Pour la mémoire familiale

Famille Histoire Souvenirs & Commentaires

Wednesday, November 23, 2005

Chapitre VIII DU XVI° SIECLE A LA REVOLUTION

-La situation en France du début du XVI° siècle.
Les juifs ont donc été chassés successivement d'Angleterre, de France, d'Espagne, du Portugal, de Provence, et aussi, par étapes, des différents états d'Italie et d'un certains nombre d'états d'Allemagne.
Il n'y a donc plus de juif dans les pays d'occident, et l'on s'acharne à détruire toutes les traces de leur culture. C'est pourquoi, à notre époque, dans certains pays, et particulièrement en France, il reste très peu de vestiges de la brillante culture juive qui a existé en occident jusqu'aux environs du XV° siècle.
Il n'y a plus de juif en occident, et pourtant.
En France il y a les marranes, ces juifs d'origine espagnole et portugaise officiellement convertis. Il y a des juifs dans les états pontificaux et quelques uns en Alsace, mais ces territoires ne sont pas rattachés à la couronne de France au début du XVI° siècle.
Il est probable aussi qu'il y a eu en France des cas de présences clandestines puisque le roi juge nécessaire de renouveler ses ordres pour interdire la présence des juifs.
Et puis il y a des juifs dont personne ne souhaite vraiment le départ, par exemple des médecins juifs qui étaient très appréciés. C'est ainsi que l'on connait de façon précise la présence à la cour d'Elie Montalto arrivé en 1611. Il était le médecin de La Galigaï, femme de Concini et favorite de Marie de Médicis, dont les soins devaient être appréciés puisqu'il soigna même la régente. Or Elie Montalto affichait son appartenance au judaïsme, et il avait reçu l'autorisation d'exercer librement sa religion. Il est resté en France jusqu'à la fin de sa vie, et à sa mort son corps fut embaumé et transporté hors de France pour pouvoir être enterré dans un cimetière juif. Il semble qu'à cette époque il y ait eu à la cour un petit cercle de juifs protégés par Concini, et cela pendant que Louis XIII confirmait, en 1615, l'édit d'expulsion de 1394.
-Le retour des juifs en occident.
Le retour des juifs en Europe occidentale sous une forme active commence au cours du XVI° siècle.

Le premier pays à leur ouvrir ses frontières est la Hollande, pays protestant qui vient de prendre son indépendance. Ils commencent par accueillir les marranes qui, comme eux, détestent les Espagnols et l'Inquisition catholique, et peu après ils accueilleront des juifs venus des ghettos de l'Allemagne proche et peut être même certains des pays de l'est de l'Europe.
Ces juifs parviennent rapidement aux plus hauts postes du commerce et de la finance, et jouent un rôle important dans l'ouverture de comptoirs commerciaux sur les rives de la Méditerranée, aux Indes, dans l'Empire Ottoman, en Amérique du nord et du sud, mais aussi dans la création d'industries nouvelles et de puissants établissements bancaires.
Au milieu du XVII° siècle la Hollande est devenue la plus grande puissance commerciale de l'Europe. Dix mille juifs vivent à Amsterdam que l'on appelle "la nouvelle Jérusalem". Ils ont largement participé à l'expansion de ce pays.

En Angleterre, Olivier Cromwell veut développer la libre entreprise. Les catholiques sont chassés des postes importants pour l'économie et remplacés par des protestants qui favorisent l'implantation du capitalisme et le développement du commerce tant au plan intérieur que par voie maritime.
Vers 165O, des marranes venant de Hollande prennent contact avec Cromwell et l'Assemblée de notables. Par crainte des réactions de la population on ne veut pas leur donner d'accord officiel pour leur installation, mais on convient d'un retour sans invitation formelle.
Dans ces conditions les juifs ne peuvent faire le commerce de détail, mais ils peuvent intervenir dans la banque, la finance et le commerce international. Là également ils accèdent rapidement aux plus hautes fonctions dans des entreprises commerciales et siègent à la Bourse du Commerce. Plusieurs seront élevés à la pairie pour services rendus au pays.
Curieusement beaucoup de ces marranes qui, pendant plusieurs générations, ont lutté farouchement contre la conversion que voulaient leur imposer les espagnols, se convertissent à l'Eglise Anglicane dans l'indifférence des anglais et sans aucune pression.
Les ashkénases arrivent cent ans après. Ils vivent confinés dans certains quartiers et ce n'est que beaucoup plus tard que certains d'entre eux parviendront à une position appréciable dans la vie du pays.

En Italie, c'est le Duc de Toscane qui autorise les étrangers et les juifs à s'installer à Livourne. Il accueille ainsi des juifs venus du Portugal et d'Espagne qui participeront à l'expansion de ce port.

En Prusse, état protestant, les Hohenzollern accordent la liberté de culte aux catholiques et aux juifs au milieu du XVII° siècle, et en 1712 la première synagogue est construite à Berlin.
Pour les juifs cette nouvelle politique ne favorise que quelques privilégiés qui s'installent dans les villes en pleine expansion et, là comme ailleurs, quelques uns parviennent à des situations d'une certaine importance. Parmi eux on voit apparaître, en Prusse comme dans d'autres états allemands, les "juifs de salon". Ils sont cultivés, brillants, ils s'intéressent à la musique , au théâtre et aux lettres, et fréquentent l'intelligentsia et les aristocrates. Certains se convertissent.
Parmi ces juifs de salon, émerge au XVIII° siècle Moïse Mendelssohn, dont les ouvrages philosophiques, en ce "siècle des lumières" vont avoir une grande influence sur le sort des juifs ashkénases. Ce juif, sorti des ghettos, devenu juif de salon, qui comme un certain nombre évoluait entre judaïsme et christianisme, fut mis en demeure un jour de dire s'il était juif ou chrétien. Ce fut le départ de sa réflexion, et il choisi le judaïsme.
Il n'est pas question d'analyser ici son oeuvre, mais on ne peut passer l'essentiel sous silence.
Il part de la constatation que la vie dans les ghettos constitue un danger pour ses coreligionnaires qui sont maintenant libres d'en sortir et ne le font pas. Ils y croupissent et mènent une vie sans signification. De plus ils sont coupés du monde car ils ne parlent pas l'allemand. Il faut qu'ils sortent des ghettos, mais pas sans y être préparés.
Alors Mendelssohn traduit les ouvrages religieux en allemand et les fait imprimer en caractères hébraïques. Il espère ainsi leur faire apprendre l'allemand et leur faire lire ensuite des ouvrages littéraires et des ouvrages scientifiques. L'avenir lui donna rapidement raison.
Et il écrit pour les juifs une sorte de contrat social. Pour lui il fallait faire évoluer les lois séculaires qui maintenaient l'idée de l'"Etat Juif" valable au temps de la féodalité, mais qui les enfermait maintenant dans les ghettos, sans qu'une contrainte extérieure les y oblige. Il fallait qu'ils adoptent les lois de l'Etat où ils vivaient, tout comme les chrétiens, qui, rompant avec la féodalité, étaient devenus citoyens de cet Etat.
Pour survivre en tant que juifs, il n'était pas nécessaire de se réclamer éternellement des impératifs nationaux dictés par les circonstances d'une époque révolue, mais il était par contre de toute importance de conserver dans leur pureté les lois révélées qui rattachaient les juifs à leur glorieux passé.
Sa pensée aura une influence en France, et nous verrons des hommes comme Mirabeau s'en inspirer.

En Autriche, pays catholique, Marie Thèrése d'Autriche, au milieu du XVIII° siècle, combat les juifs, mais favorise ceux qui veulent se convertir. Certains de ceux là également arrivent aux plus hautes situations et l'un d'eux est l'ami personnel de Marie Thèrése.
Son successeur, Joseph II, despote éclairé, adopte un édit de tolérance qui concerne juifs et protestants. Il autorise ainsi la sortie des ghettos, la suppression des vêtements spéciaux, la possibilité de faire du commerce, d'ouvrir des manufactures et pour les enfants l'accés aux écoles d'état et à l'université.
Comme en Prusse, cela ne profite qu'à quelques uns tandis que la grande majorité continue à vivre coupée du monde et dans la misère.

La Russie et les pays qui en dépendent ne sont pas affectés par cette évolution. Il faudra attendre les idées de la Révolution française et Napoléon, qui les apporte dans ses conquêtes, pour que les juifs sortent de la torpeur intellectuelle et politique dans laquelle ils étaient confinés.

Je me suis étendu sur la situation en Europe à cette époque car elle marque un tournant vers le monde moderne au niveau de l'histoire en général, et plus particulièrement pour les juifs. Sortant du monde médiéval, on voit le pouvoir passer de l'écclesiastique au laïc, de la foi à la raison politique et du noble au banquier.
Cette évolution est possible dans les pays gouvernés par des despotes éclairés, plus particulièrement quand ils sont protestants, mais elle est beaucoup plus rapide dans les pays protestants qui ont choisi la voie libérale et capitaliste. Ce sont eux qui offrent aux juifs les meilleures possibilités d'épanouissement.
Nous allons voir maintenant ce qui se passe en France pendant la même période.
-L'évolution, en France, des mentalités et des attitudes vis à vis des juifs.
Au XVI° siècle le pouvoir royal et l'église sont beaucoup plus préoccupés par les protestants que par les juifs, qui, en principe, sont partis. Mais par la suite, avec l'augmentation de la population juive en France, le pouvoir royal va se trouver dans l'obligation de s'y intéresser.
La position des propagateurs de la réforme protestante n'est guère favorable aux juifs. Luther publie en 1523 un traité de trente pages en faveur des juifs parce qu'il espère les convertir, puis vingt ans plus tard, constatant qu'il n'a pas réussi, il écrit cette fois un traité de deux cents pages dans lequel il prend de façon brutale la position inverse. Calvin, moins virulent, écrit quand même que "c'est leur obstination qui est la cause de leurs malheurs". Mais la portée de la position des leaders est très limitée. Les protestants ne constituent pas une église obéissant à une hiérarchie et on constate que, dans leur majorité, ils sont, dans les faits, beaucoup plus tolérants.
Au XVII° siècle on peut noter la position de Pascal qui manifeste son respect pour les juifs dont il admire le courage et la sincérité, et celle de Richard Simon, oratorien, grand érudit, hébraïsant, qui défend courageusement les juifs dans ses écrits mais aussi dans les faits. Et nous verrons plus loin que Colbert, Louvois, Turgot, pour des raisons diverses, se soucient du sort des juifs.
Au XVIII° siècle la position des philosophes du "siècle des lumières" n'est pas très favorable. Si les idées de respect de la personne humaine sont positives, par contre la tendance à l'athéisme les conduit à rejeter le judaïsme comme étant la racine du christianisme. Voltaire publie des écrits très virulents et de mauvaise foi contre les juifs. Rousseau leur serait plutôt favorable et Montesquieu choisit de les ignorer. Globalement les philosophes français s'en préoccupent fort peu.
-Les communautés juives en France.
Nous avons vu qu'au début du XVI° siècle il n'y a officiellement plus de juif en France. A la fin du XVIII° siècle, le nombre de juifs dont la présence est reconnue par le pouvoir royal est de l'ordre de 4O.OOO. Nous verrons plus loin les conditions de cette évolution.
Ils sont répartis en communautés ayant chacune leurs particularités. En effet il n'y a pas de judaïsme français. Les communautés ne dépendent d'aucune autorité commune. Chacune choisit ses rabbins, ses syndics. Il y a des groupes dans différentes régions et des problèmes propres à chaque groupe.
Dans ces conditions chaque communauté constitue une entité juridique différente des autres et dispose d'une autorité quasi absolue sur ses membres. Ce sont des sortes de mini-républiques théocratiques, fortement hiérarchisées et nullement démocratiques.
Si tous pratiquent la même religion, les us et coutumes sont très différents. La situation en Hollande permet de mesurer à quel point les communautés peuvent être dissemblables. Là les séfarades et les askhénases vivent librement côte à côte, mais leur moeurs ne se ressemblent pas, même l'habillement est différent. Ils ont chacun leurs synagogues et leurs cimetières. Ils n'ont de rapports que dans le travail.
Les différences ne se situent pas seulement au niveau des grands groupes que constituent les séfarades et les askénases. En France il n'y a aucune solidarité entre les communautés, et l'on voit par exemple ceux du sud-ouest solliciter des autorités du royaume l'expulsion de familles juives venues de l'est, d'Avignon et d'Italie pour s'installer dans leur région, sans toujours obtenir satisfaction. Les juifs du sud-est, eux, parlent des autres communautés dans les termes les plus méprisants.
Ces communautés sont nombreuses, mais on peut retenir trois groupes principaux dont nous allons voir les traits caractéristiques. Ce sont les marranes du sud-ouest, les juifs des Etats Pontificaux dans le sud-est, et les juifs de l'est en Alsace Lorraine.
-Les marranes.
J'ai déjà mentionné ces marranes qui sont originaires d'Espagne et du Portugal. On les appelle aussi les Portugais, ou encore les nouveaux chrétiens. Ce sont des juifs, qui bien que convertis au catholicisme, se sont enfuis d'Espagne ou du Portugal pour se réfugier en France où ils ont été accueillis comme chrétiens. Parmi ceux qui viennent d'Espagne, beaucoup sont issus de familles installées dans ce pays depuis quinze cents ans et plus. Mais ces convertis ne le sont que d'apparence et restent secrètement fidèles au judaïsme. Ils sont officiellement baptisés, mariés à l'Eglise, mais ils réitèrent ces cérémonies en secret selon leur Loi, et ils achètent des cimetières pour y enterrer leurs seuls morts. Ils sont regroupés en communautés, à Bordeaux, à Dax, Bayonne, Peyrehorade, etc. Ce sont des séfarades.
Les premiers sont arrivés dans le sud-ouest au XV° siècle, fuyant l'Espagne. Ils continueront à venir au cours des siècles suivants. A la Révolution on comptera 2.5OO juifs à Bordeaux, 2.5OO à Saint Esprit, et 2OO répartis dans les autres agglomérations, qui sont en grande majorité des marranes.
Mais l'importance qu'ils prennent dans le pays est plus fonction de leur activité que de leur nombre. Comme ils sont officiellement chrétiens, ils ont accès à toutes les professions. On trouve des cultivateurs à la Bastide, des forestiers, d'autres créent des industries, chocolateries, peausseries, filatures de soie..., il y a des médecins et aussi des commerçants. Ceux ci sont grossistes ou détaillants et interviennent jusque dans le centre et l'ouest de la France. Mais c'est dans le commerce maritime avec les possessions françaises d'Amérique du sud et les Antilles, dont ils auront le quasi monopole au moment de la révolution, qu'ils vont jouer un grand rôle. Ils participent à tous les commerces, y compris la traite des noirs. Ils ont aussi une action de première importance dans le développement de l'assurance maritime.
La communauté est prospère, et certains acquièrent des fortunes considérables. Ils ont d'immenses propriétés foncières, et au XVIII° siècles on les trouve installés dans des châteaux et de somptueuses demeures.
Ces séfarades qui parlent français vivent tout à fait intégrés à la population, qui les accepte et les respecte, et dont ils ne se distinguent par aucun aspect extérieur. Certains mangent à la table des chrétiens et réciproquement, même quand ils seront reconnus officiellement comme juifs.
Leur présence en France est régularisée quand Louis XI autorise tous les étrangers à s'installer à Bordeaux, Bayonne et les Pyrénées orientales avec la libre disposition des biens. En 155O, Henri II accorde aux "Portugais" des "Lettres de naturalité" qui leurs donnent les mêmes droits que les autres citadins. Puis Henri III renouvelle ces lettres patentes. Mais tout cela concerne les "nouveaux chrétiens" et la "nation portugaise", et n'empêche pas les juifs d'être toujours en situation précaire. Ainsi des marranes sont brûlés à Toulouse en 1685. Mais le plus souvent, quand il y a un problème, ils s'en tirent moyennant finances.
En 1684 un édit est pris pour expulser une centaine de famille de Bordeaux et autres villes du sud ouest, mais il n'est pas appliqué car, en 1685, c'est la révocation de l'édit de Nantes, et Colbert, qui appréhendait par avance les conséquences de cette disposition, écrit "le commerce qui est beaucoup altéré par la retraite des huguenots pourrait tomber dans une ruine entière si l'on agissait trop ouvertement contre les juifs". Ceci alors que les marranes sont toujours considérés, du moins officiellement, comme chrétiens. Aussi, dès janvier 1686, un édit permet aux étrangers d'entrer et de sortir librement du royaume pour exercer leur commerce, quels que soient leur qualité, leur religion. Et les marranes se servent de cet édit pour revenir progressivement au judaïsme sans faux semblant. Enfin, en 1722, des lettres patentes, après des négociations difficiles, les reconnaissent cette fois officiellement comme juifs. On voit alors s'installer des synagogues, des cimetières, mais aussi des écoles où l'on enseigne en espagnol, en français et en hébreux.
Il faut ajouter que des marranes ont aussi été s'installer à Paris, à Nantes, à Rouen, etc. On peut noter que la couverture de chrétien n'est pas toujours suffisante. On sait par exemple, qu'à Rouen, Richelieu lui même est intervenu pour les protéger.
Au plan religieux, l'institution du rabbinat n'intervient que lors du retour officiel au judaïsme. Il y a un grande rabbin à Saint Esprit qui a autorité sur plusieurs communautés. Bordeaux est autonome. Les rabbins sont choisis et salariés par des administrateurs laïcs et ne participent que de manière indirecte à la gestion des affaires.
La ferveur religieuse est très faible dans ces groupes. Le crypto-judaïsme les a marqué au point que le Talmud est souvent oublié, et les ouvrages profanes sont souvent préférés à la littérature juive.
Au point de vue fonctionnement, les communautés sont dirigées par un conseil des anciens, lesquels sont élus par quatre classes de fortune. Il réparti et lève l'impôt qui est très lourd, et représente la communauté auprès des autorités.
Cette histoire des marranes ne serait pas complète si on ne mentionnait pas ceux qui ont adhéré totalement au christianisme. Certains d'entre eux parvinrent jusque dans l'entourage royal, y conclurent des mariages et devinrent célèbres. On cite par exemple la famille de Bernuy dont un membre aida François I° à payer sa rançon à Charles Quint, et un autre qui a fait obtenir les lettres patentes aux marchands portugais. Et pour la petite histoire, on peut citer aussi la mère de Montaigne, dont la famille marrane avait abandonné le judaïsme.
-Les comtadins et les avignonais.
Les "juifs du pape" sont installés en Avignon et dans le Comtat Venaissin depuis des temps immémoriaux. Comme je n'ai vu nulle part qu'ils aient été chassés de cette région on peut penser qu'ils sont installés là depuis le passage des légions de César.
A l'époque qui nous intéresse ils sont assignés à résidence dans les quatre carrières, ailleurs on dirait ghettos, de Carpentras, Cavaillon, Avignon et l'Isle sur Sorgue. Ils sont environ 1.8OO en 1789. On les assimile aux séfarades. Ils ne deviendront français qu'au cours de la Révolution.
Alors que la situation des juifs a tendance à s'améliorer dans le royaume de France au XVIII° siècle, on constate là qu'elle empire. Par étapes successives on remet en vigueur toutes les dispositions discriminatoires telles que l'interdiction de passer la nuit hors des carrières, l'interdiction d'avoir du personnel chrétien, l'interdiction d'inviter des chrétiens à leurs fêtes, l'interdiction d'enseigner le Talmud, l'obligation d'assister à des sermons, etc, puis l'on renforce la surveillance de l'entrée des carrières dont la garde était jusqu'à présent confiée aux juifs. Tout ceci s'ajoutant à l'obligation de porter le chapeau jaune toujours en vigueur.
Ce raidissement des autorités ecclésiastiques entraîne une recrudescence de la judéophobie dans la population. Et les juifs doivent essuyer de multiples manifestations de mépris telles que injures, crachats et même des coups.
Mais il y a des contradictions. Alors que cette population a vécu dans les carrières dans un état de pauvreté au cours des XVI° et XVII° siècles, on voit au cours du siècle suivant apparaître, dans ces mêmes carrières, des banquiers, des maquignons, des colporteurs et des commerçants dont les activités s'étendent au royaume de France. Ils pratiquent en particulier le commerce du drap des soieries et l'étendent jusqu'au Languedoc, en Provence, et jusqu'à Toulouse. Cela se fait dans des conditions difficiles car l'édit d'expulsion est toujours en vigueur et les villes ont , chacune, des régles limitant leur présence dans le temps et fixant diverses conditions, ce qui, on peut le remarquer, constitue déjà un début de reconnaissance. Malgré ces difficultés on voit progresser un peuplement juif dans un certain nombre de localités, Uzés, Narbonne, Pézenas, Toulouse, etc, et surtout Nîmes. Mais on les trouve aussi en Bretagne, Anjou, Poitou, Normandie, Champagne, Bourgogne, Lyonnais, etc.
Dans les carrières le niveau de vie reste très bas pour la plus grande partie des habitants, mais simultanément on voit croître des fortunes importantes. Et c'est probablement pour cette raison qu'à la fin du XVIII° siècle on constate une amélioration des rapports avec les chrétiens dont certains vont jusqu'à entrer dans la synagogue à l'occasion de mariages.
Dans leurs activités commerciales et dans leurs rapports avec la population les contacts sont facilités par le fait qu'ils parlent provençal, et souvent le français. Ceux qui sont installés dans le royaume sont généralement bien intégrés et certains semblent totalement immergés dans la société environnante.
Dans le Comtat et en Avignon le rôle des rabbins est très effacé. Nommés et salariés par les syndics ils ne participent pas au conseil. Leurs fonctions sont limitées à l'enseignement et la prédication. Le tribunal rabbinique n'est pas important, les comtadins, assez procéduriers, préférant le Tribunal civil.
Dans chaque carrière le pouvoir est exercé par un conseil composé de "baylons" (syndics) élus au suffrage censitaire. Leur rôle est difficile car les communautés sont soumises à des impôts très lourds, auxquels ils ne peuvent faire face, ce qui les oblige à recourir à l'emprunt.
-L'Histoire avec un grand "H" et la petite histoire de la famille.
J'arrive maintenant aux juifs de Lorraine et d'Alsace à la période qui va rejoindre les ancêtres les plus éloignés que j'ai pu retrouver dans ces deux provinces
J'avais commencé en traitant globalement l'histoire des "juifs de l'est", mais, malgré les points communs, les différences entre l'Alsace et la Lorraine sont assez sensibles pour justifier des exposés séparés. Et puis il y a l'intérêt particulier que je suis amené à porter à cette partie de l'Histoire.
-Les juifs de Lorraine.
Les juifs ont été chassés du Barrois, rattaché alors au duché de Lorraine, au XIV° siècle, de l'Evêché de Metz en 1463, et du reste de la Lorraine en 1477. Mais il reste des présences juives isolées sur lesquelles le duc de Lorraine et le Evêques ferment les yeux. On voit même à Metz et dans d'autres agglomérations l'instauration de droits de péage sur les juifs en transit, alors que leur présence est illégale. La situation des juifs qui vivent dans ces conditions paraît assez précaire.
A cette époque la Lorraine n'était pas française.
"La réimplantation des juifs en Lorrain suit les étapes de la domination française qui l'impose aux populations récalcitrantes" (Gilbert Cahen dans "Les Familles juives en France"). C'est ce qui se passe dès 1552 quand Henri II occupe les Trois Evêchés de Metz, Toul et Nancy.
Cela se poursuit dans le reste de la Lorraine pendant l'occupation militaire française qui dure de façon à peu près continue de 1633 à 1697.
La région dite "Lorraine Allemande" a été dépeuplée entre 1635 et 1654. Du fait de la guerre, des exactions des suédois et des épidémies, beaucoup de paysans se sont réfugié en Rhénanie. Vers 1657/166O, les autorités françaises s'efforcent de faire revenir les exilés, et même d'attirer les immigrants. En même temps elles favorisent la venue des juifs, avec le souci de relancer l'économie. On a pu vérifier que l'immense majorité d'entre eux vient d'Allemagne, et Gilbert Cahen note que les juifs étaient plus heureux dans cette Lorraine Allemande que dans le reste du duché.
Cette attitude de l'armée est soutenue par Louvois, qui en 1689, fait admettre en Lorraine 240 juifs qui fuient la dévastation du Palatinat.
En 1697 les français évacuent la Lorraine qui revient au Duc Léopold. Il a de grandes ambitions qu'il veut soutenir par une économie la plus florissante possible. Pour cela, lui aussi fait appel aux juifs, et nomme l'un d'eux Receveur Général des Finances. Mais il doit tenir compte de l'hostilité que provoque dans les populations une immigration trop rapide, et il prend des édits limitant la présence juive dans le duché à 76 familles, limitation qui d'ailleurs ne sera pas respectée.
En 1738 Stanislas Leczinski succède à Léopold. Il porte le nombre des familles autorisées à 18O, et prend des dispositions pour améliorer le sort des juifs. Il en résulte une augmentation importante de la population juive qui s'accroît encore après 1766 lorsque, à la mort de Stanislas, la Lorraine est annexée à la France.
Dans les Trois Evêchés restés sous la domination française, et particulièrement celui de Metz, l'implantation juive connaît un essor prodigieux, dû au soutien du pouvoir royal. C'est ainsi qu'en 1574 Henri III intervient dans les Evêchés lorrains pour abolir des décisions locales d'expulsion et confirmer les privilèges des juifs. En 1657, c'est Louis XIV qui tient à manifester sa bienveillance à la communauté juive de Metz en visitant la synagogue le jour des Tabernacles, et les jours suivants en confirmant les privilèges et en adoucissant les mesures prises par le Parlement. Celui-ci hélas, dès le départ du roi s'empresse de réduire les avantages accordés. Sous Louis XV, Marie Leczinska, reine de France, de passage en Lorraine reçoit très officiellement les autorités religieuses juives de Lorraine. Et l'on peut noter qu'au début du XVIII° siècle cette communauté est invitée à participer aux cérémonies qui marquent les deuils, les naissances et les déplacements de la famille royale.
On peut aussi remarquer que le roi a imposé de lui soumettre la nomination des rabbins, ce qui constitue une reconnaissance, et qu'il n'a jamais refusé une proposition. C'est d'autant plus important que les grands rabbins de Metz de cette époque sont des sommités que l'on consulte de toute l'Europe.
On voit alors le grand rabbin de Metz, comme celui de Lorraine, faire réciter des prières pour le roi et sa famille, dont voici un exemple partiel: "Pauvres enfants d'Israël! Rassemblons nous, parcourons les rues, et crions Louis le Bien Aimé n'est plus! Ce bon Roi qui nous protégeait, n'existe plus. Que ses paroles étaient suaves, et ses regards affables!.... Que toute la terre accoure et fasse retentir les airs par ses cris de lamentations, élevons nos voix, épanchons unanimement l'amertume dont nos coeurs sont remplis, par la coup fatal dont le bras de Dieu, étendu sur nos têtes, vient de nous frapper, en se montrant sourd à nos prières."(Les juifs Lorrains - Du ghetto à la Nation)
En ce qui concerne l'activité économique des juifs, elle est limitée, à la fois par l'exclusion des corporations qui monopolisent la majeure partie de l'artisanat et du commerce de détail, et par l'interdiction de posséder terres et immeubles. Il y a parfois des dérogations, mais elles peuvent toujours être remises en cause.
Le prêt à intérêt et la vente à crédit constituent les activités les plus répandues. Il y a aussi les commerces de grains et de bétail pour ceux qui vendent aux paysans. D'autres font le même commerce avec l'armée, et cette fois c'est pour d'importantes, et quelquefois très importantes commandes. Ainsi la vente de chevaux par centaines, non seulement pour les garnisons de l'est de la France, mais aussi pour l'armée d'Italie, pour les garnisons du Languedoc, et l'on atteint le chiffre de mille chevaux pour une livraison en Bavière. Il y a aussi les fournitures de grains en très grande quantité, par exemple en 1698 pour éviter la disette à Metz, en 1712 pour une livraison en Alsace, et d'autre fois pour des besoins similaires à Noyon, Sarrelouis, Nancy. Si l'on faisait appel aux juifs pour ces livraisons, c'est à la fois parce qu'ils étaient les seuls à pouvoir faire ces importations de l'étranger, et parce qu'ils livraient à crédit. L'importance de leur rôle est souligné par Turgot qui, en 1694 signale que les juifs de Metz étaient les seuls à ravitailler le pays en faisant venir du blé de l'étranger sans argent comptant, et, en 1698 fait remarquer "leur empressement à se rendre utiles, même à perte et dans les nécessités, pour se rendre favorables les peuples et les officiers, se faire tolérer et augmenter leurs établissements" (cité par Annie Perchenet).
Et puis, à un tout autre niveau, il y a le colporteur. C'est le lien entre les villages. Il apporte le nécessaire et le superflu, il fait le commissionnaire et le courtier, il fait acheter ou vendre bestiaux et récoltes, il procure de l'argent, et il est souvent conseil dans les petites et grandes occasions. Les uns circulent avec le balluchon sur le dos, d'autres ont cheval et voiture. Ils restent souvent une semaine en tournée.
Pour se pourvoir en marchandises et en crédits, certains parcourent le royaume, même loin de la Lorraine, et cherchent quelquefois à s'y installer.
Quelle est alors le niveau de vie des juifs en Lorraine? Au sujet de Metz où l'ancienneté de la présence française permet d'avoir plus d'informations, Gilbert Cahen écrit dans la préface d'un recueil de contrats de mariage juifs: "Si l'on commence aujourd'hui à connaître le rôle déterminant joué par les notables dans l'histoire des communautés juives et même de la cité, de nombreux aspects de leur vie quotidienne et, à fortiori, celle des humbles reste largement ignorée; entre autres le logement et les ressources des jeunes ménages, la formation aux affaires ou la poursuite de l'instruction des jeunes maris....". La difficulté est encore plus grande en dehors des Evêchés. J'ai beaucoup cherché, et malgré cela j'ai encore bien du mal à répondre.
Mes premières recherches m'ont conduit à des textes qui montraient une pauvreté extrême et généralisée, dont voici un exemple. Un juif lorrain évolué, Isaac Berr Bing, dépeint la situation en 1789 en ces termes :"ces figures blêmes, ces fripiers ambulants....,chargés de guenilles sur lesquelles ils fondent journellement l'espoir d'un pain accompagné de tant d'insultes et de mépris que l'horreur de la famine seule peut déterminer à rechercher....Elles retournent s'enterrer le soir dans ces demeures sombres, vraies images du tombeau, qu'elles partagent avec leurs familles".
Plus tard j'ai eu connaissance d'un recensement de 2O21 contrats de mariages juifs passés en Moselle, le plus grand nombre ayant été faits à Metz. Il est intéressant de savoir que les juifs ne tenaient pas d'Etat civil, mais par contre qu'ils passaient très souvent des contrats de mariage, peut être en raison de cet absence d'état civil. Ces contrats appelés "ketouba" étaient passés entre les parents des époux et rédigés en hébreu. A partir d'une certaine époque, beaucoup de juifs éprouvèrent le besoin de faire enregistrer ces actes devant des notaires royaux après traduction. Dans ce recensement j'ai regardé les professions exercées, et j'ai relevé: en très petit nombre, docteur en médecine, entrepreneur de forge, rabbin, chantre à la synagogue, syndic de communauté, puis en plus grand nombre, banquier avec les variantes marchand banquier et banquier négociant, et surtout des commerçants sous les appellations variées de marchand, négociant, marchand magasinier, marchand drapier, marchand boucher, marchand de bestiaux, marchand de chevaux, et aussi boucher, bijoutier, fripier. Cette énumération montrant, il me semble, l'existence de situations sociales qui n'évoquent pas la misère. D'ailleurs si l'on fait des contrats de mariage, c'est pour y mentionner des biens, or il semble que l'usage de ces contrats était assez généralisé, et que seuls les plus pauvres n'y avaient par recours.
Et puis j'ai eu connaissance de fortunes considérables acquises par ceux qui concluaient les gros marchés avec l'armée, ou ceux avec lesquels le duc Léopold s'est lancé dans des opérations financières importantes. Ils constituent une minorité opulente qui possède des immeubles dans les grandes villes malgré les interdictions, accumule bijoux et oeuvres d'art, et vit dans un faste extrême. On voit chez eux le luxe de la table et des costumes, et aussi des fêtes brillantes avec des quantités d'invités. Et l'on voit même un juif de Strasbourg, Cerf Berr, acheter en Lorraine le fief de Tombelaine, et devenir ainsi seigneur de Tombelaine.
Mais ces juifs nantis restent très solidaires des communautés. Au plan matériel ils interviennent pour la création et le fonctionnement d'écoles (yechibas), dans la création et le soutien d'oeuvres philanthropiques, et aides de toutes sortes aux communautés. Mais leur action va au delà. Ce sont des gens instruits raffinés qui se déplacent beaucoup, ont beaucoup de relations et même des entrées à la Cour, avantages qu'ils utilisent pour consacrer une bonne part de leur activité à la défenses des communautés. D'ailleurs, au moment de la Révolution, on les verra à l'avant de toutes les actions pour la défenses des juifs, et cela souvent à leurs dépends.
Mais les textes que j'ai consultés montrent aussi qu'au cours du XVIII° la masse des juifs s'appauvrit, au point que dans une ville comme Nancy la plupart vivent de charité.
Cet appauvrissement est dû pour une part à l'augmentation constante des taxes de toutes sortes imposées aux juifs par les villes et les seigneurs locaux, la plus connue étant la taxe Branca.
Au cours du XVIII° siècle on constate aussi une augmentation sensible de cette population, qui passe de 28OO à 65OO personnes entre le début du XVIII° siècle et la Révolution. Les nouveaux arrivants sont le plus souvent des mendiants, des "schnorrer" dit-on en yidich. Et, pour tenter de limiter cette croissance et les problèmes qui l'accompagnent, les autorités, même les plus favorables aux juifs prennent des mesures pour limiter le nombre de familles autorisées à séjourner dans chaque ville et village. Des juifs eux mêmes en arrivent à demander des mesures pour limiter l'installation en ville à ceux qui ont une fortune d'au moins 1O.OOO livres, et d'au moins 3OOO pour l'installation dans une bourgade.
Et cela me conduit à supposer, mais c'est une hypothèse personnelle, que les familles les plus anciennement installées ont généralement des situations correctes et que le niveau de vie moyen de la population baisse au fur et mesure de l'arrivée de nouveaux juifs misérables.
-Les juifs d'Alsace
En Alsace, les juifs ont été comme ailleurs, soumis aux vagues d'expulsions au cours des XIV° et XV° siècles. Mais dans cette mosaïque de petits états et de villes libres qui la constitue, les décisions ne se situent pas dans une ligne cohérente, et le morcellement féodal permet le maintien de communautés comme Bergheim, Ribauvillé, et la création de quelques autres.
La caractéristique de cette Alsace, c'est que contrairement à la Lorraine où se partagent les influences française, bourguignonne et allemande, elle est entièrement sous l'influence de la culture germanique.
C'est la situation lors du rattachement de l'Alsace à la France en 1648, puis de la ville libre de Strasbourg en 1681.
Dès le début du XVI° siècle le nombre de familles juives installées en Alsace ne cesse d'augmenter. La croissance fut rapide, et les chiffres beaucoup plus importants qu'en Lorraine. On passe de 1OO familles au début du XVI° siècle, à 400 familles en 1658, à 25OO en 1754 et à 4OOO en 1784, soit à ce moment environ 2OOOO personnes recensées auxquelles il faut ajouter les illégaux estimés à 25OO.
Les nouveaux venus étaient pour la plupart originaires de Rhénanie, de Souabe et du Palatinat, et l'on pense qu'un certain nombre d'entre eux revenaient après avoir été chassés aux XIV° et XV° siècles.
La répartition sur le territoire alsacien est inégale, puisque les deux tiers sont installés dans le Bas-Rhin, et le dernier tiers dans le Haut-Rhin.
En Alsace les populations sont uniformément hostiles aux juifs qui font l'objet d'interdictions multiples. Les villes les rejettent car les marchands craignent leur concurrence. Dans un certain nombre de cas, comme à Strasbourg, ils peuvent venir le jour moyennant le paiement d'une taxe, mais ils n'ont pas le droit de séjourner la nuit. Cela donne à ces populations un caractère essentiellement rural. A cela s'ajoutent évidemment toutes les interdictions relatives au droit d'exercer des métiers et de posséder des biens immobiliers.
Les intendants royaux leur sont moins favorables que les gouverneurs militaires qui en ont besoin pour leurs approvisionnements. Mais ceux qui favorisent leur venue sont surtout les seigneurs qui tirent grand profit des taxes qu'ils prélèvent sur eux.
Leurs activités sont les mêmes qu'en Lorraine, avec une part d'usure en milieu paysan beaucoup plus importante. Le niveau de vie est moins élevé en moyenne, la proportion d'individus dans les classes moyennes semble plus faibles. Il existe quelques nantis parmi les fournisseurs des armées, mais leur présence semble plus discrète.
Le pouvoir royal est favorable aux juifs. Si je n'ai pas trouvé de dispositions aussi spectaculaires qu'en Lorraine, je suppose que c'est en raison de l'hostilité très forte de la population, mais aussi des problèmes que pose l'importance de cette immigration. J'ai noté cependant, en 1656 la création du Conseil Souverain d'Alsace qui prit souvent des mesures favorables aux juifs (Annie Perchenet), en 1671 l'annulation par le roi des mesures prises par le Gouverneur d'Alsace pour expulser les juifs, en 1681, la création par Louis XIV d'un rabbinat en Haute Alsace, puis, en 1697 un autre à Haguenau, et plusieurs autres ensuite, en 17O1 nouvelle intervention du roi contre des mesures d'expulsion..
Quant à Louis XVI, à partir des travaux d'une commission d'enquête qu'il a ordonnée, et de mémoires présentés par les juifs d'Alsace, il a voulu, en 1784, essayer d'améliorer la situation par lettres patentes. Elles réglementaient de façon précise la vie des juifs, leur accordant certains privilèges tels que celui de louer des fermes à condition de les exploiter, celui d'établir des fabriques et celui de faire du commerce de gros et de détail. Elles tendaient en même temps à limiter l'augmentation de la population juive par une réglementation du mariage et des restrictions sur l'admission des juifs étrangers. Et pour y parvenir, elles ordonnaient un recensement général et imposaient la mise en place d'un état civil. Ces lettres patentes, établies en attendant un règlement d'ensemble du problème juif en France, n'eurent pour résultat que de mécontenter juifs et chrétiens.
-Les communautés de Lorraine et d'Alsace, la religion, et les rapports avec les populations.
Là comme ailleurs les communautés sont multiples. On en crée une dans un village dés qu'il y a un certain nombre de familles. Dans certains cas il a pu exister des regroupements, mais cela ne change pas le fait qu'il n'existe pas d'autorité commune. Souvent désunies, elles n'ont en commun que la religion.
Dans ces deux provinces, les rabbins ont une forte autorité religieuse, à laquelle s'attache la responsabilité juridictionnelle et l'enseignement. L'autorité réelle est détenues par les syndics (les "parnass" en Alsace) qui sont issus le plus souvent des familles riches. Ce sont les mêmes qui nomment les rabbins pour trois ou six ans, lesquels ne sont pas nécessairement issus de la communauté.
L'ensemble constitue des théocraties autoritaires subies, et souvent mal acceptées, par les autres membres des communautés. Ici les théories de Mendelssohn ne semblent pas avoir pénétré.
La religion est enseignée dès le plus jeune âge. Les familles sont astreintes par le tradition à enseigner l'hébreu à leurs enfants pour les rendre capable de lire la bible et les ouvrages talmudiques à l'âge de treize ans. Assez souvent les enfants sont confiés à des instituteurs appointés, parfois itinérants. Dans l'importante communauté de Metz, l'enseignement occupe toute la journée jusqu'à 14 ans, et se poursuit ensuite une heure par jour jusqu'à dix huit ans. L'enseignement des enfants est à la charge de la communauté, avec l'aide largement consentie par les familles riches. Au delà certains continuent dans les écoles talmudiques, les yechivas. Dans les communautés moins riches les dispositions sont diverses: dans certains cas, au moment du mariage, les responsables de la communauté interviennent dans le choix de l'époux à qui l'on impose pendant trois ans, une heures d'étude par jour, et deux heures la nuit. Il faut noter que cet enseignement fait une large place à la pratique et à la vie quotidienne.
Les juifs alsaciens et lorrains, n'ayant rien abdiqué de leur foi profonde et restant repliés dans leurs traditions, continuent à vivre une situation conflictuelle avec le monde chrétien. Les rapports avec la population locale sont d'autant plus difficiles que le plus grand nombre, surtout en Alsace, ne parle que le yiddish et écrit en hébraïque, rendant ainsi leurs documents inaccessibles aux tiers. Comme la plupart des ashkénases ils se distinguent par l'habillement. Les hommes revêtus de lévites noires portent barbe noires et papillotes et les femmes des perruques. Ils mangent exclusivement kasher.
Cela aggrave les rapports difficiles résultant du commerce de l'argent, qui se fait le plus souvent aux dépends de paysans très pauvres, et voue déjà les juifs à l'hostilité et même à la haine des populations chrétiennes. Ce n'est pas le cas partout en Lorraine, mais c'est la situation générale en Alsace. A ce sujet il faut souligner que les juifs respectent scrupuleusement leurs engagements, même à leurs dépends, ce qui n'est pas exceptionnel. Toutes les accusations et procès dirigés contre eux par des débiteurs indélicats se sont terminés par des jugements en leur faveur.
Et puis il y a une autre difficulté, c'est l'accroissement rapide de la population juive dans cette région en raison à la fois de ce qu'ils sont prolifiques et de l'arrivée de nouveaux juifs de l'étranger. C'est pourquoi l'on voit à différentes reprises des dispositions prises par les autorités locales pour limiter le nombres de familles autorisées à résider à tel ou tel endroit, des mesures pour tenter d'expulser les immigrés récents etc. Quand on lit cela, on fait évidemment le rapprochement avec les réactions que l'on constate actuellement en France face à une autre immigration.
-Les juifs de Paris.
En 1789 il y a environ 5OO juifs à Paris. Ils sont venus progressivement des différentes communautés, des états du pape, du sud ouest et de l'est. Ils sont probablement présents dès la fin du XVI° siècle. Le pouvoir royal ferme les yeux, mais les corporations veulent s'opposer à leur installation et pour régler les différents le pouvoir met en place un intendant de police à qui les juifs s'adressent en cas de besoin. En 1721 on établit même un état des juifs, alors que l'édit d'expulsion est toujours en vigueur.
Les ashkénases logent dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin avec leurs bouchers rituels, leurs auberges et leur synagogue. Ils sont colporteurs, fripiers, maquignons, prêteurs sur gages.
Les portugais et les avignonais sont installés autour de Saint-Germain-des-Prés et Saint-André-des-Arts, où ils ont aussi leur synagogue. Ils sont moins nombreux que ceux de l'est mais plus riches. Parmi les juifs Bordelais il y a même quelques petits maîtres qui, l'épée au côté, hantent les cafés à la mode.
Comme nous l'avons vu ailleurs, il y a quelques juifs, fournisseurs des armées ou banquiers, qui gagnent fortune et influence. Finalement Paris est l'image de la mosaïque du judaïsme en France.
-Le pouvoir royal et les juifs.
Au début du XVI° siècle il n'y a, officiellement, pas de juif en France puisque les marranes sont chrétiens et que ceux du sud-est sont dans les états du pape. A la fin du XVIII° siècle, avant la Révolution, le pouvoir royal a reconnu les marranes comme juifs, et annexé l'Alsace et la Lorraine. Sans compter les états du pape, on peut estimer qu'il y a alors dans les parties du Royaume où ils sont reconnus 35.OOO juifs, dont près de 3O.OOO dans l'est. Les chiffres que j'ai lus sont quelquefois différents et souvent imprécis, mais ce que je retiens doit se situer dans un ordre de grandeur valable.
Dans cette étude je ne considère que le cas des juifs. Pour comprendre l'attitude du pouvoir, il faut d'abord ramener cette question à sa juste dimension, et constater que, malgré la croissance, la population juive représente moins de deux millièmes de la population de la France, et, sauf dans un très petit nombre de régions la population ne s'y intéresse pas. Ce n'est donc pas un problème prioritaire pour le pouvoir.
Ce retour et cette progression de la présence juive en France se produit alors que l'édit d'expulsion de 1394 n'a pas été abrogé. Pourtant tout se fait, non seulement avec l'assentiment, mais le plus souvent avec les encouragements et l'appui du Roi.
Cela est vrai depuis longtemps. Ainsi lorsque les marranes ont été chassés d'Espagne parce que les espagnols ne croyaient pas à leur conversion, il apparaît, après tout ce que j'ai lu, que le pouvoir royal en France ne pouvait être dupe de cette conversion. Ensuite cela se poursuit suivant un processus continue, et on aboutit à une reconnaissance très officielle de leur situation en tant que juifs. Dans l'est nous avons vu d'abord leur présence dans les territoires annexés reconnues par la pouvoir, et ensuite l'installation de nouveaux arrivants encouragée par ce même pouvoir.
Cette démarche n'est pas limitée aux seules régions du sud-ouest et de l'est, elle peut être constatée dans divers points de France. Nous avons vu à Paris que leur présence est reconnue, d'autres s'installent à Lyon sans problème, et l'on voit aussi Richelieu intervenir pour des juifs inquiétés à Rouen.
Mais si dans l'est et le sud-ouest la situation est régularisée par des lettres patentes, ce n'est pas le cas dans les autres régions ou les juifs sont seulement tolérés, sauf rares exceptions de ceux titulaires de "lettres de naturalité". Alors pourquoi le pouvoir ne prend il pas une position claire, soit appliquer l'édit d'expulsion, soit l'abroger. On peut penser qu'il est confronté à des courants d'opinion divergeants. En décidant l'abrogation il déclencherait des tempêtes en raison de la position d'un clergé dont les préjugés sont tenaces et une opposition très dure de certaines populations , tout cela étant la conséquence des mesures dictées par l'église contre les juifs et de l'enseignement du peuple déicide répété siècle après siècle. Mais ce même pouvoir ne peut ignorer ni l'évolution des idées dans le sens du respect de la personne humaine, ni les changements qui ont lieu dans les autres pays d'Europe. Dans ces conditions il laisse autant que possible les problèmes se régler d'abord au plan local, mais n'hésite pas à intervenir dès que c'est nécessaire, et à prendre les dispositions pour régulariser la situation des juifs cas par cas en oubliant d'abroger l'édit d'expulsion.
L'attitude du pouvoir est aussi motivée par des considérations immédiates. Il en est ainsi quand il juge la présence des juifs nécessaire pour relancer l'économie. L'Eglise a satanisé les métiers d'argent, mais comme l'exercice de ces activités est indispensable, le pouvoir fait appel à eux, surtout dans les cas difficiles, tandis que les populations honnissent ces mêmes juifs quand ils exercent les activités pour lesquelles on les a fait venir.
Il y a aussi les besoins militaires, en particuliers dans l'est où l'armée "bouclier du royaume" est souvent toute puissante. Or ces militaires ont des besoins que seuls les juifs peuvent satisfaire; c'est le cas des chevaux dont il semble qu'ils détiennent le monopole d'importation, mais c'est vrai aussi pour les grains et les fourrages quand il en faut de grandes quantités.
Le pouvoir, et avant lui le duc de Lorraine, est aussi confronté aux problèmes que pose l'accélération de l'immigration avec les populations dans l'est de la France. Et cela oblige à tenter de freiner cette progression par diverses mesures telles que la limitation les autorisations d'installation.
Et on arrive à Louis XVI qui lui a la volonté de mettre fin aux problèmes des juifs et des protestants. Après une longue étude menée par Malesherbes, il promulgue l'édit de tolérance du 28 novembre 1787 qui concerne "tous ceux qui ne font pas profession de la religion catholique". Cela règle le problème des protestants et il devrait en être de même pour les juifs. Mais le Parlement de Toulouse comme celui de Metz s'empressent de prendre des arrêtés pour en limiter l'application aux seuls protestants. Louis XVI, prévoyant probablement cette réaction, et sans attendre les prises de position des parlements, avait déjà chargé Malesherbes de trouver une solution d'ensemble au cas des communautés juives. Celui-ci s'était mis aussitôt au travail en s'adjoignant des collaborateurs de grande compétence, mais aussi en rencontrant des personnes confrontées à ces problèmes, y compris des représentants des différents groupes juifs. Au cours de ce travail il constate sur chaque problème l'impossibilité de rapprocher les points de vue entre ceux du sud-ouest et ceux de l'est, la difficulté venant surtout de l'intransigeance des communautés de l'est. Celles ci en effet, en raison de la situation locale, mais aussi de la volonté des rabbins et syndics de conserver leur pouvoir, se refusent à toute mesure qui pourrait réduire leur statut particulier en échange de promesses d'amélioration de leur sort. Pourtant Malesherbes ne se décourage pas, et poursuit son travail. Mais il devra quitter ses fonction de Ministre et ce projet restera dans les dossiers.
On constate donc sous des formes diverses, un effort continue du pouvoir royal pour combler le vide juridique résultant de la non abolition de l'édit de 1394
C'est dans cette situation que l'Académie Royale des Sciences et des Arts de Metz lance en 1787 un concours sur la question suivante: "Est-il des moyens de rendre les juifs plus utiles et plus heureux en France?". Cela entraîna un travail de réflexion très sérieux pendant deux ans avant que l'Académie ne se décide à attribuer le prix bien qu'elle estima qu'il n'avait pas été vraiment répondu à sa question. La recherche d'une solution aux difficultés des juifs était à l'époque un réel problème d'actualité.
-Quelques remarques sur la situation des juifs avant la Révolution.
Avant d'aborder l'histoire des juifs pendant la Révolution, je crois utile de souligner quelques points.
Il faut mentionner que si l'arrêté d'expulsion de 1394 n'est pas aboli, les lettres patentes qui régissent leur situation dans le sud-ouest et dans l'est font des juifs "des sujets régnicoles". C'est à dire qu'ils sont français avant la Révolution. Et cela se retrouve dans certains faits précis, comme celui de cette ville suisse qui ayant expulsé un certain Nathan Aron parce qu'il était juif, se vit rappeler que l'on s'en prenait à un sujet du roi de France.
Il faut noter également que les communautés juives ont un sort supérieur à celui des protestants qui, eux, sont totalement interdits de culte et de résidence en France.
Enfin on peut remarquer l'absence de toute persécution institutionnalisée en France, ce qui n'est pas le cas pour les juifs du sud-est dans les Etats du Pape.

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