Chapitre XXIVL'AFFAIRE DREYFUS
-Discussion sur l'idée que l'on peut avoir de l'Affaire Dreyfus.
Depuis un certain nombre d'années tout ce que j'entends ou lis sur l'affaire Dreyfus est traité de façon passionnelle. La présentation peut différer. Certains en parle comme d'un événement annonciateur des crimes nazis. D'autres situent cela comme un fait marquant de l'éternelle haine antisémite. Etc...
Moi j'ai lu et écouté cela en ayant dans la tête le calme avec lequel mon père en parlait. Je ne comprenais pas, mais n'attachant pas d'importance à cette question je n'allais pas plus loin. Mais lorsque je me suis penché sur l'histoire de la famille, j'ai retrouvé cette sérénité dans une vingtaine de pages écrites par mon père sur ce sujet. Et comme il avait vécu cette affaire à Paris, en y participant de près, j'avais de bonnes raisons pour prendre son avis au sérieux.
Je crois que la plupart de ceux qui abordent le sujet maintenant le font en étant influencés par le sentiment actuel de tragédie pour tout ce qui concerne les juifs, et en isolant l'Affaire Dreyfus du contexte de l'époque.
C'est le cas de Marrus auteur du livre "Les juifs de France à l'époque de l'affaire Dreyfus", et dans la préface de cet ouvrage, Pierre Vidal-Naquet le reproche à l'auteur. Il écrit: "Pour comprendre le réel historique, il ne faut pas connaître la fin.......Eclairer l'affaire Dreyfus au moyen d'Auschwitz ou de Tréblinka, c'est avoir une conception tragique, non historique, de l'histoire, c'est raisonner comme si Hitler relevait de la fatalité".
C'est aussi le point de vue de Perrine Simon-Nahum, qui dans la présentation de son livre sur la science du judaïsme écrit: "...certains historiens du génocide ont une lecture rétrospective de l'histoire. L'Affaire Dreyfus ne constitue pas pour nous un point de départ, mais un point d'arrivée.".
Pour mon père c'est une composante dans une période importante de l'histoire de France.
J'ai réfléchi à ce qu'il m'a dit et à ce qu'il a écrit, et j'ai consulté un certain nombre d'ouvrages. Je pense que c'est mon père qui situe bien l'importance de l'événement.
Pour me faire comprendre je vais faire un retour sur l'histoire. Mais avant j'ouvre une parenthèse. L'affaire Dreyfus qui s'est étendu sur douze ans (de 1894 à 19O6) a fait je crois deux victimes, deux israélites morts à la suite de duels. A la même époque il y avait bien plus de morts à l'occasion de grèves donnant lieu à des conflits assez durs. Bien que ce rapprochement ne prouve rien, je pense qu'il aide à situer l'importance relative de l'événement dans cette époque.
-Antijudaïsme et antisémitisme.
Après toutes mes lectures, il apparaît que, malgré l'emploi qui en est généralement fait, le terme d'"antisémitisme" ne peut s'appliquer aux problèmes des juifs jusque dans le courant du XIX ème siècle.
Max I. Dimont dans "Les Juifs, Dieu et l'Histoire" écrit "L'antisémitisme racial et irrationnel était inconnu, comme nous l'avons vu, des civilisations païennes, grecques, romaines, islamiques et médiévales dans lesquelles vécurent les juifs de 2OOO av. JC. à 18OO ap. JC.". Et Max I. Dimont écrit ailleurs que le terme même d'antisémitisme n'existait pas et qu'il a été utilisé pour la première fois en 1879 par un publiciste allemand. Sans vouloir multiplier les citations, je mentionne encore Françoise Hildesheimer qui, dans "Notre Histoire" n° 42 écrit "Un dernier point doit être souligné: qu'il s'agisse de l'hostilité paysanne à l'usure juive ou de la position de Napoléon, il serait totalement anachronique de parler d'antisémitisme; ce mot désigne une doctrine bien constituée qui n'apparaît qu'à la fin du XIX° siècle.".
Pour toutes les mesures prises dans le monde chrétien avant cette époque on peut parler d'antijudaïsme qui se manifestait de deux façons, les mesures contre les juifs au plan religieux, et les réactions populaires d'ordre économique contre les juifs contraints par l'Eglise à vivre de l'usure.
Il n'y avait pas d'antisémitisme au sens racial du terme. La preuve en est que jusqu'à cette époque les juifs convertis étaient intégrés dans la société sans jamais plus être inquiétés. C'était logique puisque, comme nous l'avons vu, toute la pression de l'église catholique n'avait pour objectif que la conversion. Avant le XIX° siècle, je n'ai trouvé qu'un cas où on a recherché l'origine par la descendance, c'est en Espagne, mais c'était tout autre chose: on recherchait chez les marranes ceux qui dissimulaient leur judaïsme sous une fausse conversion.
-La notion de race.
Marrus comme beaucoup d'auteurs souligne que la notion de race apparaît au cours du XIX° siècle, et il écrit: "Il faut bien convenir, et c'est là un point capital, que la notion de type racial juif n'est pas une simple création de la propagande antisémite".
Pour certains l'idée de race au sens général trouve son origine dans les ouvrages d'Ernest Renan. D'autres comme Hellmut Andics l'attribuent à Gobinau. C'est sans importance, ils sont de la même époque, l'idée était dans l'air.
Si chez Renan c'est l'aboutissement d'une démarche intellectuelle, chez Joseph Arthur comte de Gobineau, diplomate né en 1812, normand se présentant comme descendant des Vikings, c'est un cheval de bataille. Monarchiste, il rejette l'idée d'égalité prônée par la Révolution. Il découvre l'Aryen, le surhomme nordique-germanique et méprise les races inférieures. Il faut bien souligner que son ouvrage n'est pas dirigé contre les juifs. Il ne les mentionne même pas. Son souci est de défendre le sang bleu des aristocrates pour qu'il ne se mélange pas avec la plèbe dont le sang n'est pas pur.
Ces ouvrages sont pris en considération, et l'idée généralement admise va faire son chemin.
Les juifs l'adoptent volontiers pour mettre en avant la supériorité de leur race, et il y a de nombreux exemples. Disraéli n'en est pas le moindre. Ceux qui les défendront lors de l'affaire Dreyfus reprendront souvent le même thème. Ainsi Jules Ferry qui fait l'éloge des juifs en parlant des "vertus de cette race".
Mais, à la même époque, les antisémites exploitent cette notion au maximum pour accabler la race juive de tous les maux de la terre.
Cet argument sera utilisé des deux côtés tout au long de l'affaire Dreyfus.
-L'antisémitisme, arme politique.
En même temps que s'amenuisent les attaques contre les juifs au plan religieux, on voit surgir l'argument d'antisémitisme sous les formes les plus variées et même contradictoires.
Pour les conservateurs, les juifs sont des révolutionnaires qui constituent une force subversive déterminée à abattre le capitalisme. Le nom de Karl Marx, juif, même renégat, est cité à l'appui de cet argument. Mais, à l'inverse, ils peuvent aussi être les exploiteurs du système capitaliste, responsables de la misère sociale. Cela permet de rejeter sur eux la responsabilité de la situation de la classe ouvrière.
Pour les gens de gauche, la brillante réussite des juifs est utilisée contre eux par le mouvement socialiste naissant. Et l'on est étonné de constater de ce côté la virulence des attaques antisémites. Bernard Lewis, dans "Sémites et antisémites" énumère quelques noms parmi ceux qui ont été les plus durs: Charles Fourrier, Alphonse Toussenel, Pierre Leroux, Pierre Joseph Proudhon, et même Karl Marx et Friedrich Engels. Et il cite:
-Toussenel qui écrit en 1844 dans "Les juifs rois de l'époque" : "La répulsion universelle qu'ils inspirent depuis longtemps", et dit comprendre tous ceux qui au cours des siècles ont pu les persécuter,
-Proudhon, qui écrit en 1883: "Le juif est par tempérament antiproducteur, ni agriculteur, ni industriel, pas même vraiment commerçant. C'est un entremetteur, toujours frauduleux et parasite....."
-Karl Marx, pourtant fils de rabbin, qui a écrit en 1844 "La question juive" où il développe sa théorie antisémite assez virulente. Marx qui déclare aussi "Ils se reproduisent comme des poux"
-Engels qui prend les même positions, mais qui contrairement à Marx publiera en 189O une ferme condamnation de l'antisémitisme.
Je note que ces écrits socialistes antisémites apparaissent dans la décennie 184O, à un moment où les juifs commencent à être bien acceptés dans tous les milieux, et alors que deux juifs, Crémieux et Goudchaux font partie pour la première fois d'un gouvernement en 1848.
Je note aussi que du côté des conservateurs les positions sont alors très modérées, et que de leur campagne antisémite ne commencera que 4O ans plus tard.
Me situant maintenant à la fin du XIX° siècle, quand les deux extrêmes de l'éventail politique se déchaînent contre les juifs, je crois pouvoir noter qu'en réalité personne ne souhaitait vraiment faire partir les juifs de France. Cela aurait, à la fois, fait disparaître des arguments bien utiles pour la propagande, et démontré que la situation ne s'améliorait pas pour cela.
Pour terminer cet examen de l'évolution de l'attitude antijuive en cette fin de siècle, il faut mentionner l'image que l'on donne du juif. Jusque là l'Eglise s'était efforcée de dépeindre le juif comme un être stupide, grossier, manant couvert de vermine, afin de le rendre aussi méprisable que possible. Au XIX° on évolue vers l'image du juif dangereux par sa supériorité intellectuelle, sa culture, sa capacité d'exceller en tout, qui met ses qualité au service d'une ruse diabolique. Ce thème était développé pour toucher les masses populaires, mais aussi les classes moyennes envieuses de ceux qui réussissent. Il fut largement utilisé au cours de l'affaire Dreyfus, en particulier par Drumont.
Après tout ce que je viens d'écrire, il est nécessaire de préciser que l'ensemble de la population ne s'est pas pratiquement pas sentie concernée par ces problèmes jusqu'au milieu de la décennie 188O-9O. C'est la raison pour laquelle je n'ai rien mentionné dans le chapitre XI où je traitais de l'évolution des juifs d'Alsace-Lorraine au cours du XIX° siècle.
-La III° République et l'anticléricalisme.
Malgré la Révolution et les changements de régime qui l'ont suivie, l'Eglise reste très puissante dans le pays quand la III° République est proclamée. Sa force n'est pas seulement spirituelle, elle est aussi temporelle. Par les congrégations elle a une grande influence dans le pays, elle contrôle une grande partie de l'enseignement, elle a un domaine foncier considérable, etc. En fait, malgré la Révolution, c'est une survivance de l'ancien régime.
Pour les républicains, cet Etat dans l'Etat n'est pas compatible avec la République, et ils placent dans leurs priorités un anticléricalisme farouche.
Pour situer les événements dans leur contexte, il faut se rappeler qu'en 1871 il y a, à la Chambre, une majorité réactionnaire composée de légitimistes, d'orléanistes et de bonapartistes. La République ne survit à cette situation qu'en raison de leurs divisions.
La constitution est votée en 1875 par cette majorité réactionnaire, parce qu'elle permet le retour de la royauté ou de l'empire par une simple révolution de palais.
Mais en 1876 les élections donnent, à la Chambre, la majorité aux républicains, avec pour conséquence le coup d'état manqué de Mac Mahon en 1877.
En 1879 le renouvellement par tiers du Sénat donne la majorité aux républicains dans cette assemblée, et la même année Grévy est nommé président de la république. Cette fois les républicains détiennent les trois pouvoirs.
Mais les républicains ne sont là qu'avec une courte majorité, et on peut noter que si les femmes avaient voté, ils auraient largement perdu les élections. Dans ces conditions les conservateurs acceptent mal leur défaite, et cette demie France exclue contrôle une grande partie de la presse. Les conditions sont donc remplies pour mener la vie dure aux républicains.
La lutte va être rapidement engagée, car dès son arrivée au pouvoir, en 1879, le cabinet Freyssinet proclame l'interdiction de la Compagnie de Jésus, c'est à dire les Jésuites, ce qui n'est pas une mince affaire. Et les mesures anticléricales vont rapidement se succéder. Je crois utile de rappeler la succession des faits:
-1879/188O- Décrets contre les congrégations. Suppression de 261 établissements comptant 5643 religieux, notamment des jésuites.
-1881- Laïcisation des hôpitaux, pompes funèbres, cimetières. Retrait du crucifix dans les tribunaux.
-1882/1886- Lois sur l'enseignement primaire laïc.
-1889- Loi obligeant les ministres du culte à faire le service militaire.
-19O1- Loi sur les associations qui restreint les droits des congrégations. Nouvelle suppression d'établissements entraînant la confiscation de 25.OOO hectares et 4OO millions de francs or, 13.9O4 écoles fermées sur 20.823.
-19O4- Interdiction totale de l'enseignement congrégationniste. Fermeture des écoles, même celles autorisées. Rupture des relations avec Rome.
-19O5- Séparation de l'église et de l'état, abrogeant le concordat de 18O1.
Il faut bien constater que, longtemps avant l'affaire Dreyfus, c'était une véritable guerre contre la puissance de l'église qui avait été déclenchée par les républicains, et l'on pouvait prévoir que l'Eglise et les réactionnaires allaient réagir en utilisant tous les moyens à leur disposition.
-Orchestration et montée de la campagne antisémite.
Les attaques contre les républicains ont également pour cible les juifs, les protestants et les francs-maçons. Je considère ici le cas des juifs, je parlerai des autres plus loin.
Je souligne qu'en 1871, après la perte de l'Alsace-Lorraine, il y a 5O.OOO juifs en France. A l'époque de l'Affaire Dreyfus ils sont peut-être 7O.OOO avec l'immigration. Cela mérite d'être mentionné, car leur réussite exceptionnelle dans le domaine des affaires, de la politique, et la présence de quelques grands intellectuels peut faire illusion sur le nombre.
Au plan politique, à part quelques cas isolés de juifs ralliés aux conservateurs et aux socialistes, les juifs, et en particulier la bourgeoisie juive, s'est de plus en plus engagée avec les républicains depuis les années 184O. Perrine Simon-Nahum précise qu'ils suivent plutôt Gambetta que Jules Ferry. Ils sont donc très présents dans les rangs républicains.
La campagne antisémite, qui aboutira à l'Affaire Dreyfus, commence doucement vers 188O, c'est à dire après les premières mesures anticléricales, et non avant. On voit d'abord en province un prêtre du Poitou publier "L'antijuif" en 1881, puis "Les juifs nos maîtres" en 1882. Le journal "La Croix" fondé en 188O par les Assomptionnistes commence par publier de temps à autres des articles antisémites, puis, devenu un quotidien à gros tirage s'engage dans une violente campagne antisémite à partir de 1884. La vraie campagne commence en 1886 lorsque Drumont publie "La France juive", deux forts volumes dont le succès est rapide et les éditions successives se multiplient.
Mon père note que peu après il sort encore "La fin du monde" et "La France juive devant l'opinion". Et il observe que ces ouvrages nécessitent un travail considérable de compilation que Drumont n'a pu faire seul. Il pense que cela a été préparé par les congrégations et particulièrement les Assomptionnistes, en laissant le soin à Drumont d'ajouter ici et là quelques touches personnelles. Autre sujet d'étonnement pour mon père, le nombre de services gratuits de ces livres. Pour lui c'est donc une opération longuement réfléchie et orchestrée.
Pourquoi cet effort? Parce que la presse catholique touche une clientèle déjà acquise, et que pour aller au delà il faut un ouvrage grand public. La réussite est complète.
La presse religieuse de Paris aidée de celle de province réparti les rôles en fonction des opportunités. Ainsi à Paris on tient compte de ce que "La Croix" touche une clientèle de curés de campagne et de bourgeoisie aisée, tandis que "Le Pèlerin" touche une clientèle plus populaire.
Enfin, en 1892, Drumont sortira son journal "La libre parole".
Comme il faut alimenter cette campagne, on va chercher dans les scandales récents. On retient le krach d'une banque, "L'Union Générale". C'est une banque entièrement catholique n'ayant pour clientèle que de petits épargnants catholiques. Dans cette affaire, pas un juif. Mais cela n'empêche pas d'accuser Rotschild, à tort comme il sera démontré par la suite. Je remarque au passage que des propagandistes socialistes accompagnent cette campagne antisémite contre Rotschild (Marrus).
Ensuite c'est le scandale de Panama qui éclate en 1892. Il y a 85O.OOO petits épargnants, bonne occasion pour ameuter les foules. Beaucoup de monde dans cette affaire mal gérée. Il n'y a que deux juifs, étrangers à la gestion, qui sont seulement intervenus dans l'émission des titres. Ce sont Cornelius Hertz et le baron Reinach. Ils vont servir de cible dans une campagne très dure. Pour la propagande, ils sont évidemment les seuls coupables.
Malgré l'intensité de la campagne,la population reste indifférente pendant longtemps. Et l'on voit des choses curieuses. beaucoup utilisent le thème de l'antisémitisme pour leur propagande. Et mon père raconte l'histoire de deux députés qui furent élus en 1888, l'un Méline dans les Vosges avec l'étiquette républicain-antisémite, l'autre Mirmann à Reims avec l'étiquette socialiste-antisémite, et que dans les deux cas les communautés juives ont voté pour eux. Je rappelle que mon père habitait Reims et allait en vacances à Remiremont dans les Vosges, ce qui donne une crédibilité à ce qu'il raconte, même s'il était encore jeune à l'époque.
Je rappelle que tout ce qui précède se passe avant l'affaire Dreyfus. Celle-ci ne commencera qu'en 1894, soit environ dix ans après le début de la campagne antisémite.
-Les juifs ne sont pas les seuls visés par cette campagne.
Les juifs ne constituent qu'une des cibles de la campagne menées contre les républicains instigateurs de la lutte anticléricales.
Les protestants sont aussi très attaqués. Bertrand Joly, dans "Notre Histoire" n° 46, écrit "Pendant les douze ans que dura l'affaire Dreyfus, les juifs en furent, on le sait les victimes désignées. Mais on ignore souvent que les protestants partagèrent, avec eux, une réprobation aussi universelle qu'injustifiée.". Les propos employés contre eux sont insultants. On les accuse de n'être pas français. Comme ils sont un certain nombre d'origine Alsacienne avec des noms à consonance germanique on les traite de demi-allemands avec tout ce que cela comporte de mépris et de défiance à cette époque.
A cela plusieurs raisons. D'abord comme les juifs, ils sont avides d'études et tiennent dans la société des positions élevées en proportion beaucoup plus importante que leur effectif dans la population. Ensuite, ils sont largement représentés dans les assemblées chez les républicains, et beaucoup d'entre eux sont anticléricaux.
L'autre cible, ce sont les francs maçons, ce qui n'est pas surprenant compte tenu de leurs positions anticléricales. "La Croix" s'attaque à eux en permanence. Le fondateur de ce journal, le Père d'Alzon, avouait d'ailleurs être obnubilé par la franc maçonnerie. Les attaques ne se limitent pas au domaine des idées. L'entretien du secret chez les maçons excite les esprits, et cela permet d'évoquer leur caractère diabolique, et le goût qu'ils auraient pour les orgies. Un journal fait allusion à la "porno-maçonnerie". Et comme il faut des têtes on dénonce les francs maçons qui font de la politique, surtout s'ils font partie du gouvernement. Il en sera ainsi de Bourgeois, Combes, Ferry, Gambetta, etc.
On verra aussi, plus tard, Maurras avancer la thèse des juifs alliés aux trois internationales: protestants, révolutionnaires et franc-maçons.
-Mon père et l'antisémitisme avant l'affaire Dreyfus
Dans toute l'histoire de la famille racontée par mon père, il n'y a pas une seule allusion à des difficultés pour des motifs d'antijudaïsme ou d'antisémitisme avant les campagnes antisémites dont je viens de parler.
On peut se poser des questions, car au début du XIX° siècles les problèmes étaient loin d'être réglés, surtout en Alsace.
Je pense que cela peut s'expliquer de la façon suivante. Mon père est né en 1877, à une époque où régne encore pour les juifs toute la sérénité à laquelle on est arrivé sous le second empire, tandis que les campagnes antisémites dont j'ai parlé plus haut ne commenceront que plusieurs années après. Il passe donc sa jeunesse dans un contexte dégagé de tout souci pour les juifs.
Il n'entend pas parler non plus de difficulté de ce genre par des gens comme la Maman Michel, ni le grand-père Dreyfus. On peut penser que ces gens, qui ont probablement souffert au début du siècle des attitudes antijuives encore très vivaces dans les populations en Alsace et en Lorraine, n'ont pas envie de ressasser des histoires sur une question qui ne se pose plus. On peut penser aussi que cela se situe dans cette volonté d'oubli du passé chez les juifs, comme je l'ai montré au chapitre XI.
Mon père confirme lui même cette situation quand il raconte qu'il a eu un professeur d'anglais alcoolique, qui punissait uniquement les quatre juifs de la classe quand il y avait un incident. Et il ajoute, "à cet incident se bornait tout ce que je savais de l'antisémitisme". A ce moment il pouvait avoir dix ou onze ans, on était donc en 1888-89, et les effets de la campagne antisémite pouvaient commencer à avoir des répercutions en province.
Mon père évoque aussi une histoire d'antisémitisme concernant sa famille. Il situe cela en novembre 1894 et le donne comme une conséquence de l'affaire Dreyfus. Il est chez son grand-père Dreyfus à Reims. Son grand père est là avec toute la famille, quand, après déjeuner, ils entendent des cris dans la rue: "mort aux juifs " etc. Ce sont ensuite des jets de pierres qui brisent toutes les vitres de la maison et l'abat jour de la suspension. Les manifestants sont des grands du collège congréganiste. L'incident ne va pas plus loin.
Or ce récit comporte plusieurs impossibilités, la première étant que Jacques Dreyfus, dont l'intervention est décrite en détail dans le récit, était mort depuis plus de dix huit mois avant que le capitaine Dreyfus soit seulement mis en cause.
J'ai cependant voulu citer cela en raccourci, car il y a trop de détails pour qu'il n'y ait pas une grande partie de vrai. Mais je n'ai pu situer ces faits chronologiquement ni les rattacher au déroulement des affaires de l'époque. J'ajoute que c'est le seul épisode des écrits de mon père pour lequel je me suis trouvé dans l'impossibilité de trouver un raccordement assez précis avec l'histoire en général ou avec l'histoire de la famille. Il n'en reste pas moins certain que cela se situe autour de 189O.
Ces deux récits sont les seuls que mentionne mon père à propos de l'antisémitisme jusqu'à son départ à Paris en 1894, il a alors dix sept ans.
-L'Affaire Dreyfus.
Fin septembre 1894 c'est la découverte du "Bordereau" à l'ambassade d'Allemagne et trois mois après Dreyfus est condamné à la déportation.
A ce moment où l'esprit revanchard domine tout le pays, l'armée est tabou. La trahison est la faute la plus lourde à porter devant la conscience nationale. Personne ne peux penser à mettre en doute un jugement d'un tribunal militaire.
C'est certain, Dreyfus est un traître.
Même les juifs, qui sont, en grande majorité, très patriotes, ne doutent pas de sa culpabilité, et ne protestent pas.
Pour ceux qui orchestrent la campagne antisémite depuis des années c'est une occasion inespérée. Dreyfus offre une cible de choix. Si le traître avait été catholique, il aurait porté seul sa faute. Mais étant juif, sa faute devient celle de tous les juifs.
Et dans cette ambiance il n'y a pas de fausse note. Les socialistes emboîtent le pas à Drumont. Jaurès, lui même en 1895, déclare qu'il croit entendre souffler dans l'antisémitisme un véritable esprit révolutionnaire (Rébérioux citée par Marrus). Les guesdistes acceptent de parler aux côtés de Drumont. Des journaux socialistes comme la "République sociale" à Narbonne ou "La Dépêche" à Toulouse entretiennent une violente campagne antisémite. Même les anarchistes, tout aussi excités, s'en prennent à la "juiverie".
Dans les commentaires actuels il y a les bons et les méchants, les dreyfusards et les antidreyfusards. On peut voir que ce n'est pas aussi simple. Et il faudra attendre trois ans pour que la situation évolue. Ce n'est en effet qu'en novembre 1897 que Bernard Lazare publie "Une erreur judiciaire. La vérité sur l'affaire Dreyfus", et ce n'est qu'en janvier 1898 que Zola, poussé par Clémenceau" va publier "J'accuse".
A partir de là, c'est vrai, la France est coupée en deux. Ensuite il faudra attendre 1899 pour que Dreyfus soit gracié.
-Mon père dans l'affaire Dreyfus.
J'ai entendu mon père parler de l'affaire Dreyfus. Mais, à une époque où l'antisémitisme n'occupait pas les esprits, j'ai écouté cela d'une oreille distraite. Aussi je ne me souviens de rien de précis, et je n'ai conservé que des impressions. D'abord l'impression qu'il y avait beaucoup participé. Ensuite que cela venait dans la conversation sans passion et de façon anecdotique. De cela je n'ai retenu qu'un nom, celui de Fort Chabrol, sans même savoir s'il était dedans ou dehors. En relisant l'histoire récemment j'ai su que c'était des antisémites qui étaient assiégés....il était donc dehors. Or cela il en parlait, en souriant, comme d'un souvenir d'étudiant, de façon tout à fait décontractée.
Dans ses écrits il n'a rien raconté de son action. Il a fallu que je trouve des allusions, faites d'une seule phrase au milieu de deux récit portant sur des sujet tout à fait différents.
Ainsi, dans un récit au sujet de Stavisky, il raconte que le père de celui qui a défrayé la chronique vers 1936 était à l'école dentaire avec lui. Et là une phrase incidente fait allusion à son intervention dans l'affaire Dreyfus. Il écrit: "Comme du fait de relations familiales qu'il serait trop long de rappeler ici, je me suis trouvé en relations avec les promoteurs de l'innocence de Dreyfus, il n'en fallait pas plus pour que je fasse figure de chef de file; c'est ainsi que j'ai, un peu plus que les autres, bavardé avec Stavisky, sans pour autant qu'il y ait eu une intimité quelconque, je ne suis jamais allé chez lui......".
Ailleurs il raconte que, pour une histoire de femme, un monsieur avait eu des mots désagréables à son égard et qu'il avait voulu lui envoyer ses témoins. Alors, au milieu du récit, il écrit: "Il faut, pour la clarté de l'histoire, noter que nous étions en pleine affaire Dreyfus, que ma signature passait dans un journal de combat de la rue du Croissant, et que depuis deux ans je faisais deux à trois heures d'escrime par jour, un duel étant toujours possible."
Il a d'ailleurs raconté qu'il s'était battu en duel à propos de l'affaire Dreyfus. J'ignore avec qui, mais je peux mentionner comme conséquence, que pendant ma jeunesse il a toujours voulu que je fasse de l'escrime.
Je n'ai pas d'autre élément pour être plus précis sur ses activités.
-Le point de vue de mon père sur l'affaire Dreyfus.
Par contre il a écrit un certain nombre de pages sur les origines et l'évolution de l'affaire Dreyfus. Si dans cette histoire de ma famille je me suis étendu sur ce sujet c'est en raison de la différence entre son point de vue et ce que j'entends le plus souvent maintenant.
Pour mon père, l'antisémitisme n'est pas ce qu'il retient de plus important dans ce débat. voici un extrait des commentaires qu'il a fait à ce sujet.
"On ne devait pas tarder à se rendre compte que cette agitation n'avait pour but que de créer des difficultés au gouvernement et par là démolir le régime républicain et restaurer l'ancien régime. A soixante ans de distance nous voyons deux historiens de la III° République, tous deux membres de l'Institut, titrant le chapitre de leurs ouvrages relatant cette époque: Jacques Bainville "La révolution dreyfusienne" et Jacques Chastenet "La République triomphante", car il est effectif que l'affaire Dreyfus marque un tournant dans l'histoire de la III° République.
"On pourrait définir cette période comme étant le dernier sursaut, le sursaut de l'agonie, de la réaction pour renverser la République, en sachant que cette tentative est la dernière, ou la République sera renversée ou la réaction sera définitivement morte"
Ailleurs, je note qu'il n'écrit pas que les gens étaient Dreyfusards ou Antidreyfusards, suivant les formules consacrées, il écrit: "on était antidreyfusard ou anticlérical". Je pense que par ce raccourci il fait bien ressortir à la fois, l'origine de la lutte et l'aspect global de cette lutte au plan de la politique française.
Je rapproche ce point de vue d'un article de Glucksman paru dans "Le Figaro", où commentant les difficultés actuelles des pays de l'est européen pour trouver un équilibre politique, il rappelle que pour nous français il à fallu un siècle pour que la Révolution de 1789 aboutisse à un réel régime républicain. Et je crois qu'il est juste de considérer qu'après la Révolution de 1789 la France s'est jetée dans les bras de Mapoléon, et qu'après la Restauration et autres péripéties il a fallu attendre l'orée du XX° siècle pour que la République devienne vraiment le régime de la France.
Je crois que c'est bien dans ce contexte qu'il faut considérer l'affaire Dreyfus. Un événement qui participe à l'installation définitive de la République, et non un événement qui annonce le nazisme. Et c'est bien cela la vision de mon père.
J'ajoute que, contrairement à ce que l'on a souvent dit, les juifs ne sont pas sortis traumatisés de cette affaire. Au contraire, ils l'ont vécu comme la preuve que, dans l'époque moderne, les vieux démons étaient définitivement vaincus.
Pour compléter cette réflexion on peut encore souligner un point. La devise du Consistoire au XIX° siècle était "Patrie et Religion", et les rabbins brodaient sur ce thème dans leurs sermons (Patrick Girard). Les juifs dont la famille, comme celle de mon père étaient en France bien avant la Révolution, étaient profondément patriotes, et se sentaient français avant d'être juifs. Si l'affaire Dreyfus les avait réellement blessés, leurs sentiments envers la France auraient pu être ébranlés. Il n'en a rien été. On peut en juger par le peu de résonance qu'a eu le sionisme auprès d'eux et par l'ardeur qui a animé les juifs pour la défense de la France lors de la Guerre 14-18.
Et cette remarque peut être étendue aux nouveaux immigrés. Parlant de "l'engagement unanime des juifs dans la défense de la Patrie lors du premier conflit mondial", Perrine Simon-Nahum ajoute "L'Union Sacrée donne aux juifs immigrés depuis 187O, l'occasion de s'intégrer dans la communauté nationale, puisque en août 1914 des dix mille volontaires juifs, quatre mille seront incorporés dans la Légion Etrangère avant d'être autorisés à rejoindre les bataillons français. L'élite de la bourgeoisie est décimée sur le front, tandis que les intellectuels les plus célèbres sont envoyés en missions de bons offices pour mobiliser la solidarité internationale au service de la France.".
Non, l'Affaire Dreyfus n'avait pas laissé d'angoisse chez les juifs, qu'ils soient français depuis de nombreuses générations ou récemment immigrés.
Et cela permet de comprendre la parfaite sérénité de mon père et de ses contemporains dans les décennies qui ont suivi. Cela permet de comprendre pourquoi l'enfance et l'adolescence de ceux de ma génération a pu se dérouler sans souci à ce sujet comme je l'ai exposé au début de mon récit. Ceci...jusqu'à l'époque du nazisme...
Depuis un certain nombre d'années tout ce que j'entends ou lis sur l'affaire Dreyfus est traité de façon passionnelle. La présentation peut différer. Certains en parle comme d'un événement annonciateur des crimes nazis. D'autres situent cela comme un fait marquant de l'éternelle haine antisémite. Etc...
Moi j'ai lu et écouté cela en ayant dans la tête le calme avec lequel mon père en parlait. Je ne comprenais pas, mais n'attachant pas d'importance à cette question je n'allais pas plus loin. Mais lorsque je me suis penché sur l'histoire de la famille, j'ai retrouvé cette sérénité dans une vingtaine de pages écrites par mon père sur ce sujet. Et comme il avait vécu cette affaire à Paris, en y participant de près, j'avais de bonnes raisons pour prendre son avis au sérieux.
Je crois que la plupart de ceux qui abordent le sujet maintenant le font en étant influencés par le sentiment actuel de tragédie pour tout ce qui concerne les juifs, et en isolant l'Affaire Dreyfus du contexte de l'époque.
C'est le cas de Marrus auteur du livre "Les juifs de France à l'époque de l'affaire Dreyfus", et dans la préface de cet ouvrage, Pierre Vidal-Naquet le reproche à l'auteur. Il écrit: "Pour comprendre le réel historique, il ne faut pas connaître la fin.......Eclairer l'affaire Dreyfus au moyen d'Auschwitz ou de Tréblinka, c'est avoir une conception tragique, non historique, de l'histoire, c'est raisonner comme si Hitler relevait de la fatalité".
C'est aussi le point de vue de Perrine Simon-Nahum, qui dans la présentation de son livre sur la science du judaïsme écrit: "...certains historiens du génocide ont une lecture rétrospective de l'histoire. L'Affaire Dreyfus ne constitue pas pour nous un point de départ, mais un point d'arrivée.".
Pour mon père c'est une composante dans une période importante de l'histoire de France.
J'ai réfléchi à ce qu'il m'a dit et à ce qu'il a écrit, et j'ai consulté un certain nombre d'ouvrages. Je pense que c'est mon père qui situe bien l'importance de l'événement.
Pour me faire comprendre je vais faire un retour sur l'histoire. Mais avant j'ouvre une parenthèse. L'affaire Dreyfus qui s'est étendu sur douze ans (de 1894 à 19O6) a fait je crois deux victimes, deux israélites morts à la suite de duels. A la même époque il y avait bien plus de morts à l'occasion de grèves donnant lieu à des conflits assez durs. Bien que ce rapprochement ne prouve rien, je pense qu'il aide à situer l'importance relative de l'événement dans cette époque.
-Antijudaïsme et antisémitisme.
Après toutes mes lectures, il apparaît que, malgré l'emploi qui en est généralement fait, le terme d'"antisémitisme" ne peut s'appliquer aux problèmes des juifs jusque dans le courant du XIX ème siècle.
Max I. Dimont dans "Les Juifs, Dieu et l'Histoire" écrit "L'antisémitisme racial et irrationnel était inconnu, comme nous l'avons vu, des civilisations païennes, grecques, romaines, islamiques et médiévales dans lesquelles vécurent les juifs de 2OOO av. JC. à 18OO ap. JC.". Et Max I. Dimont écrit ailleurs que le terme même d'antisémitisme n'existait pas et qu'il a été utilisé pour la première fois en 1879 par un publiciste allemand. Sans vouloir multiplier les citations, je mentionne encore Françoise Hildesheimer qui, dans "Notre Histoire" n° 42 écrit "Un dernier point doit être souligné: qu'il s'agisse de l'hostilité paysanne à l'usure juive ou de la position de Napoléon, il serait totalement anachronique de parler d'antisémitisme; ce mot désigne une doctrine bien constituée qui n'apparaît qu'à la fin du XIX° siècle.".
Pour toutes les mesures prises dans le monde chrétien avant cette époque on peut parler d'antijudaïsme qui se manifestait de deux façons, les mesures contre les juifs au plan religieux, et les réactions populaires d'ordre économique contre les juifs contraints par l'Eglise à vivre de l'usure.
Il n'y avait pas d'antisémitisme au sens racial du terme. La preuve en est que jusqu'à cette époque les juifs convertis étaient intégrés dans la société sans jamais plus être inquiétés. C'était logique puisque, comme nous l'avons vu, toute la pression de l'église catholique n'avait pour objectif que la conversion. Avant le XIX° siècle, je n'ai trouvé qu'un cas où on a recherché l'origine par la descendance, c'est en Espagne, mais c'était tout autre chose: on recherchait chez les marranes ceux qui dissimulaient leur judaïsme sous une fausse conversion.
-La notion de race.
Marrus comme beaucoup d'auteurs souligne que la notion de race apparaît au cours du XIX° siècle, et il écrit: "Il faut bien convenir, et c'est là un point capital, que la notion de type racial juif n'est pas une simple création de la propagande antisémite".
Pour certains l'idée de race au sens général trouve son origine dans les ouvrages d'Ernest Renan. D'autres comme Hellmut Andics l'attribuent à Gobinau. C'est sans importance, ils sont de la même époque, l'idée était dans l'air.
Si chez Renan c'est l'aboutissement d'une démarche intellectuelle, chez Joseph Arthur comte de Gobineau, diplomate né en 1812, normand se présentant comme descendant des Vikings, c'est un cheval de bataille. Monarchiste, il rejette l'idée d'égalité prônée par la Révolution. Il découvre l'Aryen, le surhomme nordique-germanique et méprise les races inférieures. Il faut bien souligner que son ouvrage n'est pas dirigé contre les juifs. Il ne les mentionne même pas. Son souci est de défendre le sang bleu des aristocrates pour qu'il ne se mélange pas avec la plèbe dont le sang n'est pas pur.
Ces ouvrages sont pris en considération, et l'idée généralement admise va faire son chemin.
Les juifs l'adoptent volontiers pour mettre en avant la supériorité de leur race, et il y a de nombreux exemples. Disraéli n'en est pas le moindre. Ceux qui les défendront lors de l'affaire Dreyfus reprendront souvent le même thème. Ainsi Jules Ferry qui fait l'éloge des juifs en parlant des "vertus de cette race".
Mais, à la même époque, les antisémites exploitent cette notion au maximum pour accabler la race juive de tous les maux de la terre.
Cet argument sera utilisé des deux côtés tout au long de l'affaire Dreyfus.
-L'antisémitisme, arme politique.
En même temps que s'amenuisent les attaques contre les juifs au plan religieux, on voit surgir l'argument d'antisémitisme sous les formes les plus variées et même contradictoires.
Pour les conservateurs, les juifs sont des révolutionnaires qui constituent une force subversive déterminée à abattre le capitalisme. Le nom de Karl Marx, juif, même renégat, est cité à l'appui de cet argument. Mais, à l'inverse, ils peuvent aussi être les exploiteurs du système capitaliste, responsables de la misère sociale. Cela permet de rejeter sur eux la responsabilité de la situation de la classe ouvrière.
Pour les gens de gauche, la brillante réussite des juifs est utilisée contre eux par le mouvement socialiste naissant. Et l'on est étonné de constater de ce côté la virulence des attaques antisémites. Bernard Lewis, dans "Sémites et antisémites" énumère quelques noms parmi ceux qui ont été les plus durs: Charles Fourrier, Alphonse Toussenel, Pierre Leroux, Pierre Joseph Proudhon, et même Karl Marx et Friedrich Engels. Et il cite:
-Toussenel qui écrit en 1844 dans "Les juifs rois de l'époque" : "La répulsion universelle qu'ils inspirent depuis longtemps", et dit comprendre tous ceux qui au cours des siècles ont pu les persécuter,
-Proudhon, qui écrit en 1883: "Le juif est par tempérament antiproducteur, ni agriculteur, ni industriel, pas même vraiment commerçant. C'est un entremetteur, toujours frauduleux et parasite....."
-Karl Marx, pourtant fils de rabbin, qui a écrit en 1844 "La question juive" où il développe sa théorie antisémite assez virulente. Marx qui déclare aussi "Ils se reproduisent comme des poux"
-Engels qui prend les même positions, mais qui contrairement à Marx publiera en 189O une ferme condamnation de l'antisémitisme.
Je note que ces écrits socialistes antisémites apparaissent dans la décennie 184O, à un moment où les juifs commencent à être bien acceptés dans tous les milieux, et alors que deux juifs, Crémieux et Goudchaux font partie pour la première fois d'un gouvernement en 1848.
Je note aussi que du côté des conservateurs les positions sont alors très modérées, et que de leur campagne antisémite ne commencera que 4O ans plus tard.
Me situant maintenant à la fin du XIX° siècle, quand les deux extrêmes de l'éventail politique se déchaînent contre les juifs, je crois pouvoir noter qu'en réalité personne ne souhaitait vraiment faire partir les juifs de France. Cela aurait, à la fois, fait disparaître des arguments bien utiles pour la propagande, et démontré que la situation ne s'améliorait pas pour cela.
Pour terminer cet examen de l'évolution de l'attitude antijuive en cette fin de siècle, il faut mentionner l'image que l'on donne du juif. Jusque là l'Eglise s'était efforcée de dépeindre le juif comme un être stupide, grossier, manant couvert de vermine, afin de le rendre aussi méprisable que possible. Au XIX° on évolue vers l'image du juif dangereux par sa supériorité intellectuelle, sa culture, sa capacité d'exceller en tout, qui met ses qualité au service d'une ruse diabolique. Ce thème était développé pour toucher les masses populaires, mais aussi les classes moyennes envieuses de ceux qui réussissent. Il fut largement utilisé au cours de l'affaire Dreyfus, en particulier par Drumont.
Après tout ce que je viens d'écrire, il est nécessaire de préciser que l'ensemble de la population ne s'est pas pratiquement pas sentie concernée par ces problèmes jusqu'au milieu de la décennie 188O-9O. C'est la raison pour laquelle je n'ai rien mentionné dans le chapitre XI où je traitais de l'évolution des juifs d'Alsace-Lorraine au cours du XIX° siècle.
-La III° République et l'anticléricalisme.
Malgré la Révolution et les changements de régime qui l'ont suivie, l'Eglise reste très puissante dans le pays quand la III° République est proclamée. Sa force n'est pas seulement spirituelle, elle est aussi temporelle. Par les congrégations elle a une grande influence dans le pays, elle contrôle une grande partie de l'enseignement, elle a un domaine foncier considérable, etc. En fait, malgré la Révolution, c'est une survivance de l'ancien régime.
Pour les républicains, cet Etat dans l'Etat n'est pas compatible avec la République, et ils placent dans leurs priorités un anticléricalisme farouche.
Pour situer les événements dans leur contexte, il faut se rappeler qu'en 1871 il y a, à la Chambre, une majorité réactionnaire composée de légitimistes, d'orléanistes et de bonapartistes. La République ne survit à cette situation qu'en raison de leurs divisions.
La constitution est votée en 1875 par cette majorité réactionnaire, parce qu'elle permet le retour de la royauté ou de l'empire par une simple révolution de palais.
Mais en 1876 les élections donnent, à la Chambre, la majorité aux républicains, avec pour conséquence le coup d'état manqué de Mac Mahon en 1877.
En 1879 le renouvellement par tiers du Sénat donne la majorité aux républicains dans cette assemblée, et la même année Grévy est nommé président de la république. Cette fois les républicains détiennent les trois pouvoirs.
Mais les républicains ne sont là qu'avec une courte majorité, et on peut noter que si les femmes avaient voté, ils auraient largement perdu les élections. Dans ces conditions les conservateurs acceptent mal leur défaite, et cette demie France exclue contrôle une grande partie de la presse. Les conditions sont donc remplies pour mener la vie dure aux républicains.
La lutte va être rapidement engagée, car dès son arrivée au pouvoir, en 1879, le cabinet Freyssinet proclame l'interdiction de la Compagnie de Jésus, c'est à dire les Jésuites, ce qui n'est pas une mince affaire. Et les mesures anticléricales vont rapidement se succéder. Je crois utile de rappeler la succession des faits:
-1879/188O- Décrets contre les congrégations. Suppression de 261 établissements comptant 5643 religieux, notamment des jésuites.
-1881- Laïcisation des hôpitaux, pompes funèbres, cimetières. Retrait du crucifix dans les tribunaux.
-1882/1886- Lois sur l'enseignement primaire laïc.
-1889- Loi obligeant les ministres du culte à faire le service militaire.
-19O1- Loi sur les associations qui restreint les droits des congrégations. Nouvelle suppression d'établissements entraînant la confiscation de 25.OOO hectares et 4OO millions de francs or, 13.9O4 écoles fermées sur 20.823.
-19O4- Interdiction totale de l'enseignement congrégationniste. Fermeture des écoles, même celles autorisées. Rupture des relations avec Rome.
-19O5- Séparation de l'église et de l'état, abrogeant le concordat de 18O1.
Il faut bien constater que, longtemps avant l'affaire Dreyfus, c'était une véritable guerre contre la puissance de l'église qui avait été déclenchée par les républicains, et l'on pouvait prévoir que l'Eglise et les réactionnaires allaient réagir en utilisant tous les moyens à leur disposition.
-Orchestration et montée de la campagne antisémite.
Les attaques contre les républicains ont également pour cible les juifs, les protestants et les francs-maçons. Je considère ici le cas des juifs, je parlerai des autres plus loin.
Je souligne qu'en 1871, après la perte de l'Alsace-Lorraine, il y a 5O.OOO juifs en France. A l'époque de l'Affaire Dreyfus ils sont peut-être 7O.OOO avec l'immigration. Cela mérite d'être mentionné, car leur réussite exceptionnelle dans le domaine des affaires, de la politique, et la présence de quelques grands intellectuels peut faire illusion sur le nombre.
Au plan politique, à part quelques cas isolés de juifs ralliés aux conservateurs et aux socialistes, les juifs, et en particulier la bourgeoisie juive, s'est de plus en plus engagée avec les républicains depuis les années 184O. Perrine Simon-Nahum précise qu'ils suivent plutôt Gambetta que Jules Ferry. Ils sont donc très présents dans les rangs républicains.
La campagne antisémite, qui aboutira à l'Affaire Dreyfus, commence doucement vers 188O, c'est à dire après les premières mesures anticléricales, et non avant. On voit d'abord en province un prêtre du Poitou publier "L'antijuif" en 1881, puis "Les juifs nos maîtres" en 1882. Le journal "La Croix" fondé en 188O par les Assomptionnistes commence par publier de temps à autres des articles antisémites, puis, devenu un quotidien à gros tirage s'engage dans une violente campagne antisémite à partir de 1884. La vraie campagne commence en 1886 lorsque Drumont publie "La France juive", deux forts volumes dont le succès est rapide et les éditions successives se multiplient.
Mon père note que peu après il sort encore "La fin du monde" et "La France juive devant l'opinion". Et il observe que ces ouvrages nécessitent un travail considérable de compilation que Drumont n'a pu faire seul. Il pense que cela a été préparé par les congrégations et particulièrement les Assomptionnistes, en laissant le soin à Drumont d'ajouter ici et là quelques touches personnelles. Autre sujet d'étonnement pour mon père, le nombre de services gratuits de ces livres. Pour lui c'est donc une opération longuement réfléchie et orchestrée.
Pourquoi cet effort? Parce que la presse catholique touche une clientèle déjà acquise, et que pour aller au delà il faut un ouvrage grand public. La réussite est complète.
La presse religieuse de Paris aidée de celle de province réparti les rôles en fonction des opportunités. Ainsi à Paris on tient compte de ce que "La Croix" touche une clientèle de curés de campagne et de bourgeoisie aisée, tandis que "Le Pèlerin" touche une clientèle plus populaire.
Enfin, en 1892, Drumont sortira son journal "La libre parole".
Comme il faut alimenter cette campagne, on va chercher dans les scandales récents. On retient le krach d'une banque, "L'Union Générale". C'est une banque entièrement catholique n'ayant pour clientèle que de petits épargnants catholiques. Dans cette affaire, pas un juif. Mais cela n'empêche pas d'accuser Rotschild, à tort comme il sera démontré par la suite. Je remarque au passage que des propagandistes socialistes accompagnent cette campagne antisémite contre Rotschild (Marrus).
Ensuite c'est le scandale de Panama qui éclate en 1892. Il y a 85O.OOO petits épargnants, bonne occasion pour ameuter les foules. Beaucoup de monde dans cette affaire mal gérée. Il n'y a que deux juifs, étrangers à la gestion, qui sont seulement intervenus dans l'émission des titres. Ce sont Cornelius Hertz et le baron Reinach. Ils vont servir de cible dans une campagne très dure. Pour la propagande, ils sont évidemment les seuls coupables.
Malgré l'intensité de la campagne,la population reste indifférente pendant longtemps. Et l'on voit des choses curieuses. beaucoup utilisent le thème de l'antisémitisme pour leur propagande. Et mon père raconte l'histoire de deux députés qui furent élus en 1888, l'un Méline dans les Vosges avec l'étiquette républicain-antisémite, l'autre Mirmann à Reims avec l'étiquette socialiste-antisémite, et que dans les deux cas les communautés juives ont voté pour eux. Je rappelle que mon père habitait Reims et allait en vacances à Remiremont dans les Vosges, ce qui donne une crédibilité à ce qu'il raconte, même s'il était encore jeune à l'époque.
Je rappelle que tout ce qui précède se passe avant l'affaire Dreyfus. Celle-ci ne commencera qu'en 1894, soit environ dix ans après le début de la campagne antisémite.
-Les juifs ne sont pas les seuls visés par cette campagne.
Les juifs ne constituent qu'une des cibles de la campagne menées contre les républicains instigateurs de la lutte anticléricales.
Les protestants sont aussi très attaqués. Bertrand Joly, dans "Notre Histoire" n° 46, écrit "Pendant les douze ans que dura l'affaire Dreyfus, les juifs en furent, on le sait les victimes désignées. Mais on ignore souvent que les protestants partagèrent, avec eux, une réprobation aussi universelle qu'injustifiée.". Les propos employés contre eux sont insultants. On les accuse de n'être pas français. Comme ils sont un certain nombre d'origine Alsacienne avec des noms à consonance germanique on les traite de demi-allemands avec tout ce que cela comporte de mépris et de défiance à cette époque.
A cela plusieurs raisons. D'abord comme les juifs, ils sont avides d'études et tiennent dans la société des positions élevées en proportion beaucoup plus importante que leur effectif dans la population. Ensuite, ils sont largement représentés dans les assemblées chez les républicains, et beaucoup d'entre eux sont anticléricaux.
L'autre cible, ce sont les francs maçons, ce qui n'est pas surprenant compte tenu de leurs positions anticléricales. "La Croix" s'attaque à eux en permanence. Le fondateur de ce journal, le Père d'Alzon, avouait d'ailleurs être obnubilé par la franc maçonnerie. Les attaques ne se limitent pas au domaine des idées. L'entretien du secret chez les maçons excite les esprits, et cela permet d'évoquer leur caractère diabolique, et le goût qu'ils auraient pour les orgies. Un journal fait allusion à la "porno-maçonnerie". Et comme il faut des têtes on dénonce les francs maçons qui font de la politique, surtout s'ils font partie du gouvernement. Il en sera ainsi de Bourgeois, Combes, Ferry, Gambetta, etc.
On verra aussi, plus tard, Maurras avancer la thèse des juifs alliés aux trois internationales: protestants, révolutionnaires et franc-maçons.
-Mon père et l'antisémitisme avant l'affaire Dreyfus
Dans toute l'histoire de la famille racontée par mon père, il n'y a pas une seule allusion à des difficultés pour des motifs d'antijudaïsme ou d'antisémitisme avant les campagnes antisémites dont je viens de parler.
On peut se poser des questions, car au début du XIX° siècles les problèmes étaient loin d'être réglés, surtout en Alsace.
Je pense que cela peut s'expliquer de la façon suivante. Mon père est né en 1877, à une époque où régne encore pour les juifs toute la sérénité à laquelle on est arrivé sous le second empire, tandis que les campagnes antisémites dont j'ai parlé plus haut ne commenceront que plusieurs années après. Il passe donc sa jeunesse dans un contexte dégagé de tout souci pour les juifs.
Il n'entend pas parler non plus de difficulté de ce genre par des gens comme la Maman Michel, ni le grand-père Dreyfus. On peut penser que ces gens, qui ont probablement souffert au début du siècle des attitudes antijuives encore très vivaces dans les populations en Alsace et en Lorraine, n'ont pas envie de ressasser des histoires sur une question qui ne se pose plus. On peut penser aussi que cela se situe dans cette volonté d'oubli du passé chez les juifs, comme je l'ai montré au chapitre XI.
Mon père confirme lui même cette situation quand il raconte qu'il a eu un professeur d'anglais alcoolique, qui punissait uniquement les quatre juifs de la classe quand il y avait un incident. Et il ajoute, "à cet incident se bornait tout ce que je savais de l'antisémitisme". A ce moment il pouvait avoir dix ou onze ans, on était donc en 1888-89, et les effets de la campagne antisémite pouvaient commencer à avoir des répercutions en province.
Mon père évoque aussi une histoire d'antisémitisme concernant sa famille. Il situe cela en novembre 1894 et le donne comme une conséquence de l'affaire Dreyfus. Il est chez son grand-père Dreyfus à Reims. Son grand père est là avec toute la famille, quand, après déjeuner, ils entendent des cris dans la rue: "mort aux juifs " etc. Ce sont ensuite des jets de pierres qui brisent toutes les vitres de la maison et l'abat jour de la suspension. Les manifestants sont des grands du collège congréganiste. L'incident ne va pas plus loin.
Or ce récit comporte plusieurs impossibilités, la première étant que Jacques Dreyfus, dont l'intervention est décrite en détail dans le récit, était mort depuis plus de dix huit mois avant que le capitaine Dreyfus soit seulement mis en cause.
J'ai cependant voulu citer cela en raccourci, car il y a trop de détails pour qu'il n'y ait pas une grande partie de vrai. Mais je n'ai pu situer ces faits chronologiquement ni les rattacher au déroulement des affaires de l'époque. J'ajoute que c'est le seul épisode des écrits de mon père pour lequel je me suis trouvé dans l'impossibilité de trouver un raccordement assez précis avec l'histoire en général ou avec l'histoire de la famille. Il n'en reste pas moins certain que cela se situe autour de 189O.
Ces deux récits sont les seuls que mentionne mon père à propos de l'antisémitisme jusqu'à son départ à Paris en 1894, il a alors dix sept ans.
-L'Affaire Dreyfus.
Fin septembre 1894 c'est la découverte du "Bordereau" à l'ambassade d'Allemagne et trois mois après Dreyfus est condamné à la déportation.
A ce moment où l'esprit revanchard domine tout le pays, l'armée est tabou. La trahison est la faute la plus lourde à porter devant la conscience nationale. Personne ne peux penser à mettre en doute un jugement d'un tribunal militaire.
C'est certain, Dreyfus est un traître.
Même les juifs, qui sont, en grande majorité, très patriotes, ne doutent pas de sa culpabilité, et ne protestent pas.
Pour ceux qui orchestrent la campagne antisémite depuis des années c'est une occasion inespérée. Dreyfus offre une cible de choix. Si le traître avait été catholique, il aurait porté seul sa faute. Mais étant juif, sa faute devient celle de tous les juifs.
Et dans cette ambiance il n'y a pas de fausse note. Les socialistes emboîtent le pas à Drumont. Jaurès, lui même en 1895, déclare qu'il croit entendre souffler dans l'antisémitisme un véritable esprit révolutionnaire (Rébérioux citée par Marrus). Les guesdistes acceptent de parler aux côtés de Drumont. Des journaux socialistes comme la "République sociale" à Narbonne ou "La Dépêche" à Toulouse entretiennent une violente campagne antisémite. Même les anarchistes, tout aussi excités, s'en prennent à la "juiverie".
Dans les commentaires actuels il y a les bons et les méchants, les dreyfusards et les antidreyfusards. On peut voir que ce n'est pas aussi simple. Et il faudra attendre trois ans pour que la situation évolue. Ce n'est en effet qu'en novembre 1897 que Bernard Lazare publie "Une erreur judiciaire. La vérité sur l'affaire Dreyfus", et ce n'est qu'en janvier 1898 que Zola, poussé par Clémenceau" va publier "J'accuse".
A partir de là, c'est vrai, la France est coupée en deux. Ensuite il faudra attendre 1899 pour que Dreyfus soit gracié.
-Mon père dans l'affaire Dreyfus.
J'ai entendu mon père parler de l'affaire Dreyfus. Mais, à une époque où l'antisémitisme n'occupait pas les esprits, j'ai écouté cela d'une oreille distraite. Aussi je ne me souviens de rien de précis, et je n'ai conservé que des impressions. D'abord l'impression qu'il y avait beaucoup participé. Ensuite que cela venait dans la conversation sans passion et de façon anecdotique. De cela je n'ai retenu qu'un nom, celui de Fort Chabrol, sans même savoir s'il était dedans ou dehors. En relisant l'histoire récemment j'ai su que c'était des antisémites qui étaient assiégés....il était donc dehors. Or cela il en parlait, en souriant, comme d'un souvenir d'étudiant, de façon tout à fait décontractée.
Dans ses écrits il n'a rien raconté de son action. Il a fallu que je trouve des allusions, faites d'une seule phrase au milieu de deux récit portant sur des sujet tout à fait différents.
Ainsi, dans un récit au sujet de Stavisky, il raconte que le père de celui qui a défrayé la chronique vers 1936 était à l'école dentaire avec lui. Et là une phrase incidente fait allusion à son intervention dans l'affaire Dreyfus. Il écrit: "Comme du fait de relations familiales qu'il serait trop long de rappeler ici, je me suis trouvé en relations avec les promoteurs de l'innocence de Dreyfus, il n'en fallait pas plus pour que je fasse figure de chef de file; c'est ainsi que j'ai, un peu plus que les autres, bavardé avec Stavisky, sans pour autant qu'il y ait eu une intimité quelconque, je ne suis jamais allé chez lui......".
Ailleurs il raconte que, pour une histoire de femme, un monsieur avait eu des mots désagréables à son égard et qu'il avait voulu lui envoyer ses témoins. Alors, au milieu du récit, il écrit: "Il faut, pour la clarté de l'histoire, noter que nous étions en pleine affaire Dreyfus, que ma signature passait dans un journal de combat de la rue du Croissant, et que depuis deux ans je faisais deux à trois heures d'escrime par jour, un duel étant toujours possible."
Il a d'ailleurs raconté qu'il s'était battu en duel à propos de l'affaire Dreyfus. J'ignore avec qui, mais je peux mentionner comme conséquence, que pendant ma jeunesse il a toujours voulu que je fasse de l'escrime.
Je n'ai pas d'autre élément pour être plus précis sur ses activités.
-Le point de vue de mon père sur l'affaire Dreyfus.
Par contre il a écrit un certain nombre de pages sur les origines et l'évolution de l'affaire Dreyfus. Si dans cette histoire de ma famille je me suis étendu sur ce sujet c'est en raison de la différence entre son point de vue et ce que j'entends le plus souvent maintenant.
Pour mon père, l'antisémitisme n'est pas ce qu'il retient de plus important dans ce débat. voici un extrait des commentaires qu'il a fait à ce sujet.
"On ne devait pas tarder à se rendre compte que cette agitation n'avait pour but que de créer des difficultés au gouvernement et par là démolir le régime républicain et restaurer l'ancien régime. A soixante ans de distance nous voyons deux historiens de la III° République, tous deux membres de l'Institut, titrant le chapitre de leurs ouvrages relatant cette époque: Jacques Bainville "La révolution dreyfusienne" et Jacques Chastenet "La République triomphante", car il est effectif que l'affaire Dreyfus marque un tournant dans l'histoire de la III° République.
"On pourrait définir cette période comme étant le dernier sursaut, le sursaut de l'agonie, de la réaction pour renverser la République, en sachant que cette tentative est la dernière, ou la République sera renversée ou la réaction sera définitivement morte"
Ailleurs, je note qu'il n'écrit pas que les gens étaient Dreyfusards ou Antidreyfusards, suivant les formules consacrées, il écrit: "on était antidreyfusard ou anticlérical". Je pense que par ce raccourci il fait bien ressortir à la fois, l'origine de la lutte et l'aspect global de cette lutte au plan de la politique française.
Je rapproche ce point de vue d'un article de Glucksman paru dans "Le Figaro", où commentant les difficultés actuelles des pays de l'est européen pour trouver un équilibre politique, il rappelle que pour nous français il à fallu un siècle pour que la Révolution de 1789 aboutisse à un réel régime républicain. Et je crois qu'il est juste de considérer qu'après la Révolution de 1789 la France s'est jetée dans les bras de Mapoléon, et qu'après la Restauration et autres péripéties il a fallu attendre l'orée du XX° siècle pour que la République devienne vraiment le régime de la France.
Je crois que c'est bien dans ce contexte qu'il faut considérer l'affaire Dreyfus. Un événement qui participe à l'installation définitive de la République, et non un événement qui annonce le nazisme. Et c'est bien cela la vision de mon père.
J'ajoute que, contrairement à ce que l'on a souvent dit, les juifs ne sont pas sortis traumatisés de cette affaire. Au contraire, ils l'ont vécu comme la preuve que, dans l'époque moderne, les vieux démons étaient définitivement vaincus.
Pour compléter cette réflexion on peut encore souligner un point. La devise du Consistoire au XIX° siècle était "Patrie et Religion", et les rabbins brodaient sur ce thème dans leurs sermons (Patrick Girard). Les juifs dont la famille, comme celle de mon père étaient en France bien avant la Révolution, étaient profondément patriotes, et se sentaient français avant d'être juifs. Si l'affaire Dreyfus les avait réellement blessés, leurs sentiments envers la France auraient pu être ébranlés. Il n'en a rien été. On peut en juger par le peu de résonance qu'a eu le sionisme auprès d'eux et par l'ardeur qui a animé les juifs pour la défense de la France lors de la Guerre 14-18.
Et cette remarque peut être étendue aux nouveaux immigrés. Parlant de "l'engagement unanime des juifs dans la défense de la Patrie lors du premier conflit mondial", Perrine Simon-Nahum ajoute "L'Union Sacrée donne aux juifs immigrés depuis 187O, l'occasion de s'intégrer dans la communauté nationale, puisque en août 1914 des dix mille volontaires juifs, quatre mille seront incorporés dans la Légion Etrangère avant d'être autorisés à rejoindre les bataillons français. L'élite de la bourgeoisie est décimée sur le front, tandis que les intellectuels les plus célèbres sont envoyés en missions de bons offices pour mobiliser la solidarité internationale au service de la France.".
Non, l'Affaire Dreyfus n'avait pas laissé d'angoisse chez les juifs, qu'ils soient français depuis de nombreuses générations ou récemment immigrés.
Et cela permet de comprendre la parfaite sérénité de mon père et de ses contemporains dans les décennies qui ont suivi. Cela permet de comprendre pourquoi l'enfance et l'adolescence de ceux de ma génération a pu se dérouler sans souci à ce sujet comme je l'ai exposé au début de mon récit. Ceci...jusqu'à l'époque du nazisme...

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