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Wednesday, November 23, 2005

Chapitre II UN CLIMAT PASSIONNEL

-Le génocide nazi.
Dans l'histoire des hommes il y a toujours eu des guerres, des tueries, des massacres, mais dans tous les cas on trouve un motif, qu'il soit volonté de conquête, volonté de pouvoir ou simplement besoin économique. Aussi affreux qu'aient pu être ces événements ils restaient dans la même ligne que celle des tribus primitives qui se battaient pour la nourriture, le rapt des femmes ou la conquête de territoires. Plus tard on a innové avec les guerres de religions, mais pour moi c'était là encore une volonté de pouvoir. Malheureusement cela continue, et je crains qu'il en soit ainsi tant qu'il y aura des hommes sur la terre.
Mais le génocide voulu par les nazis est d'une autre espèce. Les juifs ne constituaient pas un obstacle au pouvoir de l'Allemagne. Non, il avait pour objectif l'extinction d'une race pour des motifs qui n'ont rien à voir avec ce que j'ai mentionné.
On a voulu comparer le crime nazi aux crimes des révolutionnaires en Vendée, au massacre des indiens d'Amérique, etc. C'est faux car tous ces exemples relèvent de l'un ou l'autre des motifs que j'ai énuméré.
Le rapprochement le plus souvent évoqué est le massacre des arméniens. Ce n'est pas non plus de la même nature. Dans un livre que William m'a offert en 1987, "Sémites et Antisémites", l'auteur, Bernard Lewis écrit: "Mais contrairement à ce qui s'est passé pour les juifs, les persécutions contre les arméniens furent limitées dans le temps et dans l'espace. En outre, il s'agissait d'une lutte qui, bien qu'inégale, portait sur des enjeux réels; une lutte d'où était absentes les croyances démoniaques ou la haine presque physique qui alimentait l'antisémitisme.".
Peut-on parler de racisme? Peut-être. Mais certainement pas sous la forme que l'on connait dans les autres cas.
Au niveau des individus il y a des crimes racistes gratuits, mais au niveau des peuples je ne crois pas qu'il y ait de précédent d'extermination pour motif raciste s'il n'est accompagné d'une volonté de conquête ou de pouvoir. Dans tous les précédents le racisme a servi de justification pour dominer un pays, pour exploiter d'autres hommes, pour en faire des esclaves en ne supprimant que quelques individus pour préserver le pouvoir par l'exemple, ou simplement pour rejeter des immigrés souvent mal acceptés.
Dans le livre déjà cité, Bernard Lewis rapproche le racisme anti-juif de celui auquel ont été confrontés les noirs, et il écrit: "Cependant ces similitudes ne devraient pas masquer une différence cruciale, à savoir que l'antisémite désire éliminer, détruire, et finalement annihiler physiquement sa victime, alors que le raciste anti-noir, dont la haine n'est pas moins irrationnelle, a pour objectif de dominer, d'humilier et d'exploiter, mais certainement pas d'éradiquer.".
L'importance du génocide nazi dans l'histoire ne se mesure pas au nombre de morts, même si c'est une considération importante. Et je partage le point de vue de Raymond Aron lorsqu'il écrit que Staline a tué plus de millions d'hommes qu'Hitler, mais qu'il faut refuser la comparaison et "mettre l'accent sur ce qui appartient au nazisme seul, le génocide, l'extermination délibérée, industrielle, d'un peuple entier, les juifs, les tziganes.".
Mais quel est le motif du crime nazi?
Max I. Dimont dans "Les Juifs, Dieu et l'Histoire" écrit que les nazis ont accusés les juifs d'avoir donné naissance "à cette maladie qu'est le christianisme".
Raymond Aron écrit qu'Hitler, s'il avait gagné la guerre, après l'extermination des juifs, aurait engagé la lutte contre l'Eglise chrétienne et, en particulier, l'Eglise catholique.
Frossard, après le procès Barbie, a écrit que l'holocauste du peuple juif fut plus encore une volonté de déicide qu'une volonté de génocide. Pauwells abonde dans ce sens en écrivant que le nazisme mystique et païen, voulant créer l'homme-dieu a cherché dans cette solution finale le moyen d'arracher à la terre humaine la plus longue racine d'un Dieu unique créateur et amoureux de ses créatures.
Hellmut Andics dans son "Histoire de l'antisémitisme" écrit que l'on n'a pas supprimé des millions de juifs parce que le Reich était incapable de les réduire autrement, mais parce qu'on a considéré chacun d'eux comme un foyer de dissidence et d'infection. Les germes que le juif transporte partout avec lui se nomment rationalisme, humanité, universalité, internationalisme, qualités insupportables pour des hommes qui veulent le pouvoir sans partage.
Rien d'évident dans tout cela, sinon pour moi la confirmation d'un fait sans précédent qui va marquer les décennies suivantes.
Quand on a découvert les camps de la mort et l'ampleur du drame, le choc dans les esprits a été tel qu'après la guerre un tabou s'est établi qui a quasiment interdit pendant environ vingt ans de parler d'antisémitisme.
On ignore le plus souvent que c'est de Gaulle qui a brisé ce tabou. Beaucoup connaissent ses paroles sur le peuple "sûr de lui et dominateur", mais personne ne parle d'autres commentaires très orientés. Comme de Gaulle pesait toujours les mots qu'ils prononçait, ce n'était pas l'effet du hasard. On ne peut pas dire que ses discours étaient antisémites, mais on peut affirmer qu'ils étaient marqués par l'attitude traditionnelle des chrétiens envers les juifs, et qu'ainsi ils ont à nouveau rendu possible l'expression de l'antisémitisme. Etant donné mes opinions bien affichées comme antigaulliste, mes affirmations à ce sujet peuvent paraître très partisanes. C'est pourquoi je vous invite à lire la brochure de Raymond Aron intitulée "De Gaulle, Israël et les juifs". Vous constaterez que cette homme pondéré a jugé ces propos suffisamment dangereux pour vouloir les dénoncer vigoureusement. Je cite seulement cet extrait: "Je n'assimilerai pas les antisémites de 1967 à Hitler et aux siens pour les disqualifier sans les entendre. Mais, écrivant librement en un pays libre, je dirai que le Général de Gaule a, sciemment, volontairement, ouvert une nouvelle période de l'histoire juive et de l'antisémitisme. Tout redevient possible. Tout recommence. Pas question, certes, de persécution: seulement de "malveillance". Pas le temps du mépris: le temps du soupçon.".
Ensuite on a vu la progression des commentaires qui tendent à banaliser les crimes nazis. Cela commence de façon inconsciente avec les manifestants étudiants qui crient "CRS-SS" et ceux qui, beaucoup plus avertis, assimilent certains excès de l'armée, la police ou l'administration française avec la Gestapo en ignorant, ou voulant ignorer, ce qu'ont pu être ces SS et cette Gestapo. Cela continue avec ceux qui acceptent la comparaison du génocide hitlériens avec les massacres de vendéens, ou d'arméniens, que j'ai déjà évoqués. Et l'on arrive ainsi jusqu'à discuter la réalité des chambres à gaz et du génocide lui-même.
L'ensemble est révoltant, inacceptable et dangereux, et l'on doit refuser tous les commentaires erronés qui facilitent la tâche de ceux qui sont bien déterminés à ouvrir en grand les portes de l'oubli.
Mais, prenant des positions inverses, d'autres ont déformé les faits à leur manière. Ainsi de la dure réalité on arrive à l'exploitation politique dans les positions extrêmes.
Si j'ai beaucoup insisté sur le récit de ces événements et la marque qu'ils ont laissée, c'est qu'il est important pour moi de souligner toute la différence avec l'époque de ma jeunesse quand rien de tout cela ne s'était produit.
-L'antisémitisme dans le monde arabe et musulman.
L'antisémitisme des arabes et du monde musulman fait partie du paysage quotidien dans le monde actuel. Si j'aborde le sujet ici, c'est que la situation qui existait avant la guerre de 194O était très différente.
Quand j'étais jeune on parlait fort peu des pays arabes. D'une part c'était loin, et puis c'était des pays colonisés dont chaque grande puissance faisait son affaire. Même les événements d'une certaine importance étaient relégués au plan secondaire.
A cette époque les arabes et les pays musulmans n'étaient pas antisémites, et leur vindicte était alors dirigée contre les chrétiens, les "roumis" disaient-on à cette époque. Je suppose que cette attitude remontait à l'époque des croisades et qu'elle avait été entretenue par la politique de colonisation des pays européens.
Avant 1939 j'ai connu, par l'intermédiaire d'un étudiant en médecine tunisien, ami de ma soeur Irène, un groupe de tunisiens membres du Destour, le parti de l'indépendance à l'époque, avec lesquels j'ai eu l'occasion de discuter de leurs opinions. Beaucoup de sujets étaient abordés, mais jamais je ne les ai entendus évoquer un quelconque problème entre les arabes et les juifs.
Plus tard, en 1942, quand, ayant fuit la France, je me suis trouvé au Maroc, j'ai eu l'occasion de rencontrer beaucoup de juifs marocains. Eux non plus ne faisaient pas état de difficultés dans leurs rapports avec les musulmans marocains, et ils m'ont paru beaucoup plus près de ces musulmans que ne l'étaient les européens installés au Maroc. Et dans l'armée d'Afrique avec laquelle j'ai fait les campagnes d'Italie, de France et d'Allemagne, musulmans et juifs se côtoyaient journellement sans que j'ai constaté de problème particulier.
Mes lectures récentes ont confirmé mon expérience personnelle, et m'ont montré que le plus souvent les juifs en terre d'Islam ont bénéficié d'une grande tolérance.
Dans "Sémites et antisémites" Bernard Lewis expose que les théologies juive et musulmane sont plus proches l'une de l'autre qu'elles ne le sont du christianisme. La question du peuple déicide ne se pose pas. En fait les musulmans traitent les juifs comme une communauté à part, mais rarement avec agressivité, et dans l'Empire Ottoman les juifs accèdent à des postes officiels importants. Le virus de l'antisémitisme n'apparait qu'à la fin du XIX° siècle, inoculé par des occidentaux, mais sans se développer. On voit d'ailleurs, lors de l'affaire Dreyfus, des intellectuels arabes prendre parti pour les dreyfusards parce que c'était une façon d'attaquer les chrétiens. La thèse de Lewis, c'est que ce n'est pas l'immigration juive qui a rendu le virus actif, mais le nazisme et la faveur considérable dont il vint à jouir auprès de nombreux dirigeants arabes.
Pour apprécier l'importance de l'influence nazi, on peut noter que jusqu'à la guerre de 1939 la réaction arabe, même armée, face au sionisme est un acte politique, sans que l'on parle d'antisémitisme. Et on note simultanément que, jusqu'à cette date, Hitler se désintéresse du monde arabe, son attention étant concentrée sur l'Europe. D'ailleurs sa pensée raciste le conduit à mépriser les arabes. Il parle d'eux dans les termes les plus méprisants. Mais ensuite il prend conscience de la possibilité d'agir avec eux contre les alliés. Les contacts se multiplient, Hitler rencontre même le grand Mufti. Et l'on arrive en 1945 à la création de la Ligue rabe qui utilise les arguments antisémites de type hitlérien, et va jusqu'à répandre des millions d'exemplaires du Protocole de Sion qui n'est pas spécialement un ouvrage d'inspiration arabe.
Pour revenir à la tolérance dont bénéficiaient les juifs en pays musulman, je veux citer le livre d'Edgar Morin "Vidal et les siens" que m'a offert Martine. Il parle de la vie des juifs dans l'Empire Ottoman jusqu'aux environs de la guerre de 1914. Sa famille vivait à Salonique où les juifs représentaient 56% de la population, et il note que les turcs leurs laissait la direction des affaires civiles , se réservant l'activité militaire et des postes de fonctionnaire. Dans cette ville grecque occupée par les turcs, il considère que les juifs sépharades sont mieux traités que les peuples soumis par l'Empire Ottoman: ils sont considérés comme accueillis et non conquis. "Les peuples de l'Empire rêvent à leur libération, alors que les sépharades jouissent d'une liberté introuvable ailleurs.".
Edgar Morin donne aussi des précisions qui montrent que cette tolérance n'est pas réservée à la ville de Salonique. Il mentionne par exemple, qu'en 1912, l'Alliance Israélite anime depuis Paris 115 écoles en Turquie, dont 52 dans la partie européenne et 63 dans la partie asiatique. Il donne des précisions sur les journaux qui paraissent à Istamboul et à Izmir. Et j'ai lu ailleurs que l'Alliance Israélite avait également des établissements scolaires en Egypte et dans d'autres pays arabes.
Cet antisémitisme arabe actuel constitue donc un élément entièrement nouveau qui pèse d'autant plus sur notre façon de penser que le monde arabe a pris un poids considérable dans la politique mondiale, ce qui n'était pas le cas autrefois. Et puis la permanence des événements dans ces régions, et par conséquent dans les nouvelles diffusées par les media, en font maintenant un élément de notre vie sans cesse renouvelé.
-L'édition et les médias.
Autre différence qu'il me paraît important de souligner, c'est le nombre de livres qui peuvent paraître à propos des juifs. Je renonce à savoir combien ont été publiés depuis que j'ai commencé à écrire mon histoire de la famille. Ce n'est plus de la littérature, c'est une avalanche.
Dominique Schnapper dans son livre "Juifs et Israélites", paru en 198O, écrivait que les ouvrages sur ce sujet étaient le dernier cri de la mode intellectuelle. Si j'en juge par ce qui se passe encore maintenant je dois constater que c'est une mode qui a la vie dure.
De même pour les journaux. Qui n'a pas écrit son article sur les juifs? Quel hebdomadaire n'a pas exploité à répétition ce thème pour des numéros spéciaux?
Quand j'étais jeune, les livres consacrés aux juifs étaient rares, et on n'en parlait pas. Quant aux journaux, à part ceux qui faisaient profession d'antisémitisme, le sujet n'était pas à l'ordre du jour. Ca n'attirait pas les clients.
-Conséquence de ce qui précède.
Je pense que ce rappel du génocide nazi, de la nouveauté de l'antisémitisme arabe, et de l'exploitation des problèmes juifs par les intellectuels et les médias depuis quelques années, permet d'expliquer le climat passionnel d'aujourd'hui.
Cela permet aussi de comprendre que j'ai pu grandir à une époque où ces faits ne s'étaient pas produits et ces situations n'existaient pas.
Cette réflexion m'a paru nécessaire, car si je m'inquiète de voir minimiser et banaliser les crimes nazis, à l'inverse je suis troublé de voir que le climat actuel à pour effet de dramatiser le problème juif dans le passé. Et on accrédite ainsi l'idée que la condition juive n'a été de tous temps qu'une "vallée de larmes".
Pour raconter l'histoire de mes ancêtres juifs, j'ai jugé nécessaire de me dégager de ce climat passionnel et je me suis attaché à retrouver la sérénité de mon père.
Mais comme j'ai pu constater que cette dramatisation du passé concerne même des périodes que j'ai vécues, je vais commencer par faire le point sur cette époque.
-La résurgence du nazisme.
J'ai écrit ce que vous venez de lire bien avant la chute du rideau de fer, et je le relis au début de 1993. Depuis les événements ont été très vite, dont la résurgence du nazisme que l'on constate en Allemagne de l'Est.
Dans un numéro "Spécial Israël" du Figaro du 28 janvier 1991, publié à l'époque de la guerre du Golfe, André Glucksmann écrivait: "Le souvenir d'Auschwitz protège moins les bébés Kurdes et Israéliens qu'il ne nourrit les projets de leurs massacreurs présents et futurs. Ce qui passant l'actualité, s'est révélé une fois possible le demeure pour toujours, remarquait Clausewitz." J'avais noté cette remarque qui allait dans le sens de ce que je peux craindre.
Je note que cela ne peut que justifier les inquiétudes que j'ai exprimées, et renforcer ma démonstration de l'écart entre le climat actuel et celui dans lequel j'ai grandi.
Compte tenu de cette évolution, je crois utile d'ajouter que, dans tout ce que vous allez lire, il ne faut chercher aucune appréciation de la situation actuelle. J'ai fait un très gros effort pour comprendre le passé. Ma réflexion ne s'est pas étendue à un présent porteur de beaucoup d'interrogation.

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