerte terminée, j'ai voulu la garder, ne sachant quand les trains reprendraient leur service, certaines voies pouvant être coupées; elle a refusé et est partie dans l'obscurité à la recherche de son train; tout ce que j'ai su est la direction de Revigny parce que notre conversation s'est bornée au quai de départ; et je suis parti seul à la recherche d'une chambre,car j'étais bien persuadé qu'aucun train ne partirait ce soir là.
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Ce récit est suivi d'un Nota Bene manuscrit daté de 1967, dans lequel mon père mentionne deux livres qui relatent des histoires similaires. Le premier concerne un médecin-chef anglais lors d'un bombardement en Angleterre en 1944, et l'autre un américain lors du débarquement à Alger en 1942.

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