Chapitre XXI LES ETUDES DE DENTISTERIE ET L'EXERCICE DE LA PROFESSION
-La réglementation de la profession
Nous avons vu comment on pratiquait les soins dentaires au XIX° siècle. Aussi, dès la période du Second Empire la question est posée de la réglementation du métier de dentiste. Mais la situation politique dans les dernières années de l'empire, la guerre de 187O et les débuts difficiles de la République retardent toute décision pour une affaire qui ne présente pas d'intérêt électoral.
Pourtant le besoin a entraîné la création de deux écoles de dentisterie peu après la guerre de 187O. Elles forment un contingent de dentistes compétents, mais en nombre notoirement insuffisant.
C'est le développement excessif du charlatanisme qui finalement oblige le législateur à se pencher sur ce problème, et une loi réglementant la profession est votée en 1892. La scolarité est de trois ans, et la loi donne à la Faculté de Médecine la compétence pour délivrer le diplôme.
Pendant les premières années on facilite les examens pour les dentistes établis ou leur fils. Mais la plupart n'ont pas envie d'exercer eux mêmes et se servent de leurs diplômes pour faire travailler d'autres dentistes qui, eux, ne sont pas diplômés.
-Mon père étudiant en dentisterie.
Georges quitte Reims, et arrive à Paris où il s'installe chez sa tante Pauline, rue Clocheperce, là où il avait déjà été, enfant, lors de son court séjour à Paris.
Il est parti pour faire ses études de médecine et de dentisterie, mais je n'ai trouvé d'inscription qu'à L'Ecole Dentaire de Paris. Par contre, pendant la guerre, une attestation du médecin chef d'Houlgate, datée du 19 novembre 1914, fait état de "dix inscriptions de médecine et diplôme de chirurgien dentiste".
L'Ecole Dentaire, subventionnée par le département de la Seine et la Ville de Paris, fonctionne dans le cadre de l'enseignement libre supérieur de Paris et son enseignement est conforme à la législation récente. Mon père y entre en septembre ou octobre 1893, et il en sort en juillet 1897, soit quatre ans d'études au lieu de trois légales. Sa dernière année scolaire 1896/97 est mentionnée dans les relevés de l'Ecole Dentaire comme année supplémentaire et il semble qu'elle soit faite en médecine d'après les inscriptions que j'ai vues. Je n'ai pas retrouvé son diplôme, mais il paraît certain qu'il l'a obtenu à la fin de la troisième année, puisqu'il commence à travailler comme chirurgien dentiste (on disait opérateur à l'époque) au mois d'août 1896. J'ai retrouvé un certain nombre de lettres de l'école adressées à ses parents qui sont toutes très élogieuses quant à son travail et à sa conduite.
-Le Louvre Dentaire.
Lorsqu'à propos de mon grand père j'ai raconté l'histoire de la dentisterie, j'ai mentionné que, sous le Second Empire, il y avait trois grands patrons qui dominaient la profession loin devant tous les autres. Il est intéressant d'y revenir pour suivre l'évolution de la profession et en raison de l'intérêt documentaire au niveau de la petite histoire.
Le premier de ces patrons était un américain, le docteur Evans, qui était le dentiste attitré de l'Impératrice Eugénie. Il avait un somptueux hôtel particulier, avenue de l'Impératrice, aujourd'hui avenue Foch, avec un immense parc donnant par ailleurs sur la rue de la Pompe et une autre avenue. Evans était non seulement le dentiste de l'Impératrice, mais aussi un ami fidèle. C'est pourquoi le 4 septembre 187O, quand les manifestants entrent aux Tuileries, l'Impératrice s'enfuit par une porte du Pavillon de Flore donnant sur les quais, et c'est chez le docteur Evans qu'elle va se réfugier, et c'est lui qui rapidement organise le départ vers Boulogne et l'Angleterre.
Le second était Adler qui était installé avenue de l'Opéra, dans le centre du commerce de luxe qu'Hausmann venait de créer. Le dernier était le docteur Miller dont le cabinet était rue Vignon, près de la Madeleine. Les trois se partageaient la clientèle des Tuileries et celle de l'aristocratie, à un moment où le faste de la vie dépassait, et de loin, ce qu'aujourd'hui on appelle la belle époque.
Mais je reviens au docteur Miller qui nous intéresse plus particulièrement. Mon père écrit qu'en réalité il s'appelait Muler ou Muller, qu'il était israélite et probablement d'origine allemande.
Quand arrive la guerre de 187O, il quitte Paris et on le retrouve installé comme dentiste à Saint Pétersbourg où il réussit rapidement à se faire une clientèle dans l'aristocratie russe.
Miller a-t-il le spleen de Paris? Toujours est-il qu'il revient en 1874. Mais la République n'est plus l'Empire et il faut trouver un moyen de s'adapter à la situation.
C'est le moment où le Louvre et le Bon Marché sont en pleine vogue, et on peut penser que c'est cela qui l'inspire. Alors il invente une nouvelle formule pour exercer le métier de dentiste. Il ne crée pas un cabinet, mais une organisation comportant de multiples cabinets comme les magasins ont des rayons. Il réunit un nombreux personnel, opérateurs, mécaniciens dentistes, comptable, et garçons dans les couloirs pour le service. Il fait de la publicité comme les grands magasins, avec distribution de prospectus, inscriptions dans la presse, etc.
Comme emplacement il choisit la rue de Rivoli. C'est le moment où la Samaritaine est en pleine expansion. Elle occupe déjà plusieurs immeubles rue du Pont Neuf et de la Monnaie et commence à s'installer rue de Rivoli entre le Louvre et le Bazar de l'Hôtel de Ville. Dans cette rue, elle n'y a encore qu'un magasin en rez-de-chaussée. C'est là que Miller choisit de s'installer et pour cela il loue à très long bail les premier, second, cinquième et dernier étage de l'immeuble. Et pour la publicité de son organisation qu'il a appelé le "Louvre Dentaire", il installe une enseigne en lettres gigantesques sur le toit de l'immeuble, il répète cette publicité aux premier et second étage, tandis que c'est l'enseigne de la Samaritaine qu'on peut lire au rez-de-chaussée et à l'entresol.
Dès 188O la réussite du Louvre Dentaire était assurée et la formule ne tarda pas à être copiée, le plus souvent avec un excès de publicité. C'est ainsi que l'on vit apparaître la Compagnie Dentaire, la Samaritaine Dentaire, ou l'Institut Dentaire qui, lui, choisit d'installer des cabinets multiples dans plusieurs quartiers de Paris au lieu de tous les regrouper.
Cette formule de travail avec publicité tapageuse n'avait pas l'approbation des confrères, elle avait plutôt droit à leur mépris.
Mais le Louvre Dentaire continuait à bien se porter. Et quand mon grand père prend la direction de l'atelier de prothèse, il y a dix opérateurs, douze mécaniciens, trois garçons en habit bleu foncé avec boutons en cuivre bien astiqués, et une comptable.
Dès que Miller a su que Georges était à l'Ecole Dentaire, il a voulu faire sa connaissance et l'a aussitôt assuré qu'il lui réservait une place dés l'obtention de son diplôme de chirurgien dentiste. Georges comprit plus tard la raison de cette attitude: quand il est entré au Louvre Dentaire, sur dix opérateurs, deux seulement étaient diplômés, et Miller savait que compte tenu de leur situation de famille, ils n'attendaient pas après cet emploi, et pouvaient partir d'un moment à l'autre.
Quand mon père prend la place qui lui était réservée, Miller a près de quatre vingts ans, Et quand beaucoup plus tard il raconte l'histoire de cet homme il le fait avec de l'admiration et un certain respect. Il le décrit comme étant grand, large d'épaule, impeccable en redingote et cravate blanche comme il était de rigueur à l'époque. Sur cette redingote il portait une rosette rouge qui n'était pas celle de la Légion d'Honneur, mais celle de l'Ordre du Christ du Portugal dont il était officier, ce qui ne manque pas de sel pour un israélite. Il faisait tout à fait "Docteur" et avait conservé de l'époque Impériale un dédain de l'argent dont il est difficile de se faire une idée. Il avait, rue de la Bienfaisance, un somptueux appartement où vivait sa famille, mais où on ne le voyait que le dimanche. Lui couchait au second étage du Louvre Dentaire, dans une pièce prévue pour être un cabinet et sommairement meublée comme l'aurait été une chambre de bonne. Il éprouvait le besoin de sentir du personnel autour de lui, dont, estime mon père, la moitié était de trop. Mais il ne se souciait pas de savoir s'il y aurait assez d'argent dans la caisse le samedi pour payer tout le monde.
Quand Georges commence à travailler, Miller qui ne peut compter sur les deux autres diplômés, le prend aussitôt en main. Trois mois après il lui donne la fonction de premier opérateur après l'avoir formé à recevoir les nouveaux clients, à discuter avec eux du travail à faire et à le confier à tel opérateur qu'il jugeait le mieux qualifié. Mon père ajoute que, dans ce contexte, la qualité du travail fourni n'était pas inférieure à celle des autres cabinets.
Cette position de premier opérateur distribuant le courant du travail aux autres devait particulièrement lui convenir, car je l'ai toujours entendu parler de sa répulsion pour le travail dans la bouche des gens.
Certains clients et clientes de l'époque impériale étaient restés fidèles à Miller. Ces clients. quand ils venaient au Louvre Dentaire, c'est à Georges que Miller les confiait. Je recopie ici les anecdotes qu'il raconte à ce sujet.
"La Princesse Loetitia Bonaparte, cousine germaine de l'Empereur, l'enfant terrible de la Cour, qui disait que Louis Bonaparte était un usurpateur! J'ai pu voir le protocole comme aux beaux jours: plantes vertes disposées par un fleuriste sous le porche, au palier de l'étage et dans le couloir, mais élégamment disposées sans exagération; deux apprentis habillés en chasseur de restaurant, deux plantons sur le trottoir, l'un pour ouvrir la portière, l'autre pour nous prévenir de l'arrivée. Un premier landau déposant le chambellan et la femme de chambre avec deux valises, l'une contenant les objet de toilette de Son Altesse, l'autre du linge, têtière, serviettes, dessus de table pour le service de toilette, etc, et quelques minutes après Son Altesse Impériale arrivait avec une suivante. La princesse avait à ce moment bien près de quatre vingt dix ans, elle fut, me dit-on, l'une des plus jolies femmes de la Cour. Miller était très à son aise, baise main, compliments très flatteurs, souvenirs, et il me présente comme son élève préféré. La suivante me présente le flacon du parfum personnel de son Altesse pour me parfumer les mains. Ce fut la seule visite, car pour la suite il fut convenu que j'opérerai à domicile et chaque fois le landau venait me chercher et je dois avouer que nos rapports furent charmants, sans protocole, ayant pour cadre le cabinet de toilette.
"Pour rester dans le domaine féminin, une Grande Duchesse Russe, si j'ai su son nom je n'en ai jamais su l'orthographe...pas de protocole extérieur, mais à chaque visite, il y en a eu quatre ou cinq, une gerbe de roses rouges sur la tablette. Là aussi il y avait le chambellan et la soubrette avec le service de toilette et les parfums auxquels s'ajoutait une boîte de cigarettes russes qui comportaient autant de carton que de tabac! La Grande Duchesse ne cessait de fumer et une lampe à alcool brûlait sur la tablette pour allumer les cigarettes; au départ la boite de cigarettes restait, à la grande joie du personnel.
"Un souvenir pour clore cette liste de souvenirs, Gusmann-Blanco milliardaire qui fut président de la République du Brésil sous Napoléon III (1) et fut client de Miller en 1867 lors de l'Exposition Universelle; il avait fiancé sa fille à un prince Allemand et, pour la présentation, voulait lui refaire une beauté que des dents noires défiguraient".
Mon père a également raconté à votre mère qu'il avait soigné la Reine de Roumanie, Elisabeth de Wied, connue comme poète sous le nom de Carmen Silva. Et aussi qu'une Mahârânée était venue se faire mettre un ou plusieurs diamants dans les dents.
Mais le fonctionnement du Louvre Dentaire se ressentait du désordre de la gestion financière. Depuis longtemps Georges s'était mis d'accord avec la caissière pour faire la livraison des prothèses dans la journée du samedi afin que le personnel soit payé. Mais malgré cette précaution il arrivait souvent que Georges et Arthur, qui était dans le secret, doivent attendre le lundi pour compléter ce qui leur était dû.
Et puis un jour on a vu un homme apparaître dans le fonctionnement de l'affaire, tandis que la caissière constatait des mouvements d'argent inquiétants. Puis on a vu un huissier saisir l'ensemble du mobilier et, après un certain nombre de péripéties, l'homme en question, un nommé Minard, prit la direction de l'affaire. Il semble que derrière lui il y avait Cognac, le patron de la Samaritaine. Cette situation aurait pu poser des problèmes car ce Minard n'était pas dentiste, alors qui était responsable? Mais personne ne se posait la question.
Puis un jour ce Minard informa Georges que son père, à ce moment en congé, ne reprendrait pas sa place parce qu'il fallait diminuer les frais. Alors, Georges comprit qu'il valait mieux ne pas attendre de subir le même sort et commença à préparer son départ. Or il ne pouvait pas chercher une place comme chirurgien dentiste car la référence du Louvre Dentaire était plutôt une charge contre lui en raison de la publicité qui était contraire à la déontologie de la profession.
Georges quitte le Louvre Dentaire en avril 19O1, il y a passé cinq ans et il a maintenant vingt quatre ans.
-L'association avec Lot.
Au Louvre Dentaire papa avait comme collaborateur immédiat un nommé Paul Lot, fils d'un dentiste de Bordeaux qui était entré chez Miller bien avant lui. Il était opérateur spécialisé dans les prothèses, mais il n'était pas diplômé. Il avait monté dans son appartement, boulevard de Strasbourg, un cabinet où il exerçait le soir.
Le père de Lot étant mort c'était un autre fils, étudiant, qui faisait marcher le cabinet de Bordeaux et un autre cabinet à Sainte-Foy-la-Grande qui n'était ouvert que le dimanche. Mais tout fonctionnait de façon tout à fait irrégulière faute de chirurgien diplômé. Alors Lot propose à mon père de s'associer afin d'avoir officiellement un diplômé à la tête. En contrepartie Lot apporte les cabinets de Bordeaux et Sainte Foy la Grande, mais papa ne verra jamais un centime du travail fait là bas.
Ils appellent leur affaire la "Société des Sanatoria Dentaires de France", installent leur cabinet au 15O rue de Rivoli dans un appartement comportant un salon en angle avec trois fenêtres, dont celle d'angle donnait sur la colonnade du Louvre. J'ai été voir cet immeuble qui est effectivement très bien placé. Pour l'installation Lot apporte un cabinet très convenablement équipé pour l'époque, non seulement pour le travail du dentiste mais aussi pour les travaux de prothèse. Georges, lui, dispose de 1O.OOO francs d'argent liquide et apporte un salon de toute beauté avec table et meuble de Boule, un canapé de quatre places, quatre fauteuils, autant de chaises et un très grand tapis d'orient venant de la famille de sa femme, car Georges s'est marié entre temps.
Comme clientèle Lot apporte celle qu'il a pu répertorier étant au Louvre Dentaire, et Georges en apporte autant par relations. Ils font aussi de la publicité, mais sans grand résultat
Cela n'est pas suffisant. Alors Georges ouvre un second cabinet rue Ordener, dans l'appartement de son père, qui y exerçait déjà comme mécanicien dentiste. Il cherchait ainsi à atteindre une clientèle plus populaire. Il y exerce deux matinées par semaine, les jours de marché. Mais rue de Rivoli, cette fois encore, il n'y a pas de comptabilité. Georges s'aperçoit que Lot prélève les trois quarts de la recette et qu'il n'y a jamais assez pour payer le loyer et les notes de fin de mois. Il s'aperçoit aussi que Lot vit au restaurant et joue au poker.
Georges s'organise en travaillant au cabinet le matin et en s'occupant de ses affaires personnelles l'après midi. Il entretien aussi beaucoup de relations et ce sont elles qui alimentent le cabinet, beaucoup plus que la publicité coûteuse.
La situation éclate lorsque Lot annonce qu'il vient d'obtenir son diplôme en faculté. Le coté désagréable c'est qu'il n'avait jamais dit qu'il suivait des cours, et qu'arguant de son diplôme il réclame d'un ton agressif la révision de leurs accords.
L'ambiance est on ne peut plus mauvaise et c'est la rupture.
-Activités annexes.
Tout en exerçant la dentisterie, mon père se lance à titre personnel dans d'autres activités.
Il invente et commercialise, d'abord avec un associé, puis seul, un dévitaliseur pour les nerfs des dents, produit qui a été baptisé "Ecocarsine". Les documents qu'il fait imprimer pour la publicité sont faits sous l'en tête "Georges Lévy - Chimiste" avec une bonne dose de formules chimiques pour étayer sa présentation (2).
A la même époque il invente et fabrique, dans sa villa de Ville d'Avray, un épilatoire qu'il commercialise sous nom d'"Eau des Dames du Harem".(2)
Pour la mise au point de son produit il en fait l'essai sur lui même, et c'est ainsi que jusqu'à la fin de ses jours il n'aura plus un poil sur les mollets et les tibias. Il fait de la publicité au nom de "Georges". Pour cela il préfère la discrétion.
Il commence également d'autres activités qui n'ont rien à voir ni avec la dentisterie ni avec la chimie. Nous en parlerons plus loin.
Nous sommes en 19O3/19O4 quand il rompt avec Lot, il a vingt six ou vingt sept ans. C'est la fin de son activité dans la dentisterie dont il ne reprendra l'exercice qu'en 1914, mais cette fois comme dentiste militaire. C'est aussi la fin de son activité comme chimiste. Il continuera encore un peu la commercialisation, mais cela ne sera qu'une activité très secondaire
(1) D'après le Larousse: Guzmàn Blanco a été Président de la République du Vénézuéla. Il est mort à Paris en 1899.
(2) Voir les publicités dans les annexes
Nous avons vu comment on pratiquait les soins dentaires au XIX° siècle. Aussi, dès la période du Second Empire la question est posée de la réglementation du métier de dentiste. Mais la situation politique dans les dernières années de l'empire, la guerre de 187O et les débuts difficiles de la République retardent toute décision pour une affaire qui ne présente pas d'intérêt électoral.
Pourtant le besoin a entraîné la création de deux écoles de dentisterie peu après la guerre de 187O. Elles forment un contingent de dentistes compétents, mais en nombre notoirement insuffisant.
C'est le développement excessif du charlatanisme qui finalement oblige le législateur à se pencher sur ce problème, et une loi réglementant la profession est votée en 1892. La scolarité est de trois ans, et la loi donne à la Faculté de Médecine la compétence pour délivrer le diplôme.
Pendant les premières années on facilite les examens pour les dentistes établis ou leur fils. Mais la plupart n'ont pas envie d'exercer eux mêmes et se servent de leurs diplômes pour faire travailler d'autres dentistes qui, eux, ne sont pas diplômés.
-Mon père étudiant en dentisterie.
Georges quitte Reims, et arrive à Paris où il s'installe chez sa tante Pauline, rue Clocheperce, là où il avait déjà été, enfant, lors de son court séjour à Paris.
Il est parti pour faire ses études de médecine et de dentisterie, mais je n'ai trouvé d'inscription qu'à L'Ecole Dentaire de Paris. Par contre, pendant la guerre, une attestation du médecin chef d'Houlgate, datée du 19 novembre 1914, fait état de "dix inscriptions de médecine et diplôme de chirurgien dentiste".
L'Ecole Dentaire, subventionnée par le département de la Seine et la Ville de Paris, fonctionne dans le cadre de l'enseignement libre supérieur de Paris et son enseignement est conforme à la législation récente. Mon père y entre en septembre ou octobre 1893, et il en sort en juillet 1897, soit quatre ans d'études au lieu de trois légales. Sa dernière année scolaire 1896/97 est mentionnée dans les relevés de l'Ecole Dentaire comme année supplémentaire et il semble qu'elle soit faite en médecine d'après les inscriptions que j'ai vues. Je n'ai pas retrouvé son diplôme, mais il paraît certain qu'il l'a obtenu à la fin de la troisième année, puisqu'il commence à travailler comme chirurgien dentiste (on disait opérateur à l'époque) au mois d'août 1896. J'ai retrouvé un certain nombre de lettres de l'école adressées à ses parents qui sont toutes très élogieuses quant à son travail et à sa conduite.
-Le Louvre Dentaire.
Lorsqu'à propos de mon grand père j'ai raconté l'histoire de la dentisterie, j'ai mentionné que, sous le Second Empire, il y avait trois grands patrons qui dominaient la profession loin devant tous les autres. Il est intéressant d'y revenir pour suivre l'évolution de la profession et en raison de l'intérêt documentaire au niveau de la petite histoire.
Le premier de ces patrons était un américain, le docteur Evans, qui était le dentiste attitré de l'Impératrice Eugénie. Il avait un somptueux hôtel particulier, avenue de l'Impératrice, aujourd'hui avenue Foch, avec un immense parc donnant par ailleurs sur la rue de la Pompe et une autre avenue. Evans était non seulement le dentiste de l'Impératrice, mais aussi un ami fidèle. C'est pourquoi le 4 septembre 187O, quand les manifestants entrent aux Tuileries, l'Impératrice s'enfuit par une porte du Pavillon de Flore donnant sur les quais, et c'est chez le docteur Evans qu'elle va se réfugier, et c'est lui qui rapidement organise le départ vers Boulogne et l'Angleterre.
Le second était Adler qui était installé avenue de l'Opéra, dans le centre du commerce de luxe qu'Hausmann venait de créer. Le dernier était le docteur Miller dont le cabinet était rue Vignon, près de la Madeleine. Les trois se partageaient la clientèle des Tuileries et celle de l'aristocratie, à un moment où le faste de la vie dépassait, et de loin, ce qu'aujourd'hui on appelle la belle époque.
Mais je reviens au docteur Miller qui nous intéresse plus particulièrement. Mon père écrit qu'en réalité il s'appelait Muler ou Muller, qu'il était israélite et probablement d'origine allemande.
Quand arrive la guerre de 187O, il quitte Paris et on le retrouve installé comme dentiste à Saint Pétersbourg où il réussit rapidement à se faire une clientèle dans l'aristocratie russe.
Miller a-t-il le spleen de Paris? Toujours est-il qu'il revient en 1874. Mais la République n'est plus l'Empire et il faut trouver un moyen de s'adapter à la situation.
C'est le moment où le Louvre et le Bon Marché sont en pleine vogue, et on peut penser que c'est cela qui l'inspire. Alors il invente une nouvelle formule pour exercer le métier de dentiste. Il ne crée pas un cabinet, mais une organisation comportant de multiples cabinets comme les magasins ont des rayons. Il réunit un nombreux personnel, opérateurs, mécaniciens dentistes, comptable, et garçons dans les couloirs pour le service. Il fait de la publicité comme les grands magasins, avec distribution de prospectus, inscriptions dans la presse, etc.
Comme emplacement il choisit la rue de Rivoli. C'est le moment où la Samaritaine est en pleine expansion. Elle occupe déjà plusieurs immeubles rue du Pont Neuf et de la Monnaie et commence à s'installer rue de Rivoli entre le Louvre et le Bazar de l'Hôtel de Ville. Dans cette rue, elle n'y a encore qu'un magasin en rez-de-chaussée. C'est là que Miller choisit de s'installer et pour cela il loue à très long bail les premier, second, cinquième et dernier étage de l'immeuble. Et pour la publicité de son organisation qu'il a appelé le "Louvre Dentaire", il installe une enseigne en lettres gigantesques sur le toit de l'immeuble, il répète cette publicité aux premier et second étage, tandis que c'est l'enseigne de la Samaritaine qu'on peut lire au rez-de-chaussée et à l'entresol.
Dès 188O la réussite du Louvre Dentaire était assurée et la formule ne tarda pas à être copiée, le plus souvent avec un excès de publicité. C'est ainsi que l'on vit apparaître la Compagnie Dentaire, la Samaritaine Dentaire, ou l'Institut Dentaire qui, lui, choisit d'installer des cabinets multiples dans plusieurs quartiers de Paris au lieu de tous les regrouper.
Cette formule de travail avec publicité tapageuse n'avait pas l'approbation des confrères, elle avait plutôt droit à leur mépris.
Mais le Louvre Dentaire continuait à bien se porter. Et quand mon grand père prend la direction de l'atelier de prothèse, il y a dix opérateurs, douze mécaniciens, trois garçons en habit bleu foncé avec boutons en cuivre bien astiqués, et une comptable.
Dès que Miller a su que Georges était à l'Ecole Dentaire, il a voulu faire sa connaissance et l'a aussitôt assuré qu'il lui réservait une place dés l'obtention de son diplôme de chirurgien dentiste. Georges comprit plus tard la raison de cette attitude: quand il est entré au Louvre Dentaire, sur dix opérateurs, deux seulement étaient diplômés, et Miller savait que compte tenu de leur situation de famille, ils n'attendaient pas après cet emploi, et pouvaient partir d'un moment à l'autre.
Quand mon père prend la place qui lui était réservée, Miller a près de quatre vingts ans, Et quand beaucoup plus tard il raconte l'histoire de cet homme il le fait avec de l'admiration et un certain respect. Il le décrit comme étant grand, large d'épaule, impeccable en redingote et cravate blanche comme il était de rigueur à l'époque. Sur cette redingote il portait une rosette rouge qui n'était pas celle de la Légion d'Honneur, mais celle de l'Ordre du Christ du Portugal dont il était officier, ce qui ne manque pas de sel pour un israélite. Il faisait tout à fait "Docteur" et avait conservé de l'époque Impériale un dédain de l'argent dont il est difficile de se faire une idée. Il avait, rue de la Bienfaisance, un somptueux appartement où vivait sa famille, mais où on ne le voyait que le dimanche. Lui couchait au second étage du Louvre Dentaire, dans une pièce prévue pour être un cabinet et sommairement meublée comme l'aurait été une chambre de bonne. Il éprouvait le besoin de sentir du personnel autour de lui, dont, estime mon père, la moitié était de trop. Mais il ne se souciait pas de savoir s'il y aurait assez d'argent dans la caisse le samedi pour payer tout le monde.
Quand Georges commence à travailler, Miller qui ne peut compter sur les deux autres diplômés, le prend aussitôt en main. Trois mois après il lui donne la fonction de premier opérateur après l'avoir formé à recevoir les nouveaux clients, à discuter avec eux du travail à faire et à le confier à tel opérateur qu'il jugeait le mieux qualifié. Mon père ajoute que, dans ce contexte, la qualité du travail fourni n'était pas inférieure à celle des autres cabinets.
Cette position de premier opérateur distribuant le courant du travail aux autres devait particulièrement lui convenir, car je l'ai toujours entendu parler de sa répulsion pour le travail dans la bouche des gens.
Certains clients et clientes de l'époque impériale étaient restés fidèles à Miller. Ces clients. quand ils venaient au Louvre Dentaire, c'est à Georges que Miller les confiait. Je recopie ici les anecdotes qu'il raconte à ce sujet.
"La Princesse Loetitia Bonaparte, cousine germaine de l'Empereur, l'enfant terrible de la Cour, qui disait que Louis Bonaparte était un usurpateur! J'ai pu voir le protocole comme aux beaux jours: plantes vertes disposées par un fleuriste sous le porche, au palier de l'étage et dans le couloir, mais élégamment disposées sans exagération; deux apprentis habillés en chasseur de restaurant, deux plantons sur le trottoir, l'un pour ouvrir la portière, l'autre pour nous prévenir de l'arrivée. Un premier landau déposant le chambellan et la femme de chambre avec deux valises, l'une contenant les objet de toilette de Son Altesse, l'autre du linge, têtière, serviettes, dessus de table pour le service de toilette, etc, et quelques minutes après Son Altesse Impériale arrivait avec une suivante. La princesse avait à ce moment bien près de quatre vingt dix ans, elle fut, me dit-on, l'une des plus jolies femmes de la Cour. Miller était très à son aise, baise main, compliments très flatteurs, souvenirs, et il me présente comme son élève préféré. La suivante me présente le flacon du parfum personnel de son Altesse pour me parfumer les mains. Ce fut la seule visite, car pour la suite il fut convenu que j'opérerai à domicile et chaque fois le landau venait me chercher et je dois avouer que nos rapports furent charmants, sans protocole, ayant pour cadre le cabinet de toilette.
"Pour rester dans le domaine féminin, une Grande Duchesse Russe, si j'ai su son nom je n'en ai jamais su l'orthographe...pas de protocole extérieur, mais à chaque visite, il y en a eu quatre ou cinq, une gerbe de roses rouges sur la tablette. Là aussi il y avait le chambellan et la soubrette avec le service de toilette et les parfums auxquels s'ajoutait une boîte de cigarettes russes qui comportaient autant de carton que de tabac! La Grande Duchesse ne cessait de fumer et une lampe à alcool brûlait sur la tablette pour allumer les cigarettes; au départ la boite de cigarettes restait, à la grande joie du personnel.
"Un souvenir pour clore cette liste de souvenirs, Gusmann-Blanco milliardaire qui fut président de la République du Brésil sous Napoléon III (1) et fut client de Miller en 1867 lors de l'Exposition Universelle; il avait fiancé sa fille à un prince Allemand et, pour la présentation, voulait lui refaire une beauté que des dents noires défiguraient".
Mon père a également raconté à votre mère qu'il avait soigné la Reine de Roumanie, Elisabeth de Wied, connue comme poète sous le nom de Carmen Silva. Et aussi qu'une Mahârânée était venue se faire mettre un ou plusieurs diamants dans les dents.
Mais le fonctionnement du Louvre Dentaire se ressentait du désordre de la gestion financière. Depuis longtemps Georges s'était mis d'accord avec la caissière pour faire la livraison des prothèses dans la journée du samedi afin que le personnel soit payé. Mais malgré cette précaution il arrivait souvent que Georges et Arthur, qui était dans le secret, doivent attendre le lundi pour compléter ce qui leur était dû.
Et puis un jour on a vu un homme apparaître dans le fonctionnement de l'affaire, tandis que la caissière constatait des mouvements d'argent inquiétants. Puis on a vu un huissier saisir l'ensemble du mobilier et, après un certain nombre de péripéties, l'homme en question, un nommé Minard, prit la direction de l'affaire. Il semble que derrière lui il y avait Cognac, le patron de la Samaritaine. Cette situation aurait pu poser des problèmes car ce Minard n'était pas dentiste, alors qui était responsable? Mais personne ne se posait la question.
Puis un jour ce Minard informa Georges que son père, à ce moment en congé, ne reprendrait pas sa place parce qu'il fallait diminuer les frais. Alors, Georges comprit qu'il valait mieux ne pas attendre de subir le même sort et commença à préparer son départ. Or il ne pouvait pas chercher une place comme chirurgien dentiste car la référence du Louvre Dentaire était plutôt une charge contre lui en raison de la publicité qui était contraire à la déontologie de la profession.
Georges quitte le Louvre Dentaire en avril 19O1, il y a passé cinq ans et il a maintenant vingt quatre ans.
-L'association avec Lot.
Au Louvre Dentaire papa avait comme collaborateur immédiat un nommé Paul Lot, fils d'un dentiste de Bordeaux qui était entré chez Miller bien avant lui. Il était opérateur spécialisé dans les prothèses, mais il n'était pas diplômé. Il avait monté dans son appartement, boulevard de Strasbourg, un cabinet où il exerçait le soir.
Le père de Lot étant mort c'était un autre fils, étudiant, qui faisait marcher le cabinet de Bordeaux et un autre cabinet à Sainte-Foy-la-Grande qui n'était ouvert que le dimanche. Mais tout fonctionnait de façon tout à fait irrégulière faute de chirurgien diplômé. Alors Lot propose à mon père de s'associer afin d'avoir officiellement un diplômé à la tête. En contrepartie Lot apporte les cabinets de Bordeaux et Sainte Foy la Grande, mais papa ne verra jamais un centime du travail fait là bas.
Ils appellent leur affaire la "Société des Sanatoria Dentaires de France", installent leur cabinet au 15O rue de Rivoli dans un appartement comportant un salon en angle avec trois fenêtres, dont celle d'angle donnait sur la colonnade du Louvre. J'ai été voir cet immeuble qui est effectivement très bien placé. Pour l'installation Lot apporte un cabinet très convenablement équipé pour l'époque, non seulement pour le travail du dentiste mais aussi pour les travaux de prothèse. Georges, lui, dispose de 1O.OOO francs d'argent liquide et apporte un salon de toute beauté avec table et meuble de Boule, un canapé de quatre places, quatre fauteuils, autant de chaises et un très grand tapis d'orient venant de la famille de sa femme, car Georges s'est marié entre temps.
Comme clientèle Lot apporte celle qu'il a pu répertorier étant au Louvre Dentaire, et Georges en apporte autant par relations. Ils font aussi de la publicité, mais sans grand résultat
Cela n'est pas suffisant. Alors Georges ouvre un second cabinet rue Ordener, dans l'appartement de son père, qui y exerçait déjà comme mécanicien dentiste. Il cherchait ainsi à atteindre une clientèle plus populaire. Il y exerce deux matinées par semaine, les jours de marché. Mais rue de Rivoli, cette fois encore, il n'y a pas de comptabilité. Georges s'aperçoit que Lot prélève les trois quarts de la recette et qu'il n'y a jamais assez pour payer le loyer et les notes de fin de mois. Il s'aperçoit aussi que Lot vit au restaurant et joue au poker.
Georges s'organise en travaillant au cabinet le matin et en s'occupant de ses affaires personnelles l'après midi. Il entretien aussi beaucoup de relations et ce sont elles qui alimentent le cabinet, beaucoup plus que la publicité coûteuse.
La situation éclate lorsque Lot annonce qu'il vient d'obtenir son diplôme en faculté. Le coté désagréable c'est qu'il n'avait jamais dit qu'il suivait des cours, et qu'arguant de son diplôme il réclame d'un ton agressif la révision de leurs accords.
L'ambiance est on ne peut plus mauvaise et c'est la rupture.
-Activités annexes.
Tout en exerçant la dentisterie, mon père se lance à titre personnel dans d'autres activités.
Il invente et commercialise, d'abord avec un associé, puis seul, un dévitaliseur pour les nerfs des dents, produit qui a été baptisé "Ecocarsine". Les documents qu'il fait imprimer pour la publicité sont faits sous l'en tête "Georges Lévy - Chimiste" avec une bonne dose de formules chimiques pour étayer sa présentation (2).
A la même époque il invente et fabrique, dans sa villa de Ville d'Avray, un épilatoire qu'il commercialise sous nom d'"Eau des Dames du Harem".(2)
Pour la mise au point de son produit il en fait l'essai sur lui même, et c'est ainsi que jusqu'à la fin de ses jours il n'aura plus un poil sur les mollets et les tibias. Il fait de la publicité au nom de "Georges". Pour cela il préfère la discrétion.
Il commence également d'autres activités qui n'ont rien à voir ni avec la dentisterie ni avec la chimie. Nous en parlerons plus loin.
Nous sommes en 19O3/19O4 quand il rompt avec Lot, il a vingt six ou vingt sept ans. C'est la fin de son activité dans la dentisterie dont il ne reprendra l'exercice qu'en 1914, mais cette fois comme dentiste militaire. C'est aussi la fin de son activité comme chimiste. Il continuera encore un peu la commercialisation, mais cela ne sera qu'une activité très secondaire
(1) D'après le Larousse: Guzmàn Blanco a été Président de la République du Vénézuéla. Il est mort à Paris en 1899.
(2) Voir les publicités dans les annexes

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