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Wednesday, November 23, 2005

Chapitre XXV SA VIE PRIVEE DE 19O3 A 1914

-Son premier mariage.
Mon père avait à cette époque un très bon ami, Georges Sclivanioti, dont j'ai déjà parlé, avec lequel il semble qu'il ait mené joyeuse vie. Cet ami avait une soeur, Héléne, née à Paris, mais d'origine Grecque. Mon père l'épouse le 2 juin 19OO, il avait vingt trois ans.
C'est une femme douce et modeste. Elle avait un corps d'androgyne et n'a jamais eu de règles. Elle peignait et surtout dessinait très bien, faisait des miniatures, en particulier des éventails. Elle a pendant un certain temps ouvert et tenu un cours de dessin.
Les rapports avec mon père deviennent rapidement difficiles. A un moment où lui mène une vie mondaine, sa femme refuse les toilettes, la coquetterie et les sorties de son mari. Mais, plus difficile encore à vivre, elle se complait dans un mélange de mysticisme chrétien, de spiritisme, très à la mode à ce moment, de scientisme et de considérations sur des thèmes de la franc maçonnerie. J'ai lu sur ces sujet des écrits de sa main qui sont extravagants. Cette attitude l'amène à chercher des actions qui lui permettent de se mortifier. C'est ainsi qu'elle lave à genoux avec brosse de chiendent et savon noir l'escalier de l'immeuble qu'ils habitent, et cela évidemment à la grande surprise de la concierge.
Les choses s'aggravent encore à la mort de la mère d'Héléne. Elle se met alors à pratiquer l'écriture systématique. Cela consiste, étant dans un état second, sorte d'auto-hypnose, à écrire sous la dictée d'un mort.
C'est ainsi que sous la dictée de sa mère décédée, elle se met à accueillir des clochards dans l'appartement conjugal et mon père en trouve même dans son lit !
C'est alors la rupture. Il semble que la vie commune a duré moins de deux ans. Ensuite il a continué à voir sa femme de façon épisodique.
En 191O Georges a probablement engagé une procédure de divorce. Alors elle fait constater qu'il a quitté le domicile conjugal. J'ignore si c'est parce qu'elle tenait à lui, mais elle fait tout ce qu'elle peut pour empêcher le divorce, qui sera finalement prononcé le 16 octobre 1917.
En dépit de ces difficultés avec sa soeur, Georges Sclivanioti, conscient de la situation est resté l'ami de mon père.
-Les relations féminines.
Sur ce sujet on a plus une idée par les allusions qu'il a pu faire que des données précises. Qu'il ait eu une vie riche en aventures féminines parait une certitude, et parmi elles, semble-t-il des épouses de personnages connus. Un papier retrouvé dans ses archives permet, à défaut de récit précis, d'avoir une idée d'ensemble. Ce papier manuscrit dont je joins la photocopie en annexe, donne, sous forme de tableau, l'énumération chronologique de ses domiciles à Paris avec en regard ses adresses professionnelles et aussi ses "garçonnières". Il en résulte clairement que jusqu'en 1914, la garçonnière a constitué, en plus de son domicile, un élément permanent de l'organisation de sa vie privée. En regard des adresses des garçonnières il mentionne quelques notes, quelquefois des noms, qui devaient lui permettre de situer les principaux souvenirs de chaque époque. Ces notes, en abrégé et quasiment illisibles, ne suffisent malheureusement pas pour reconstituer un récit cohérent.
De ses aventures, voici ce que j'ai pu reconstituer. Lily, maîtresse de passage, rencontrée dans un cabaret, qui épousa ensuite son ami Georges Sclivanioti. Benoite, une princesse venant de je ne sais quel pays; elle lui a donné une lampe qui est actuellement sur le bureau de votre mère à Arés. La femme de C. M., écrivain et poète, dont on a su par ailleurs que c'était la grand-mère de Monsieur Caillard, le mari de Hanh que mes fils ont bien connue.
Et puis j'ai su qu'il avait eu un fils Pierre qu'il a reconnu. Je connaissait son existence, mais rien de plus. Par contre, papa à raconté à Romaine que la mère de Pierre était un "petit trottin", (plus tard on aurait dit une midinette), qu'elle a laissé l'enfant à mon père qui l'a élevé chez une nourrice jusqu'à trois ans. Sa mère est alors venue le rechercher, et mon père est resté environ 45 ans sans nouvelle, ce dont il a beaucoup souffert. Pierre a repris contact avec mon père après la guerre de quarante car il voulait changer de nom. Ma mère a dit de son côté à Romaine qu'il était très bien. Il était marchand de meubles. Il doit avoir maintenant (1991) 88 ans
Sur ses rapports avec les femmes ma soeur, Irène, dit de lui qu'il les aimait non seulement pour les rapports d'amant et maîtresse, mais par le plaisir que lui procurait leur compagnie. Et elle ajoute "C'était un homme de goût et il avait toujours pour elles des attentions raffinées". Et je crois que c'est resté vrai jusqu'à la fin de sa vie.
Avec la femme d'une relation il a eu une fille. Il ne pouvait pas la reconnaître. C'est ce qu'il a raconté à votre mère, je n'en sais pas plus.
-Ses revenus.
J'ai très peu d'éléments à ce sujet, et ne peux donner une idée de l'évolution de sa situation qu'à partir de quelques points de repères.
De la fin 1893 jusqu'au milieu de l'année 1897 il est étudiant, et compte tenu de l'environnement je pense qu'il a ce qu'il faut, sans plus. Mais dès qu'il travaille au Louvre Dentaire, on peut supposer qu'en raison de son diplôme très recherché et très courtisé, il doit avoir des revenus corrects, alors qu'il est encore très jeune.
Et puis en 1898 quand il atteint sa majorité, vingt et un ans à l'époque, il reçoit venant de sa mère, et probablement indirectement de son grand père Dreyfus, un paquet d'actions représentant une valeur de dix mille francs et un diamant d'une valeur de 5.OOOfrs, l'ensemble pouvant être évalué aux environs de 25O.OOO francs de 1991.
Ce ne sont pas matériellement des conditions trop défavorables de départ dans l'existence, mais il faut tenir compte qu'ensuite il ne peut plus rien attendre de sa famille et qu'il semble que son père est plus ou moins à sa charge. Mais aussi il mène un train de vie assez large. Et il a raconté à votre mère que le diamant dont il a hérité, et qui représente le tiers de son héritage, il a été le porter rapidement au Mont de Piété ("ma tante" disait-on à l'époque) pour sortir une danseuse de Montmartre et qu'il n'a jamais été le rechercher.
D'après ce que j'ai retrouvé dans ses papiers, il semble que le reste de l'héritage a dû partir très rapidement. Il est d'ailleurs possible que la collaboration avec Lot lui ait coûté cher du fait des difficultés qu'il a apporté.
Dans le chapitre suivant je parlerai de son activité professionnelle de 19O3 à la guerre. Nous verrons qu'il a d'abord une situation très correcte dans une maison d'art de premier plan, qu'il a des activités annexes qui doivent être rénumératrices, et que cette période se termine dans des affaires de construction qui paraissent florissantes
Si je n'ai pas de données précises, on peut cependant avoir une idée de ses revenus par certains aspects de son train de vie. Par exemple, à partir de 19O9 il a des bureaux importants rue de Clichy, et, à une époque où ce n'est pas courant, il a une automobile, d'abord une Clément Bayard, puis une Hotchkiss. Et comme il ne sait pas, et ne cherche pas à savoir conduire, il a un chauffeur, un nommé Marchand qui assure son service en livrée. Ce Marchand, j'en ai souvent entendu parler, et ma soeur l'a connu, car mon père l'avait repris à son service aussitôt la guerre terminée.
Je note par ailleurs, d'après son relevé manuscrit déjà cité, qu'en plus de son domicile, il supporte simultanément et de façon continue les frais d'une garçonnière, auxquels s'ajoutent le plus souvent un local de bureau.
-Mon père et sa famille.
Il n'a rien écrit au sujet de sa famille après la mort de sa mère.
J'ai trouvé dans ses papiers un ensemble de documents classés sous le titre "Succession Dreyfus" concernant la succession de sa grand mère Catherine, veuve de Jacques Dreyfus, décédée en 1912. Cela semble avoir entraîné des discussions difficiles qui ont, je le suppose, pour origine un règlement de la succession de Jacques Dreyfus au détriment de Cécile, la mère de Georges.
Les échanges de lettres à ce moment, via les notaires, laissent penser que Georges n'avait plus, depuis longtemps de rapport avec ses oncles Albert et Paul Dreyfus, ni avec sa tante Blanche Jacob née Dreyfus
Moi même je n'ai entendu mon père parler de sa famille que comme des souvenirs lointains, et tout me porte à penser que tous les liens était rompus depuis longtemps. Je rappelle à ce sujet que mon père n'avait ni frère ni soeur.
Autrement, je n'ai connaissance que par des lettres et de façon très imprécise d'un contact avec des membres éloignés de sa famille, à la fin de la guerre de 194O. Ceci à propos de la maladie puis du décès d'une parente encore plus éloignée retrouvée par mon père. Mais cela n'a pas eu d'autre suite.
Il a parlé à votre mère de cousines mortes en déportation, mais je n'en connais ni les noms ni le degrè de parenté. Il faudrait pour cela faire une longue recherche dans la descendance des collatéraux que j'ai retrouvés au XIX ème siècle, et sans être certain d'aboutir. Je n'ai pas entrepris ce travail.
Je ne sais rien d'autre.

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