Chapitre XVIII MES GRANDS-PARENTS


-Arthur Lévy, mon grand-père, le souvenir qu'il m'a laissé.
Mon grand-père a vécu ses dernières années chez mes parents et il est mort alors que j'avais presque huit ans. Je devrait donc en avoir un souvenir assez précis. Or tout ce que je sais de lui est flou dans ma mémoire.
Je sais que tout enfant nous habitions à Paris rue de Clichy, et c'est lui qui me conduisait au square de la Trinité pour prendre l'air. Cela m'a laissé, non pas un mauvais souvenir, mais un souvenir terne, triste, celui de quelqu'un qui avait des rapports difficile avec les enfants. De cela je n'ai qu'un souvenir précis, c'est dans la rue de Clichy, alors que j'avais trois ou quatre ans, de lui avoir donné un coup de pied dans un tibia, ce qui l'avait fait saigner abondamment. Pourtant, de tout ce que je sais, je ne devais pas être un enfant brutal, mais au contraire un enfant doux. Je pense que c'est lui qui était maladroit, et je ne suis pas sûr qu'il aimait les enfants.
A l'inverse, ma soeur Irène, qui l'a bien connu, et qui, pourtant, n'était pas sa petite-fille, a gardé de lui un souvenir agréable, et elle en parle avec affection. Peut être parce que c'était une fille, peut être parce qu'elle était plus âgée?
D'un point de vue plus général, je me souviens d'un homme assez petit, tassé sur lui même, les traits du visage plutôt ingrats. Je ne crois pas me tromper en écrivant qu'il devait être taciturne et que si les images qui me restent de lui sont aussi imprécises c'est qu'il devait vivre chez mes parents une vie renfermée, à côté de la famille. Je me demande même s'il prenait souvent ses repas avec nous?
-Arthur Lévy, de sa naissance à son mariage -185O/1876
Quand je regarde sa vie, je pense que dès le début il n'a pas été favorisé par le destin.
Arthur Lévy est né à Reims le 15 avril 185O. Nous avons vu que peu avant sa naissance il avait perdu son père et son grand-père. Dès le berceau il se trouve donc enfant unique avec sa mère déjà veuve, même si elle n'était pas mariée, chez Maman Michel elle même veuve depuis un an. Puis, quelques années plus tard, quand Arthur n'a pas encore six ans, il perd sa mère. Il est donc orphelin très jeune et c'est sa grand-mère, Maman Michel, qui l'éléve. Il n'est pas le seul enfant de la maison puisque Cécile, sa future femme, est aussi élevée par sa grand-mère comme nous le verrons plus loin.
Je n'ai pas d'information sur son enfance, mais je peux penser qu'elle a été assez rude en raison à la fois des régles de vie de Maman Michel et d'une situation matérielle qui devait être difficile. Je ne sais rien non plus de l'instruction qu'il a reçue, mais le peu de lettres que j'ai lues de lui montre qu'il écrivait un excellent français avec une écriture agréable à lire.
Au plan religieux, connaissant la conduite de Maman Michel, je peux supposer qu'il a reçu une éducation très stricte.
Il devait avoir une dizaine d'années quand, vers 186O, Daniel, Benoît et Pauline, ses oncles et tante font venir à Paris, Maman Michel, leur soeur Elisa, ainsi que Cécile et Arthur.
Là, à l'âge de l'apprentissage, vers treize ans, il entre chez un "façonnier". C'est ainsi que l'on nomme à l'époque un mécanicien dentiste. Pourquoi cette orientation différente de celles de son entourage familiale, l'histoire ne le dit pas. L'apprentissage, cela consiste à entretenir, balayer l'atelier, aller chez les clients chercher et livrer le travail partout dans Paris. Mais il travaille aussi dans l'atelier de prothèse où il se forme au travail du plâtre. Il n'est pas payé mais il reçoit des pourboires des clients. C'est probablement insuffisant car rapidement il entre en apprentissage dans une maison de confection. Le travail était peu différent, sauf le travail d'emballage et aussi le fait que les courses ne lui rapportaient pas de pourboire.
Sur l'intervention et la recommandation de son oncle Benoît il reprend son apprentissage dans la dentisterie dans un autre atelier où il restera jusqu'au service militaire. Là ses premières notions sur le travail du plâtre lui permettent d'être considéré, dès le début, comme s'il avait déjà fait ses trois premières années d'apprentissage.
Il a vingt ans au moment de la guerre de 187O. C'est la mobilisation et sa classe est appelée, alors que la situation est déjà très inquiétante. Dans la même journée il se présente à la caserne Lebeau, derrière l'Hôtel de Ville, participe au tirage au sort et passe le conseil de révision. Bon pour le service, il entre aussitôt au 18° Bataillon de Chasseurs à Pieds créé le même jour et entièrement composé de parisiens. Parti le matin de chez lui, il couchait le soir même au fort de Vincennes. Visiblement l'armée avait besoin d'hommes.
Les événements se précipitent, et avant que le bataillon soit formé pour pouvoir être mis en ligne, c'est la capitulation de Sedan et le siège de Paris. Il se trouve ainsi appartenir à l'armée Trochu qui sera enfermée dans Paris. C'est ainsi qu'il participe d'abord aux combats organisés pour tenter d'arrêter les "prussiens" dans leur marche sur Paris et ensuite aux opérations montées pour tenter de rompre les lignes qui assiègent Paris.
Pendant ce temps la famille est restée dans le logement de la rue Clocheperce dans le IV° arrondissement de Paris. C'est la grande misère. La nourriture est rare et difficile, j'en ai déjà parlé à propos de Maman Michel. Arthur a la chance de faire la connaissance d'un lieutenant de son unité, originaire d'Alsace Lorraine, qui s'appelle également Lévy. Ledit lieutenant peut se procurer de temps en temps de la viande de cheval à l'intendance. Il charge Arthur de porter ses colis à sa famille et le récompense en lui donnant une part de ce trésor. Mais Maman Michel n'en mange pas, et c'est un miracle pour elle quand Arthur peut rapporter un oeuf de la caserne.
Puis c'est l'armistice, et, comme je l'ai déjà raconté, Maman Michel, Elisa et Cécile repartent aussitôt à Reims. Ensuite c'est la Commune et le départ de Daniel, Benoît et du cousin Mendel aux Amériques.
Arthur est dans une unité de parisiens à qui on ne demande pas d'intervenir contre la Commune de Paris. C'est pourquoi elle est dirigée sur Marseille où commence l'émeute. Mais les officiers, sans consulter leurs hommes, refusent de participer à la guerre civile et le bataillon est envoyé en Algérie. Je ne sais rien de ce qu'il a fait dans ce pays, je sais seulement, par son livret militaire, qu'il y a été une première fois sept mois, d'avril à novembre 1871, qu'il a dû revenir en France en permission et qu'il est reparti cette fois pour trois ans, sans interruption, de mai 1872 à avril 1875. Il est alors en permission libérable, et son service se termine le 18 août 1875.
Je crois utile de préciser que, s'il reste près de cinq années sous les drapeaux, cela ne résulte ni de la guerre de 187O, ni d'une sanction pour avoir refusé d'intervenir dans le soulèvement de Marseille. Ses papiers militaires comportent d'ailleurs, à la fin de son service un certificat de bonne conduite précisant qu'il n'a été l'objet d'aucune punition. Non ce service militaire de cinq ans résulte seulement de la loi de l'époque pour ceux qui avaient été désignés par le tirage au sort.
De retour à Reims il entre chez un dentiste venu de Strasbourg, de compétence indiscutable, et lui même fils de dentiste. Arthur entre chez lui comme mécanicien dentiste.
En 1876 il épouse Cécile Dreyfus, fille de sa tante Catherine Dreyfus, née Lévy, et de Jacques Dreyfus. Ils sont cousins germains et ont longtemps été élevés ensemble.
-Cécile Dreyfus, ma grand-mère, de sa naissance à son mariage -1854/1876.
Je ne l'ai pas connue car elle était morte vingt cinq ans avant ma naissance. Ce que je sais c'est que mon père en parlait, peut être peu, mais toujours avec beaucoup de tendresse et d'émotion.
Cécile Dreyfus est née le 14 janvier 1854 à Reims de Jacques Dreyfus et de Catherine née Lévy. J'ai raconté la vie errante de son père . Pour cette raison c'est Maman Michel qui héberge sa fille Catherine et sa petite-fille Cécile. Et quand Catherine part avec son mari à Catillon dans le département du Nord, il ne semble pas qu'elle emmène sa fille. Cécile se trouve donc élevée chez sa grand-mère en même temps qu'Arthur, son ainé de quatre ans.
Comme pour Arthur je n'ai pas d'information sur son enfance. Je suppose qu'étant une fille on se préoccupe moins de son instruction car, dans un certain nombre de lettres adressées à son fils, et que mon père conservait comme un trésor, j'ai trouvé une écriture impulsive avec des fautes d'orthographe et de français. Comme Arthur, et avec lui, elle accompagne Maman Michel à Paris. Et quand elle en a l'âge, c'est encore Benoît qui la fait entrer en apprentissage de modiste dans un magasin à la mode. Bien que son père se soit fixé à Reims avant 187O, il ne semble pas que les parents de Cécile aient eu le souci de récupérer leur fille dans le giron de la famille. En effet on la retrouve encore à seize ans à Paris avec Maman Michel quand éclate la guerre de 187O et elle vit le siège avec sa grand-mère. Puis c'est l'armistice et j'ai déjà raconté comment sa mère Catherine Dreyfus a ramené à Reims, Maman Michel, Elisa, et sa fille Cécile.
Quand elle arrive à Reims elle est très jeune. Elle vit chez ses parents et il semble qu'elle continue son activité de modiste.
Et le 26 mai 1876, à vingt deux ans, elle épouse Arthur Lévy.
-Arthur et Cécile, de leur mariage à la mort de Cécile-1876/1895.
Le mariage d'Arthur et de Cécile est assez surprenant. Non seulement ils sont cousins germains, mais ils ont été élevés ensemble par leur grand-mère, vivant comme frère et soeur pendant de nombreuses années.
Georges, mon père, naît de ce ménage en avril 1877. Il restera fils unique.
Arthur sondait son beau-père, Jacques Dreyfus, pour qu'il l'aide à s'installer à son compte, mais sans jamais obtenir un encouragement. En réalité, Jacques Dreyfus n'aimait pas Arthur.
Par contre, Jacques Dreyfus, qui agissait à sa seule idée, décida d'ouvrir un magasin pour sa fille. Mais alors qu'elle était modiste, et même modiste de bon goût, il choisit de lui faire ouvrir un magasin de lingerie en face des "Galeries Rémoises", le seul grand magasin de la ville et le mieux achalandé en lingerie.
Un an plus tard Cécile doit s'aliter en raison d'une péritonite. Le magasin est alors fermé, mais sans regret car les affaires ne répondaient pas du tout aux espérances.
Dès qu'elle est remise, Arthur, mécontent de sa situation veut aller à Paris où il est convaincu de trouver mieux. Cécile qui en a gardé la nostalgie de la capitale est d'accord. Ils partent donc avec l'espoir d'y faire fortune et ils laissent leur fils Georges, âgé de trois ans, chez Maman Michel. Nous sommes alors en 188O.
Mais Arthur, rapidement déçu, revient à Reims quelques mois plus tard, reprend sa place chez Wisner, et tout naturellement vient habiter chez Maman Michel.
Au contraire Cécile réalise son rêve. Entrée comme vendeuse chez une de ses anciennes relations, elle devient rapidement associée. La maison qui s'appelle "Mademoiselle Héléna" est installée rue des Pyramides tout près de l'avenue de l'Opéra. Cette situation dure environ sept ans. Pendant cette période Cécile vient voir son fils à Reims aux grandes fêtes, Pâques, Jour de l'An. Mais tout le monde lui fait grise mine. Elle doit descendre chez sa mère, Catherine Dreyfus, et voit son fils presque en cachette.
Alors intervient Henriette Mendel, la mère de l'agrégé d'histoire dont j'ai parlé précédemment, probablement à la demande de sa cousine et amie Catherine Dreyfus. Elle s'arrange pour réunir chez elle, aux environs de Reims, à la fois Arthur,Cécile et Georges. Elle doit être bonne diplomate car Cécile décide de revenir à Reims. Le ménage prend alors un appartement séparé, menant une vie tout à fait normale vue de l'extérieur. Nous sommes en 1887.
Cécile a repris à Reims son activité de modiste et se fait rapidement une clientèle parmi les élégantes de la ville. Arthur, lui continue sa carrière chez Wisner avec un salaire convenable. On peut noter à ce sujet que lorsqu'il y avait des réunions de famille à Reims avec ceux de Remiremont et de Mulhouse, à cette époque où les Dreyfus et les Mendel avaient le vent en poupe, Arthur, seul représentant mâle des Lévy, mais aussi seul salarié, même s'il avait des revenus corrects dans une profession libérale, faisait figure de parent pauvre.
Je crois intéressant de faire ici le point sur le métier de dentiste à cette époque où il n'existe aucune régle ni obligation pour l'exercice de cette profession.
Il y a d'abord les arracheurs de dents que l'on peut classer dans la catégorie des guérisseurs, rebouteux et autres. Ce sont les plus nombreux et ce sont des charlatans. Ils suivent le plus souvent les foires et circulent avec des voitures spécialement aménagées pour recevoir deux ou trois musiciens sur le toit. Après avoir débité un boniment ils arrachent les dents au son d'une musique qui couvre les cris des patients. Ils en profitent pour vendre des poudres qui guérissent aussi bien les maux de dents que les cors aux pieds. Mon père qui décrit cela, décrit aussi les appareils qui servaient à ces extractions. C'était de véritables instruments de torture auxquels rien ne résistait et avec lesquels n'importe quel quidam pouvait enlever aussi bien les dents que des morceaux de maxillaire.
Parmi les dentistes il y avait trois ou quatre grands noms, tous à Paris, qui réservaient leurs soins aux grands de ce monde, avec des honoraires en conséquence. Il y avait des médecins et des pharmaciens qui exerçaient cette profession comme complément. On trouvait également une catégorie peu connue, les officiers de santé à la retraite, qui n'avaient pas le droit d'exercer la médecine dans les grandes villes. Et puis il y avait des façonniers, ou mécaniciens dentistes, qui faisaient un peu de dentisterie avec surtout la qualité de livrer des appareils parfaitement adaptés.
Il résultait de cette situation qu'à cette époque, à part les cabinets à gros honoraires, la dentisterie ne nourrissait pas son homme, et ne constituait, le plus souvent, qu'une profession d'appoint. Il faut ajouter qu'alors, si l'on connaissait l'Eau de Botot, un antiseptique dentaire, et la brosse à dents, on ne voyait le dentiste, comme le médecin, que lorsqu'on ne pouvait vraiment pas faire autrement.
Et j'en arrive à Wisner le patron de mon grand-père. Et d'abord le père de ce Wisner qui, lui, exerçait à Strasbourg. Il avait là bas la clientèle la meilleure de la région, mais cela ne suffisait pas. Alors il avait une voiture à deux chevaux, une tapissière, genre de véhicule fermé, dans lequel était installé un atelier de prothèse et le matériel opératoire qu'il transportait dans une chambre d'hôtel à chaque station. Il ne possédait pas de chevaux, et l'organisation était telle qu'à chaque relais on en changeait. On appelait cela les chevaux de poste. Ainsi équipé il faisait, un trimestre sur deux, une tournée régulière qui partant de Strasbourg passait par Epinal, Remiremont, Nancy, Reims , Sedan, allait jusqu'à Lille, puis revenait par Maubeuge, Laon, etc.
Je reviens maintenant à mon grand-père et à son patron Wisner, le fils du précédent. Nous sommes à Reims dans les années 188O/189O. Dans une ville qui compte 8O.OOO habitants, il n'y a que deux dentistes, et pourtant ils ne gagnent pas leur vie. Alors pour compléter ce chiffre d'affaire insuffisant ils consacrent leurs dimanches à entretenir une clientèle dans les villes et les gros bourgs environnants. C'est ainsi que le grand-père, qui a appris les soins en plus du métier de mécanicien dentiste, va chaque semaine dans une commune pendant que son patron exerce dans une autre.
La vie du ménage de mes grands-parents continue ainsi jusqu'en 1894. A cette époque pourquoi reviennent ils à Paris? Peut être pour y retrouver leur fils Georges qui y est étudiant depuis peu de temps? ou pour une autre raison? Je n'en sais rien. Ils logent rue Biot, une rue qui va de la place Clichy à la rue des Dames, et Arthur s'installe comme mécanicien dentiste au 64 Faubourg Saint-Honoré.
J'ignore si ma grand-mère, Cécile, a repris un travail à Paris, mais son séjour y est de courte durée car elle meurt le 2 novembre 1895. Elle a quarante et un an. Elle est enterrée au cimetière de Pantin où mon grand-père a pris une concession dans le secteur réservé aux israélites.
Au plan religieux, je note chez mes grands-parents que, malgré l'éducation très stricte qu'ils ont dû recevoir chez Maman Michel, ils ne se soucient pas de respecter les régles relatives à la nourriture, et rien ne fait penser à une pratique religieuse quelconque.
-Arthur Lévy après la mort de Cécile- 1895/1927.
Sur la vie de mon grand-père après la mort de sa femme je sais peu de choses.
En 1895 ou 96 il entre au Louvre Dentaire pour diriger un atelier de prothèse. Je raconterai cela en détail quand je parlerai de mon père.
En 19OO, avant la fermeture du Louvre Dentaire, il prépare son repli, et ouvre un nouvel atelier de mécanicien dentiste, cette fois au 1OObis rue Ordener.
Ensuite je ne sais plus rien de précis. J'ai trouvé une médaille de bronze à son nom datée de 1912/1913 au titre de collaborateur de l'"Ecole Dentaire Française". J'ai également deux cartes d'électeur, l'une de 1914, l'autre de 1919, mentionnant toutes deux la profession de dentiste et le même domicile au 12 avenue de Versailles à Paris.
Au point de vue santé, je sais que vers 19OO il a eu une cinquantaine difficile, et mon père qui débutait dans l'existence paraît s'être beaucoup occupé de lui.
Au moment de la guerre de 1914 il a soixante quatre ans, et à la fin, en 1918/19 il a près de soixante dix ans, et nous venons de voir qu'il travaillait encore.Après je pense que mon père s'est pas mal occupé de lui, et il a vécu un certain temps chez mes parents où il est mort le 24 août 1927. Il avait 77 ans.

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