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Famille Histoire Souvenirs & Commentaires

Wednesday, November 23, 2005

Chapitre V DE L'ORIGINE DE LA DIASPORA A L'EMPIRE ROMAIN

-Pourquoi chercher si loin.
Je n'avais pas prévu d'aller chercher l'origine de la Diaspora pour commencer l'histoire de ma famille paternelle. Ce sont les écrits de mon père qui m'ont conduit dans cette démarche.
Déjà les questions que je me posais sur l'arrivée des juifs en France, ou plutôt en Gaule, conduisaient mes recherches avant l'ère chrétienne. Je ne faisais donc qu'aller plus loin dans le temps.
En ce qui concerne la Diaspora, j'en connaissais, dans les grandes lignes, ce que tout le monde sait. Mais le discours de mon père était très différent. C'est d'une autre diaspora dont il parlait.
Avec cette nouvelle présentation je commençais à découvrir l'origine de l'antijudaïsme chrétien. Quand on sait les conséquences de cette attitude au travers des siècles, et surtout quand on a entrepris de raconter l'histoire de ses ascendants juifs, on a évidemment envie d'aller plus loin.
Alors j'ai lu avidement tout ce qu'avait écrit mon père. Ensuite j'ai cherché des documents, d'abord pour mieux comprendre ses écrits, puis beaucoup d'autres pour compléter mon information.
-La Diaspora.
Je lis dans le Petit Larousse édition 1964: "Diaspora, mot grec désignant la dispersion des juifs à travers le monde au II° siècle de notre ère".
C'est l'histoire telle qu'elle a été enseignée pendant des siècles dans le monde chrétien jusqu'à une époque très récente. La vérité historique est tout autre, et compte tenu des conclusions que l'on tirera de cette présentation, cela vaut la peine d'y regarder de plus près.
Dans l'histoire des juifs les mouvements de population ont été nombreux et certains auteurs discutent de ce qui doit être compris dans la Diaspora suivant qu'il s'agit d'exode, de déportation, d'exil volontaire, etc. Mais tous sont d'accord pour considérer que la Diaspora a commencé plusieurs siècles avant Jésus Christ.
Pour mon père, qui a compulsé une masse impressionnante de documents, la première grande vague de la Diaspora se situe vers 125O avant JC. quand les pharaons ont chassé les juifs d'Egypte. Il explique que les juifs étaient alors très nombreux dans ce pays et que tous n'ont pas suivi Moïse. Un certain nombre est resté sur place alors que d'autres sont partis dans différentes directions.
Ensuite la vie sur la Terre Promise est marquée au cours des siècles par des guerres avec d'autres peuples et aussi par beaucoup de luttes fratricides. A la mort du roi Salomon en 931 av.JC. le peuple juif se trouve scindé en deux royaumes, celui d'Israël qui regroupe dix tribus, et celui de Juda qui en regroupe deux autour de Jérusalem.
Un deuxième grand événenement se situe en 722 av.JC. quand Sargon l'Assyrien détruit le royaume d'Israël et fait déporter en masse les populations vaincues. A partir de là on ne trouve plus trace de ces dix tribus, probablement absorbées par les populations au milieu desquelles on les avait établies. C'est du moins ce que j'ai lu dans plusieurs ouvrages. Même si certains en discutent, cela ne peut faire partie de la Diaspora, puisque ces tribus sont parties sans maintenir la tradition.
En 586 av.JC. c'est une étape importante lorsque le chaldéen Nabuchodonosor détruit le royaume de Juda où vivent les tribus de Juda et de Benjamin, les fait déporter sur les bords de l'Euphrate, particulièrement à Babylone, et détruit le Temple. Mais ceux là, ancrés dans leur foi comme dans une forteresse, conservent leur personnalité sans se laisser absorber par les chaldéens.
Cinquante ans plus tard le perse Cyrus donne à ces juifs la liberté de retourner dans leur pays. Alors les plus riches décident de rester à Babylone tandis que les autres retournent à Jérusalem et reconstruisent le Temple. Mais les deux groupes, bien que séparés restent profondément attachés à la même foi.
Quelques siècles passent et c'est la domination romaine, pendant laquelle se situe la vie du Christ. L'occupant ne pense qu'à s'enrichir et à s'emparer du trésor du Temple alimenté par la contribution de tous les juifs de l'Empire. Les juifs n'acceptent pas cette domination et les révoltes se succèdent. On arrive en 66 ap.JC. Hellmut Andics, et surtout Max I.Dimont racontent ces événements d'après les historiens Flavius Josephe et Tacite. A cette date, les juifs se mobilisent, massacrent la garnison romaine de Jérusalem, et la révolte s'étend à tout le pays, sans que la répression et les atrocités puissent en venir à bout. Titus fait sans cesse appel à de nouveaux renforts, jusqu'à avoir en Palestine 8O.OOO hommes à opposer aux 23.OOO combattants juifs. Ils mirent quatre ans pour les faire plier après un siège atroce de Jérusalem. Tacite raconte que 6OO.OOO civils furent tués. Ailleurs j'ai lu que le nombre de tués chez les juifs avait atteint un million cent mille hommes, femmes et enfants, et que trois cent mille autres avaient été emmenés en esclavage. Le Temple est détruit et ne sera jamais reconstruit.
Ces juifs qui avaient ainsi résisté portaient atteinte à la réputation d'invincibilité des légions romaines, et les romains craignaient les répercutions sur d'autres provinces de l'Empire.
Pourtant; quelques décennies plus tard, en 132 ap.JC., sous Hadrien, les juifs déclenchent une nouvelle insurrection, qui prend les romains par surprise, et leurs infligent défaite sur défaite. Ne pouvant les vaincre par les armes, les romains pratiquent la politique de la terre brûlée, massacrant la population sur leur passage. Pour ne pas être anéantis les juifs finissent par se rendre. Jérusalem devient colonie militaire romaine et toute présence juive y est interdite. S'il n'y a plus de juifs à Jérusalem, il faut bien souligner qu'il en reste en Palestine.
Mais aussi importants qu'aient été ces événements ils ne constituent pas toutes les raisons de la Diaspora. Tout au long de l'histoire du peuple juif avant l'ère chrétienne, siècle après siècle, l'émigration s'est poursuivie.
Quand le peuple juif, sous la direction de Moïse, s'installe sur la Terre Promise, il est marqué par quarante années de nomadisme et continue à essaimer. Certains suivent les phéniciens, peuple de la mer, et c'est ainsi que Tarragone, sur la péninsule Ibérique, fut le premier centre juif en occident, très longtemps avant l'arrivée des romains.
Plus tard beaucoup de juifs se sont répandus de tous côtés pour fuir la guerre, les déportations, mais aussi la Palestine où la vie était dure. Certains seraient partis à l'est jusqu'aux Indes et en Chine, d'autres vers la Mer Noire. Mais le plus grand nombre a été s'installer sur les rives nord et sud de la Méditerranée.
-La population juive à la naissance du Christ.
A la naissance du Christ la population juive dans l'Empire Romain est évaluée à sept millions de personnes. Ce chiffre est avancé par Hellmut Andics, qui précise qu'on le connaît de façon assez exacte à partir de l'impôt prélevé sur les juifs, avec l'autorisation des romains, pour la Temple de Jérusalem.
On évalue d'autre part que cette population représentait dix pour cent de la population totale de l'Empire, et se répartissait entre moins d'un tiers en Palestine, un tiers en Egypte, et le reste dispersé sur les différents territoires de l'Empire.
On estime également que sur ces sept millions il y en avait seulement quatre millions d'ascendance juive, le reste étant composé de convertis et d'enfants de convertis.
Sur cette situation on peut faire quelques remarques. La première c'est qu'au cours des guerres du moyen orient beaucoup de juifs ont été faits prisonniers et vendus comme esclaves. Les juifs libres installés hors de Palestine rachètent ces esclaves en vertu du principe que tout juif est gardien de son frère et que tous les juifs sont frères.
Ensuite on peut noter que les juifs ont d'autres esclaves qu'ils traitent généralement bien et qu'ils libèrent au bout de sept ans conformément à la loi mosaïque. Dans ces conditions bon nombre de ces esclaves se convertissent au judaïsme. Et puis il y a de nombreuses conversions dues à l'importante pénétration de la culture juive dans le monde gréco-romain. L'historien juif Flavius Josephe écrivait: "Le goût pour notre culte est réparti partout depuis longtemps et il n'y a pas de ville grecque ou barbare où n'ait pénétré l'usage du Sabbat que nous chômons, et les jeûnes, et l'allumage des lampes, et où on observe beaucoup de points au sujet des aliments qui nous sont interdits". Sénèque, le philosophe romain, rapporte que dans les foyers grecs et romains on peut voir des chandelles brûler par milliers le jour du Sabbat, et il ajoute que les coutumes juives ont une telle tendance à se répandre que les romains sont en danger de se faire absorber par elles. Tacite s'inquiète en constatant combien les juifs sont prolifiques.
-Les juifs dans le monde gréco-romain
Les juifs sont donc installés en Egypte, à Carthage, en Afrique du Nord, dans la péninsule Ibérique, en Italie, en Grèce, à Malte.....Toutes ces colonies vivent en parfaite harmonie avec les peuples chez lesquels elles se sont installées, ce qui ne les empêchent pas de conserver une foi et une culture commune. C'est ainsi qu'après la reconstruction du Temple, vers 400 av.JC., de nombreux pèlerins vont à Jérusalem pour fêter Pâques.
Il y avait une réelle fusion entre les juifs et les païens, surtout les grecs. C'est ainsi que les livres juifs et en particulier l'Ancien Testament sont traduits en grec et sont répandus dans un grande nombre de foyers ce qui entraîne de nombreuses conversions. A l'inverse les juifs s'initient à la science et à la philosophie grecque, ils appliquent la logique de la pensée grecque à leurs raisonnements et ressortent renforcés de cette confrontation.
Dans l'Empire romain, les juifs ont la qualité de citoyens et jouissent de la liberté du culte tout en étant exemptés des charges et obligations imposées à l'ensemble des citoyens lorsque celles-ci sont incompatibles avec leur foi. Ils occupent souvent des situations de premier plan dans tous les domaines.
Dans un certain nombre de villes où la population juive était importante cette situation n'évoluait pas sans heurt car les païens en voulaient à ceux qui se convertissaient autant qu'aux juifs qui les convertissaient. Et puis il y avait des réactions en raison du nombre de postes importants et de chaires d'enseignement détenus par les juifs en proportion bien supérieure à leur nombre dans la cité, ce qui résultait seulement du niveau intellectuel élevé de ces communautés.
-Les juifs en Palestine après la mort du Christ.
Jules Isaac cite le traité de Saint-Augustin "De la Cité de Dieu": "Pour les juifs qui ont faits mourir le Christ et n'ont pas voulu croire en lui, ils ont été chassés de leur pays par les romains et dispersés sur toute la terre".
C'est la Diaspora selon les chrétiens d'où il résulte que les juifs étant chassés de chez eux, il n'y en a plus en Palestine. Là encore l'histoire contredit la thèse de l'Eglise.
Nous avons vu qu'à la naissance du Christ les deux tiers des juifs vivent déjà hors de Palestine, et nous avons vu aussi que des communautés juives y sont restées après l'exode important, mais cependant partiel, du II° siècle. Pourtant l'Eglise n'a retenu que la version selon Saint-Augustin, et cette version, contraire à l'histoire, mais répandue et entretenue pendant des siècles et des siècles a fini par être plus forte que la vérité. Et cela au point d'être la seule retenue par les livres d'histoire, et même par le Petit Larousse que j'ai cité. Cette "désinformation" se situe dans une attitude d'ensemble de l'Eglise envers les juifs dont je parlerai plus loin.
La révolte réprimée par Hadrien en 135 a fait disparaître des centaines de milliers de juifs tués ou emmenés comme esclaves. C'est un peuple affaibli qui reste en Palestine, mais qui n'a pas disparu. Gérard Nahon écrit dans "Les Hébreux" que la Tradition juive n'a pas considéré l'année 135 comme une cassure. Il en reste suffisamment pour que, quelques décennies plus tard, l'empereur romain, probablement Antonin, prenne en considération l'importance maintenue du judaïsme palestinien et reconnaisse officiellement leur chef religieux, l'Ethnarque, honoré comme un roi. Et le même Gérard Nahon, toujours dans "Les Hébreux", souligne qu'un siècle après la victoire d'Hadrien, des synagogues classiques s'élèvent qui "témoigneront de la persistance de communautés juives actives sur la Terre d'Israël.
Au IV° siècle, lorsque l'empire romain devient chrétien, les juifs de Palestine se révoltent à nouveau, et c'est pour eux un nouvel échec. Plus tard, alliés des Perses, ils se battent contre les Byzantins.
Et quand, plus tard, les croisés arriveront à Jérusalem, ils brûleront une synagogue après y avoir enfermé les juifs.
On peut d'autant moins oublier la présence des juifs en Palestine après la mort du Christ, que, parmi eux, certaines communautés, avec tout le fanatisme d'une foi religieuse plus que millénaire, se consacrent à la rédaction du Talmud, qui n'était jusque là qu'une tradition orale. Ils veulent ainsi fixer à jamais l'esprit et la lettre de leur culte. C'est un énorme travail qu'ils ont entrepris, et cela aura ensuite une influence considérable sur les communautés juives du monde entier. J'aurai l'occasion d'en reparler.
-Les juifs en Gaule et sur les bords du Rhin.
L'implantation des juifs sur les bords du Rhin est antérieure à l'ère chrétienne. Il semble, sans que cela soit absolument prouvé, qu'il y ait eu une implantation très ancienne sur les bords du Danube. De même certains prétendent qu'il y en avait une sur les bords du Rhin avant l'arrivée de César. Ce n'est pas prouvé non plus. Ce qui est certain c'est que les juifs étaient nombreux dans les légions romaines et qu'eux mêmes, comme les marchands juifs qui suivaient les légions, en Gaule comme ailleurs, ont essaimé sur tout le parcours des armées de César. Or César est arrivé sur le Rhin en l'an 55 av.JC. Cette implantation prendra rapidement de l'importance car c'est sur le Rhin qu'il faut défendre les frontières de l'Empire et les légions y stationnent en plus grand nombre et plus longtemps qu'ailleurs.
La domination romaine en Gaule va se poursuivre jusqu'au IV° siècle après JC. Pendant cette période les juifs ne se distinguent guère des habitants chrétiens de la Gaule. Même les cultes se ressemblent à l'exception du Sabbat, et ils fêtent Pâques à la même date. Les deux religions pratiquaient le prosélytisme auprès des païens et faisaient des adeptes.
La situation est dans cet état quand Constantin devient empereur. Il commence par persécuter les chrétiens, puis vers 321 ap.JC. il établit une constitution mettant en place des mesures de tolérance tant pour les chrétiens que pour les juifs. Il est intéressant de noter que cette constitution comporte des dispositions particulières pour les juifs de Cologne, dans un esprit de tolérance, mais aussi pour les assimiler en tant que citoyens. A cette époque Cologne est la capitale administrative des régions situées sur le cours inférieur du Rhin. On peut penser que si l'empereur romain prend, dans sa constitution, des dispositions particulières pour les juifs de cette région, c'est que leur implantation doit y être conséquente.
Le même Constantin finit par se convertir au christianisme sur son lit de mort en l'an 337 ap.JC. Ceci marque un tournant, car, à quelques exceptions près, les empereurs romains seront désormais chrétiens. Le christianisme devient religion d'Etat et la situation des juifs va se trouver modifiée sur tous les territoires dépendant de Rome.
Pour la Gaule et le pays rhénan l'évolution va cependant être différente car nous arrivons à l'époque des invasions barbares.
-La montée du christianisme et la naissance de l'antijudaïsme chrétien.
Si mon éducation chrétienne, assez superficielle, ne m'avait pas donné la foi, du moins en avais je retenu qu'elle enseignait la notion d'un Dieu bon, de la miséricorde, de la charité, et d'une morale qui m'ont inspiré le respect de ces religions.
En ce qui concerne les difficultés entre l'Eglise et les juifs, j'y voyais là une sorte de tradition qui pouvait être la conséquence des luttes d'influence religieuses, avec quelquefois des débordement sur la politique, comme je l'avais vu entre catholiques et protestants. Mais cela restait vague dans mon esprit, car, je le répète, cela n'était pas dans le domaine de mes réflexions.
Des livres, comme "L'enseignement du Mépris" de Jules Isaac, m'ont fait découvrir que la position de l'Eglise envers les juifs résultait d'une volonté de destruction mise en place dès le début de l'ère chrétienne, et incluse dans l'enseignement chrétien comme une partie du dogme.
"Je lis dans l'Encyclopédie Larousse en trois volumes édition 1979, dans le commentaires à propos des juifs: "A partir de l'extension du christianisme en Occident au IVéme siècle, deux thèmes principaux apparaissent qui sont à l'origine de l'antijudaïsme chrétien; les juifs sont rendus collectivement coupable de la mort de Jésus; leur dispersion à travers le monde est le châtiment de ce crime."
J'ai voulu comprendre comment et pourquoi l'Eglise en était arrivé là, et aussi en suivre les conséquences en France au travers de siècles jusqu'à nos jours. Je peux résumer ce que j'ai compris de la façon suivante.
Il apparaît qu'avant la naissance du Christ les juifs sont partagés entre différentes tendances du judaïsme. Je reprend le texte de Catherine David qui résume clairement la situation dans une étude sur les manuscrits de la mer Morte publiée dans le nouvel Observateur du 24 décembre 1992, sous le titre"Les mystères de la Bible": "Ce dont on est sûr, c'est que de multiples judaïsmes coexistent en ce temps là, qui auront des postérités divergentes.....Les fils d'Israel soulevés contre les rabbins du Temple se répartissent en esséniens, sadducéens, pharisiens, zélotes...Tous rivalisent de fidélité à la Loi et de soumission à Yahvé, même si leur interprétation du texte varie.".
Le Christ vient au monde en Palestine dans ce climat de luttes religieuses. J'ai lu à plusieurs reprises qu'il fut formé chez les esséniens; peu importe ici, car ce n'est pas mon propos. Toujours est-il qu'il intervient dans cette situation avec sa forte personnalité et son charisme. Sur ce sujet je lis dans "L'Enseignement du Mépris" de Jules Isaac: "Chacun sait, ou devrait le savoir: c'est au sein du judaïsme que le christianisme a surgi; simple secte juive à l'origine, il s'est efforcé d'abord, par la voix de ses apôtres juifs, de rallier les masses juives; non sans succès d'ailleurs; malgré l'opposition des autorités, il recueillait un nombre croissant d'adhésions (d'après Actes des apôtres)".
Cette secte, après le Christ, prend rapidement des dimensions considérables hors de Palestine. Mais ceux qui sont devenus chrétiens sont loin d'être d'accord entre eux.
Je lis dans l'"Histoire de l'antisémitisme" d'Hellmut Andics: "On ne peut se représenter le christianisme d'alors comme le corps de doctrines fixes qu'il est aujourd'hui. Les évêques s'affrontaient sans cesse: le dogme d'un jour devenait hérésie le lendemain."
Gérald Messadié, auteur de "L'homme qui devint Dieu" a étudié pendant dix ans une quantité impressionnante de documents datant des premiers siècles, écrits dans toutes les langues de l'époque, et relatifs à la vie de Jésus et des Apôtres. Dans "Les Sources", second tome de son ouvrage, il montre un certain nombre de différences entre les textes, et les divergences qui existaient de ce fait entre les pères de l'église primitive. Et il écrit: "Je pourrait multiplier ce genre d'exemples pendant plusieurs pages; je suppose que mon but est atteint, qui était de démontrer que l'unanimité fut, pendant des siècles, loin d'avoir été atteinte entre les théologiens en ce qui concernait les textes évangéliques.". Dans cette situation, la doctrine prêchée par un évêque pouvait être contraire à celle prêchée par un autre, et il pouvait en résulter des émeutes entre les tenant de l'un et de l'autre. Comme les problèmes de ce genre étaient multiples, c'était le pouvoir de l'Eglise qui était en cause, y compris au plan économique et financier, "car les deniers des princes et du peuple allaient à telle église plutôt qu'à telle autre. Les infinis distingos théologiques exposés dans les conciles, et qui peuvent nous paraître "byzantins", portaient en eux des conséquences politiques considérables. Les versions de la vie et des paroles d'un juif nommé Jésus, qui avait, au I° siècle oeuvré pour la rénovation de la foi juive, s'étaient cinq siècles plus tard, changées en ouvrage d'importance politique.".
Pour mettre fin à cette situation la décision est prise à la fin du Vème siècle de canoniser un choix de textes qui deviendront la loi de l'église romaine. En supprimant des textes qui sont à l'origine de ces divergences, on veut affirmer le pouvoir de Rome.
Gérald Messadié, dans le même ouvrage, discute la valeur des évangiles canonisés plus de quatre siècles après la mort du Christ, les textes retenus ayant été, d'après lui, écrits ou réécrits pour les besoins de la cause, très longtemps, après les événements auxquels ils se rapportent. On peut le suivre ou pas sur ce point et les conclusions qu'il en tire, il n'en reste pas moins qu'il y a bien eu plus de quatre cent cinquante ans de discussion sur le dogme avant que Rome fixe la loi qui lui permet de contrôler les événements.
Pendant toute cette période le pouvoir de l'église chrétienne se trouve en même temps confronté à la force du judaïsme dont elle est issue. Cela commence dès le début. Jules Isaac écrit :".... dès le dernier tiers du I° siècle, le judéo-christianisme primitif a fait place à un violent antagonisme judéo-chrétien. Les causes en sont obscures et complexes.". Et il cite des textes dirigés contre les juifs dès cette époque, et d'autres tout au long des siècles suivants.
Le problème n'est pas simple. D'une part il faut arriver à se couper du judaïsme, malgré un fils de Dieu qui était juif, et malgré un ancien testament qui n'est autre que l'histoire des juifs. D'autre part l'Eglise a devant elle ces juifs présents sur tout le pourtour de la Méditerranée, et qui non seulement sont respectés par les peuples au milieu desquels ils vivent, mais exercent souvent un attrait sur ces peuples, y compris dans le monde chrétien.
Et l'on arrive à une situation insupportable pour l'Eglise, car les juifs étaient les seuls non chrétiens tolérés dans le monde chrétien. Comme les juifs refusent obstinément de se convertir, l'Eglise est désarmée devant eux. Qu'elle les abandonne à leur sort, qu'elle les convertisse de force, ou même qu'elle les massacre, elle sera dans l'impossibilité de proclamer la divinité du Christ si son propre peuple la lui dénie.
Face à cette situation, c'est un long processus qui se met en place. Je cite d'abord, d'après Hellmut Andics, le premier concile oecuménique réuni à Nicée en 325, sous Constantin: "Deux grands courants s'étaient constitués, Arius et saint Athanase. Le premier prétendait que Dieu avait créé le Christ qui, n'étant pas de toute éternité son fils, ne pouvait être son égal, mais seulement semblable à lui. Au contraire Athanase proclamait l'éternité, la divinité et l'égalité du Père et du Fils crucifié. Le concile lui donna raison et rejeta définitivement la doctrine d'Arius." Par cette décision, les juifs accusés d'avoir crucifié le Christ devenaient le peuple déicide.
Ensuite, sous la conduite des Pères de l'Eglise, et particulièrement Jean Chrysostome, patriarche de Constantinople (344-407), Saint-Grégoire évêque de Nysse et Saint-Augustin, evêque d'Hippone (354-430), se met progressivement en place ce qui va constituer les bases de l'antijudaïsme chrétien. En résumé le thème est le suivant.
Les juifs ont crucifié Jésus le fils de Dieu. C'est le peuple déicide. Pour cela ils subissent de façon collective et héréditaire la malédiction divine. La preuve de cette malédiction, c'est qu'ils ont été chassés de Palestine au IIéme siècle ap.JC., et sont condamnés à errer de génération en génération et de pays en pays. C'est la Diaspora selon l'Eglise. Et l'on arrive ainsi à démontrer que le juif errant et misérable est le témoignage vivant de la malédiction de Dieu et de la vérité des écritures.
On peut s'interroger sur l'importance de l'obstacle que représentait les juifs pour l'Eglise quand on constate qu'elle a choisi délibérement de se contredire dans son enseignement même. En effet jusqu'à l'époque contemporaine elle enseignera les paroles du Christ sur la Croix "Pardonne leur car ils ne savent ce qu'ils font", elle enseignera la charité chrétienne,....pourtant elle enseignera en même temps la malédiction divine qui contraint les fils des juifs et tous leurs descendants à subir les conséquences du soit disant crime collectif des pères.......
Et peu importe si la diaspora arrangée pour être présentée comme une malédiction n'a rien à voir avec la vérité historique.
A partir de là, on voit se mettre en place des mesures destinées à bien séparer les juifs du reste des populations, et à démontrer la réalité de la malédiction en les mettant en état d'infériorité.
Ce sont les dispositions prises pour éliminer peu à peu ce qui reste des formalités du rite juif dans le cérémonial chrétien. C'est l'Empereur Constantin qui au IV° siècle leur interdit d'avoir des esclaves par crainte qu'ils les convertissent, ce qui devait avoir pour conséquence de les obliger à abandonner l'agriculture. C'est en 314 le Concile d'Arles qui interdit aux chrétiens de fêter Pâques avec les juifs.
Et cette attitude va se maintenir tout long du moyen âge. Ainsi en 465 c'est le Concile de Vannes qui interdit aux clercs de manger avec eux, en 533 celui d'Orléans qui interdit les mariages mixtes, celui de 538 également à Orléans qui interdit aux juifs de sortir du vendredi saint au dimanche de Pâques, celui de 581 à Mâcon qui leur interdit l'exercice des fonctions de juges et de fermiers des impôts, celui de Clichy en 626 qui interdit de posséder des esclaves chrétiens, etc, cette énumération ne prétendant pas être exhaustive.
Cependant cette ligne de conduite ne fait pas obstacle au baptême des juifs qui veulent se convertir puisque c'est aussi une façon de démontrer la supériorité de la religion chrétienne.
En s'appliquant ainsi à discréditer l'adversaire on doit parvenir à ruiner son prestige. C'est, suivant le titre de l'ouvrage de Jules Isaac, "L'enseignement du mépris" qui va durer pendant des siècles et des siècles.
Nous verrons que cette démarche sera très lourde de conséquences dans l'avenir. Mais, dans l'immédiat, toutes ces décisions n'ont, dans les faits, qu'une portée limitée en raison du nombre de princes et de rois qui, se partageant l'autorité, les interprètent chacun à leur manière, en raison aussi des bons rapports qui existent avec le reste de la population. On constate en effet que les mêmes mesures doivent être plusieurs fois réitérées ce qui tend à prouver qu'elles ne sont pas facilement appliquées.
On constate de plus que si certains membres du clergé sont favorables aux mesures prises contre les juifs, d'autres sont attirés par leur culture comme nous le verrons plus loin. Il y a aussi les chrétiens qui fréquentent les synagogues, malgré les mesures prises par la hiérarchie.
A l'inverse il y a les baptêmes forcés dont on cite un certains nombre d'exemples, ceci contre la volonté des papes qui voudraient obtenir des conversions librement acceptées.

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