Pour la mémoire familiale

Famille Histoire Souvenirs & Commentaires

Wednesday, November 23, 2005

Chapitre XV LES DREYFUS

-A propos des Dreyfus.
J'ai remonté la lignée des Dreyfus à partir de Jacques Dreyfus, grand-père maternel de mon père. C'est en Alsace cette fois que j'ai retrouvé les ancêtres Dreyfus au XVIII° siècle. Exactement dans le village de Froemingen très près de Mulhouse. Je vous renvoie à la carte en annexe.
Au sujet du patronyme " Dreyfus", j'ai lu à plusieurs reprises qu'il signifiait que ceux qui le portaient étaient d'une famille ayant séjourné à Trêves. Et puis j'ai eu l'avis de l'un de mes généalogistes, dont j'ai déjà parlé, celui qui a rassemblé sur ordinateur les noms et liens de famille de 6.OOO Dreyfus du milieu du XVIII° siècle à nos jours. Pour lui, il n'y a aucune certitude. La meilleure des hypothèses est que la dernière provenance des Dreyfus est Trêves après, selon les différentes expulsions, être passés par Troyes et Trévoux, avec la probabilité d'une origine espagnole ou portugaise. Et il ajoute qu'il a connaissance d'un Rabbin Dreyfus qui aurait vécu à Marseille en 1343. Il y d'autres possibilités. Ainsi le nom pourrait avoir pour origine un sobriquet dû au trépied des colporteurs de l'époque. Il évoque aussi, comme je l'ai mentionné, la possibilité d'un nom adopté lors de l'expulsion de Trêves. Et puis quelques uns dont on sait qu'ils ont choisi ce nom lors de la fixation des noms de famille en 18O8. Hormis ce dernier cas qui ne peut nous concerner puisque j'ai retrouvé nos Dreyfus jusqu'aux environs de 175O, toutes les autres hypothèses restent possibles pour notre famille.
Et pour l'anecdote, je signale que la famille du capitaine Dreyfus, victime de l'affaire Dreyfus, vivait à Froeningen à la même époque que nos Dreyfus. Mais il n'y a pas de lien de famille, tout au moins au niveau où j'ai pu remonter, et mon père ne le mentionne nulle part.
-A propos des Bloch.
Alliée aux Dreyfus, j'ai une trisaïeule Athelle (ou Adèle ou Ester) Bloch, dont je ne connais que quelques éléments d'Etat Civil. Elle est née en 18O3 à Soultz, et elle s'est mariée en 1827 avec un de Dreyfus, un de nos ascendants directs.
Je la mentionne car j'ai trouvé des études sur Soultz et sur les Bloch de Soultz qui présentent quelque intérêt. Soultz, que vous trouverez sur les cartes jointes en annexe est très proche de Froeningen, village où résidait la famille Dreyfus.
Bloch est une déformation du terme germanique, walch, qui désignait en Alsace, au Moyen-Age, les juifs d'origine française par opposition à ceux venus d'outre Rhin que l'on appelait die deutschen Jude, les juifs allemands.
En 1784, dans le dénombrement des juifs tolérés en Alsace, sur vingt familles résidant à Soultz, dix portaient le nom de Bloch.
-La vie des juifs en Alsace.
Sur la vie en Alsace, j'ai moins poussé ma recherche, d'abord en raison des obstacles de la langue, mais aussi parce qu'il faut savoir fixer une limite à sa curiosité, même à contre coeur.
Je veux cependant donner quelques informations à partir d'une recherche sur "Les Juifs de Soultz au XVII° siècle", avec un intérêt supplémentaire, puisqu'elle rejoint certains ascendants. C'est une étude détaillée, mais touffue, dont je retiens ce qui suit.
Cette cité fait partie d'un ensemble de seigneuries appartenant au prince-évêque de Strasbourg. C'était une des rares villes alsaciennes où les juifs avaient encore droit de cité à l'aube du XVII° siècle. Je n'ai pas de précision avant ce siècle, mais l'histoire montre qu'ensuite ils ont été présents sans interruption jusqu'à la Révolution et après la Révolution.
Parmi les personnages cités, je trouve des médecins-apothicaires, des marchands de bestiaux ou de chevaux, des bouchers, des marchands de fer; un amodiataire du débit de fer du baillage. Il y a aussi des maîtres d'école qui circulent sur la région, des rabbins, des "préposés aux juifs" de l'endroit, des "parnass"
On précise que les juifs occupent trois rues, mais ailleurs le récit mentionne des juifs qui habitent des maisons dans d'autres rues. Il n'y a donc pas de ghetto. Dans une des maisons des trois rues on a établi une synagogue fréquentée par les juifs de la cité, mais aussi du voisinage. Cette situation est à l'origine d'une pétition de 1699 du Magistrat de la ville auprès du Conseil Souverain d'Alsace, pour se plaindre du trop grand nombre de juifs attirés par cette synagogue. On apprend à l'occasion de cette pétition que les juifs possédaient "huit maisons bourgeoises des meilleurs et des plus belles de la ville".
Car là encore, malgré tout ce que j'ai lu sur l'interdiction faite aux juifs de posséder des biens immobiliers, je constate qu'ils sont bien propriétaires d'immeubles, et l'étude en question mentionne un certain nombre de transactions avec noms des vendeurs et acquéreurs, l'emplacement et les prix.
Je n'ai pas de raison de douter de la véracité de cette étude présentées avec une quantité de détails, de dates, de noms, de filiations, et qui m'a été procurée par le Cercle de Généalogie Juive. Pourtant elle ne correspond pas aux situations noires décrites généralement pour les juifs en Alsace. Je peux penser que cela fait partie de quelques exceptions. Je n'en tire aucune conclusion générale.

-Les Dreyfus de la famille.
Ma recherche pour cette lignée a été facilitée par la stabilité du nom de famille, même avant la Révolution. Mais je ne peux en dire autant des prénoms!
J'ai trouvé les ancêtres les plus éloignés sur le "Dénombrement Général des Juifs" établi en Alsace en 1784, dont vous trouverez une photocopie partielle dans les annexes. Sur cet état ils figurent en tête de la liste des juifs de "Froeningue". Il s'agit du couple Jacques Dreyfus et Judith Heymann, probablement nés avant 1746. Ils habitaient Froeningen, mais je ne peux en déduire qu'ils soient nés là.
Le même état leur attribue trois fils, Aron, Moyses et Isaac.
C'est le dernier, Isaac, dit Hovel, le plus souvent appelé Louis qui est notre ancêtre direct à la génération suivante. Il est né en 1766 à Froeningen, et s'est marié avec Rachel (ou Reichel ou Rosalie ou Thérèse) Gugenheim, née également à Froeningen en 1772, et décédée dans le même village en 1843, à 81 ans.
Du ménage Louis et Rachel, je connais six enfants: Charlotte ex Judele, Jacques ex Jacob, marchand de bestiaux, Alexandre ex Samuel, marchand de bestiaux, Lehmann ou Clément, revendeur épicier, Marx, marchand de bétail, et Julie ex Sara, tous nés à Froeningen entre 1795 et 18O2.
Parmi eux, notre ancêtre direct est Lehmann. sur son prénom je note qu'en 18O8 il devient Clément, mais que seul le prénom de Lehmann continuera à être employé par la suite. Il est né en 18OO à Froeningen, et décédé au même lieu en 1843. En 1827 il a épousé Athelle (ou Adèle, ou Esther) Bloch, née à Soultz, village proche de Froeningen, en 18O3, que j'ai déjà mentionnée.
Lehmann et Adèle ont eu neuf enfants dont j'ai connaissance, tous nés à Froeningen, et qui sont: Gabriel né le 3/2/1828 et décédé six semaines plus tard, Jacques né le 9 janvier 1829, Sophie née le 4/1O/183O, Louise née le 27/7/1832, Sara ou Charlotte née le 12/8/1834, Marx ou Michel né le 26/4/1836, Cerf ou Hirtz né le 14/11/1838, Judith née en 184O, et Samuel né le 22/4/1843.
J'ai eu beaucoup de mal avec leur instabilité de prénoms. Bien que mon père les ai connu à la fin du XIX° siècle, il parle de certains sous un prénom, et retrouvant d'autres noms sur des papiers divers, j'ai pensé par moment qu'il devaient être plus nombreux. Mais quand, par exemple, il m'a manqué des noms sur des papiers de succession, il y avait évidemment des impossibilités. Alors qui était qui?...je n'ai pas trouvé tout de suite.
Parmi eux notre ascendant direct est Jacques Dreyfus, qui est en fait l'aîné de la famille. Je vais parler de lui et de ses frères et soeurs plus en détail, car c'est une génération que mon père a connue.
-Jacques Dreyfus.
Jacques Dreyfus avait quarante huit ans à la naissance de mon père, qui a bien connu son grand-père.
Jacques Dreyfus est né à Froeningen le 9 janvier 1829. C'est au moins la troisième génération venue au monde dans ce village. Il s'est marié le 4 juillet I86O à Reims avec Catherine Lévy, fille de Maman Michel, et il est mort à Reims le 4 mars 1893 âgé de soixante quatre ans.
Son influence sur la famille est de plus courte durée que celle de Maman Michel, mais c'est aussi une forte personnalité qui a joué un rôle important dans le déroulement de la vie familiale
L'histoire de Jacques Dreyfus commence à l'époque où il exerçait la profession de colporteur. C'est le terme qu'employait mon père, mais je pense qu'il n'est pas exact, en raison de l'importance de son commerce. Je dirait plutôt négociant en tissus, en précisant qu'il l'exerçait en ambulant. Il avait pour cela une voiture à deux chevaux assez spacieuse et confortable. Il était propriétaire de l'ensemble, ce qui parait assez rare dans cette profession à cette époque. Il faisait des tournées d'environ six mois et son itinéraire comportait beaucoup de petits bourgs qui n'étaient pas desservis par les diligences. C'est à dire qu'il voyageait en zigzag autour de la grande route. Il ne faisait pas les marchés, mais approvisionnait les revendeurs.
Pour son ravitaillement il chargeait au début de sa tournée des toiles d'Alsace dans la région de Mulhouse, de la lingerie des Vosges du côté de Remiremont, de la mercerie à Troyes, du drap et de la flanelle à Reims, etc. Sa tournée le conduisait ensuite dans le nord par Creil, Beauvais. Il arrivait à Le Cateau dans la région de Cambrai. Là il était associé, ou commanditaire, d'un atelier de tissage, dont il plaçait lui même toute la production. Ensuite il revenait en passant par Maubeuge, Sedan, etc.
Une chose a frappé mon père, c'est qu'il n'a jamais entendu parler d'accident dû au mauvais état de la route, ni d'attaque à main armée malgré la valeur du chargement et l'importance des sommes que transportait Jacques Dreyfus. Et cette remarque s'applique aussi bien à son grand-père qu'à d'autres qui devaient voyager en isolés pour leur métier.
Lors de ses passages à Reims Jacques Dreyfus était reçu chez Maman Michel comme l'étaient les juifs d'Alsace Lorraine qui s'arrétaient dans cette ville. Chaque fois il séjournait plusieurs jours pour les besoins de son ravitaillement.
C'est ainsi qu'il a rencontré, vers 185O, Catherine Lévy, fille ainée de Maman Michel. Le mariage intervient le 4 juillet I86O alors que, leur première fille, la mère de mon père, était née en 1854, soit six ans avant. Cela m'a pour le moins paru surprenant dans une famille aussi stricte au plan religieux. J'espérais trouver un début d'explication dans le contrat de mariage qu'ils ont passé devant notaire le 3O juin 186O, mais ma recherche est restée vaine, ces archives, dont j'ai retrouvé la trace au plan officiel, ayant été détruites pendant la guerre de 1914-1918. Je reviendrai plus loin sur cette histoire de date de mariage.
Le ménage, marié ou pas, était basé à Reims, mais avec le métier de Jacques Dreyfus, Catherine le voyait assez peu. Cette situation a dû durer un certain nombre d'années car l'acte de mariage de 186O mentionne qu'il était encore voyageur de commerce pendant qu'elle était épicière.
Jacques Dreyfus parlais parfaitement le français, mais n'écrivait et ne tenait ses comptes qu'en yiddish. Catherine écrivait bien le français et palliait a cette situation. Mon père considère que toute sa vie Catherine fut pour son mari plus une collaboratrice qu'une compagne intime.
A cette époque, la poste régulière, de création récente (premier timbre 1849), s'est progressivement mise en place et les chemins de fer se développaient rapidement. Cette évolution a porté un grand préjudice à l'activité de Jacques Dreyfus. En effet, avec l'installation des grandes lignes Paris-Mulhouse, Paris-Bruxelles, les transporteurs, qui assuraient ces parcours avec les diligences, se sont replié sur des services régionaux qu'ils négligeaient précédemment.
C'est pourquoi, en 1861 ou 62, Jacques Dreyfus va s'installer dans le nord de la France avec sa femme. J'ai peu d'information sur cette période. Je constate que deux de ses fils naissent à Catillon dans le département du Nord. Je peux raisonnablement supposer qu'il s'est installé là pour s'occuper de son affaire de tissage.
Ensuite, entre 1865 et 187O, il s'est installé à Reims comme collecteur de suif et de cuirs. Pourquoi, comment a-t-il choisi cette voie? Mon père ne le savait pas. Plus tard, ayant envoyé son fils aîné faire un apprentissage dans une fonderie de suif, il s'est installé comme fondeur de suif au lieu de vendre le suif brut.
L'affaire était en bonne progression quand est arrivé la guerre de 187O dont je parlerai plus loin, et cette affaire a continué ensuite. A partir de la fonderie de suif il a installé un atelier de chandelles. Il a inventé un modèle, dit demi-cierge, qu'il vendait par caisses de mille aux caves de Champagne à une époque où il n'y avait pas encore l'électricité.
Puis il s'est organisé pour exploiter l'ensemble de ce qu'en boucherie on appelle (ou on appelait) le cinquième quart: les cuirs, les suifs, les cornes et les tripes. Il a installé dans les abattoirs une triperie pour la préparation et la livraison aux détaillants. Les cuirs étaient salés puis pliés avant d'être expédiés à la tannerie par péniches complètes, ce qui entraînait un stockage d'environ trois mois. Les peaux de mouton étaient, suivant les saisons, livrées telles quelles ou tondues, d'où un traitement et un travail spécial de la laine brute. Pour livrer les chandelles il fallait des caisses en assez grande quantité, alors on a installé un atelier de caisserie. J'ai lu aussi qu'il fabriquait des graisses pour pistons et machines.
Et puis il y avait le gendre, Léon-Paul Jacob, le mari de Blanche Dreyfus, qui était marchand de bestiaux et que l'on savait être sous la tutelle de son beau-père car les fournisseurs passaient à la caisse chez Jacques Dreyfus pour le règlement de leurs factures.
Il semble bien également qu'au travers d'un certain Ashé (mari de sa maîtresse?), marchand de cochon en gros, il contrôlait également ce secteur.
Dans cette organisation sa femme Catherine intervenait directement dans les activités. J'ai peu de détails à ce sujet, mais j'ai noté qu'à certaines périodes elle s'occupait de la triperie. Et nous verrons plus loin que par son activité extérieure elle jouait, indirectement et peut être inconsciemment, un rôle, que l'on nomme aujourd'hui public relation.
Avec un tel ensemble, acheteur du cinquième quart aux bouchers, le traitement des produits qui en résultaient, avec la concession de destruction des marchandises avariées, avec son gendre marchand de bestiaux et Ashé marchand de cochons, Dreyfus était le maître du marché de la viande dans la région. Et comme cette activité comportait de nombreuses avances qu'il consentait à ceux à qui il faisait confiance, c'était aussi une véritable activité de banque qui s'ajoutait, à une époque où il n'y avait pas d'établissement bancaire pour assurer ce service.
Mon père, enfant, allait chaque jeudi chez les Dreyfus où il déjeunait et passait l'après midi. Il a raconté l'ambiance des repas.
Il se souvenait d'une salle à manger triste et morose, trop grande pour les seuls membres de la famille Dreyfus, sa femme et ses deux fils. Il y avait un immense bahut massif qui en raison de son importance ne pouvait venir que d'un château, avec, sur ce bahut, un énorme samovar en argent. Dans cet ensemble on aurait pu s'attendre à une décoration d'un certain style, mais il n'en était rien. Une tenture aux murs assombrissait la pièce malgré trois grandes fenêtres, au sol un linoléum aussi terne que les murs. Mais aussi un chauffage central à air chaud qui témoignait du meilleur confort de l'époque. L'ensemble après tout était bien dans la note de son usage.
Personne à midi ne pouvait dire combien de convives il y aurait à déjeuner et la bonne avait perdu l'habitude de poser la question. C'était un boucher qui venait apporter les cuirs et suifs de la semaine avec sa carriole, c'était un paysan qui livrait son produit, veau, boeuf ou mouton à Jacob.
Le vendredi, jour du marché aux bestiaux, la salle à manger devenait un véritable restaurant et il y avait une cuisson de tripes de quoi nourrir une escouade, que l'on accompagnait de hors d'oeuvre, fromages, fruits, vins et café à volonté, mais sans plus, pas de politesse ni de manière. De onze heures et demie à deux heures c'était le défilé, bouchers qui demandaient leur compte sur livraison de cuirs et suifs, paysans qui venaient toucher le prix de leurs ventes à Jacob. Comme tous les palabres ne pouvaient avoir de solution que de la bouche de Dreyfus, lui se tenait dans la salle et beaucoup d'affaires se traitaient là plutôt qu'au bureau. Il est probable que tout ceci n'était pas sans raison. Cette sorte d'intimité qui retenait le partenaire le verre ou la fourchette à la main lui avait prouvé que cette façon d'opérer était la bonne.
Ailleurs mon père a raconté qu'avant I89O, Jacques Dreyfus avait décidé de passer l'usine à ses fils et de leur laisser diriger l'affaire, sans pour autant abdiquer ses droits de propriétaire. Mais il semble que cela se passait difficilement car il était autoritaire. Les fils venaient chaque jour au rapport, mais il n'admettait pas la contradiction, pas plus qu'il n'admettait à table les conversation portant sur autre chose que les affaires de l'usine.
Jacques Dreyfus est mort en mars 1893, âgé de soixante quatre ans, son petit-fils, mon père, allait avoir seize ans.
-Les frères et soeurs de Jacques Dreyfus.
Parmi ceux que j'ai énumérés, mon père a raconté l'histoire de six d'entre eux qu'il a connu de façon plus ou moins proche: Louise,Sara, Michel, Cerf, Judith, et Samuel.
Lorsque Jacques Dreyfus s'est installé à Reims, je sais que ceux-là étaient restés dans la région de Mulhouse. Je ne sais pratiquement rien de leur vie avant la guerre de 187O. J'ignore également comment ils ont vécu cette guerre. Mais leur histoire racontée par mon père est intéressante car il rapporte les conséquences, pour cette famille, de l'annexion de l'Alsace-Lorraine par les Allemands.
Nous arrivons à l'armistice de 1871, avant le traité de Francfort, armistice aux termes duquel l'Alsace en entier et la majeure partie de la Lorraine sont rattachés à l'Allemagne. Les citoyens français habitant ces territoires avaient la faculté de rallier leur Patrie avec tous leurs biens, dans un délai déterminé.
Le principe de cette convention semblait à première vue équitable. En réalité le fait de limiter cette possibilité dans le temps entraînait la ruine, du moins dans une large mesure, de ceux qui se décidaient à l'exode. Car ce fut un véritable exode que le départ des familles qui refusaient la nationalité allemande.
Le départ des personnes posait relativement peu de problèmes, mais il n'en n'était pas de même pour les biens. Le nombre de fonds de commerce, d'industries, d'immeubles et d'exploitations agricoles mis en vente en même temps dépassait les possibilités d'achat de la population restante et se vendaient à vil prix, ce dont les allemands profitaient.
Les familles de la communauté juive, très nombreuses dans cette région comme nous le savons, choisirent dans la très grande majorité de rester Françaises. Mon père note à ce sujet que la question de religion n'a joué en rien dans cette décision car l'antisémitisme n'existait pas plus en Allemagne qu'en France à ce moment
Dans la famille Dreyfus les frères, soeurs, beaux frères, belles soeurs connus de mon père, sauf un seul ménage, décidèrent de quitter l'Alsace. Mais ils s'installèrent à proximité, puisqu'ils choisirent Remiremont dans le département des Vosges, une partie de la Lorraine qui n'avait pas été annexée à l'Allemagne. Voici ce que je sais de ces collatéraux.
Louise était mariée à Jacques (ou Isaac) Hass. Ils ont eu trois enfants, Jules, Lucien et Aline, Aline dont j'aurai à reparler plus loin. Je sais seulement d'eux qu'à Remiremont, la famille leur installa un magasin de chaussures dans un immeuble de Samuel et Wolf. Mais ce commerce ne fut jamais brillant.
Michel, marié une première fois en 1867, à Mulhouse, avec Charlotte Wolf, puis, veuf en 1872, se remaria en 1873, à Remiremont avec Clémence Picard. J'ignore ce qu'il faisait avant la guerre de 187O. Après il s'installa au Thillot, commune proche de Remiremont, comme cordier. Il a eu plusieurs enfants, mais je n'ai pas d'information à leur sujet.
Cerf s'est marié à Paris en 1875 avec Henriette Gradwohl, ou Grothwohl. Il avait une savonnerie dans la région de Mulhouse. Il a pu déménager son matériel, et installer sa roue à aubes sur un torrent aux environs de Remiremont. Il a pu ainsi mettre en place une petite usine qui lui permettait de vivre aisément. Il a eu deux enfants, Louis et Marie, dont nous aurons l'occasion de reparler.
Judith a épousé Jacques (Isaac) Wolf. J'ignore ce qu'il faisait avant 187O, comme j'ignore s'ils ont eu des enfants. Après la guerre, ils se sont installé à Remiremont, où Wolf travaille avec Samuel.
Samuel s'est marié en 1873 à Remiremont avec Caroline Landauer. Ils n'ont pas eu d'enfant. J'ignore ce qu'il faisait dans la région de Mulhouse. A Remiremont, avec son beau frère Wolf ils ont créé une affaire de négoce d'huiles industrielles et d'article d'usine. Wolf faisait le voyageur de commerce pour ces articles, et l'affaire prospéra rapidement. Il semble que leur activité a pu favoriser le développement de l'affaire de Jacques à Reims.
Sara s'est mariée en 1861 avec Froumy (Abraham) Dreyfus, un de ses cousins germains, en 1861. Ils ont eu quatre enfants, Alphonse, Aline, Héléne et Lucien. Froumy avait une usine de tabac, cigares et cigarettes d'une certaine importance. Sous le Second Empire le travail du tabac était privé, et l'Etat procédait à un contrôle au niveau de la production sur laquelle il prélevait une redevance. Seuls de la famille, Froumy et Sara sont restés près de Mulhouse en raison de l'impossibilité de transférer l'usine de tabac. Plus tard, à une date que je ne situe pas, son fils ainé, Alphonse s'est enfui à Reims pour ne pas être soldat allemand. Froumy fut alors arrêté et Alphonse est revenu pour faire libérer son père. Mais dans cette histoire la famille s'était aliéné l'administration allemande et la ruine s'ensuivit.
Dans cet exode de la famille , Jacques qui avait la situation la plus aisée est intervenu largement depuis Reims pour aider la réinstallation de ceux qui étaient partis à Remiremont.
-La religion et la Communauté Israélite de Reims.
Beaucoup d'Alsaciens Lorrains qui avaient choisi l'exode s'installèrent dans des villes de l'est de la France. Il en fut de même pour la communauté juive qui avait fait le même choix. C'est ainsi qu'à Reims beaucoup de familles israélites vinrent s'installer, dont quelques unes appartenaient à la bourgeoisie aisée.
J'ai raconté le rôle joué à Reims jusqu'à sa mort en 1849 par Michel Lévy et aussi par Maman Michel. Entre 185O et 187O cette communauté s'était maintenue sans se développer, et elle se réunissait pour les offices sous la direction d'un doyen, mais toujours sans rabbin.
Avec l'accroissement dû aux nouveaux arrivants il fallut envisager la constitution d'une communauté organisée, non seulement au plan religieux, mais aussi parce qu'il fallait porter secours et trouver du travail à ceux qui, de toutes les professions, en avaient besoin.
Jacques Dreyfus étant le plus ancien se trouva par la force des choses à la tête de ce mouvement de solidarité, et sans avoir rien sollicité devint le Président de la Communauté Israélite de Reims. Et, quand cette Communauté se sentit assez forte, elle décida de prendre contact avec le Consistoire de Paris pour avoir un rabbin. A ce moment c'est encore Jacques Dreyfus que l'on mit en avant pour organiser la Société Civile Immobilière dont la création avait été décidée pour construire une synagogue.
On peut se demander alors, compte tenu du rôle joué à Reims par Jacques Dreyfus, pourquoi il a préféré aider sa famille à s'installer à Remiremont plutôt qu'à Reims. La réponse n'est pas connue. Ce sont peut être les frères et soeurs qui ont fait ce choix, mais c'est peut être lui qui a craint une situation plus difficile à Reims en raison du nombre d'arrivants que l'on avait du mal à secourir.
Je sais peu de choses de l'activité de sa femme Catherine, mais elle a dû être assez importante et efficace. En effet, alors qu'elle était déjà Présidente des Dames Israélites de Reims, on est venu la chercher pour être également Présidente des Dames de France.
Au point de vue de la pratique journalière de la religion, mon père note que chez ses grands-parents Dreyfus on ne mangeait pas ce qui était défendu, la charcuterie, la chasse, les huîtres....Mais, souvent, quand son grand-père apportait de l'abbatoir un morceau de viande de qualité choisi par lui chez un de ses amis, on ne s'occupait pas de savoir si l'animal avait été saigné ou abattu. Et surtout, mon père le souligne, on ne mettait pas la viande une heure dans le sel et une heure dans l'eau comme chez Maman Michel.
Je parlerai plus loin de l'aspect religieux dans la famille de Remiremont, je note seulement ici que Samuel Dreyfus, frère de Jacques, y était également Président de la Communauté Israélite.
-Les enfants de Jacques Dreyfus.
Jacques et Catherine Dreyfus ont eu quatre enfants, dont deux filles nées à Reims, Cécile le 14 janvier 1854 et Blanche le 23 avril 1861, et deux fils nés à Catillon dans le département du Nord, Albert le 12 avril 1862 et Paul le 25 février 1865.
Il faut croire que dans son rôle de patriarche Jacques Dreyfus avait un esprit de famille assez prononcé. En effet il a marié Cécile, ma grand-mère, avec son cousin germain Arthur Lévy, mon grand-père. Il a de même marié, en 189O, son fils Albert à sa cousine germaine Aline Hass, et, la même année, son fils Paul avec sa cousine germaine Héléne Dreyfus. Quand à Blanche, la seule mariée en dehors de la famille, elle a épousé un certain Jacob beaucoup plus âgé qu'elle, fils de marchand de bestiaux, évidement choisi par son père. On peut penser que ces mariages étaient décidés par intérêt. C'est probablement vrai dans certains cas, mais certainement pas pour mes grands-parents car mon grand-père, comme nous le verrons, était totalement démuni.
Cette génération vit la fin de la fortune des Dreyfus. J'ai déjà raconté ce qui était arrivé à Mulhouse. A Reims les fils Albert et Paul, favorisés par leur père, grossirent l'usine en spéculant et finirent par faire la culbute. Jacob s'est laissé entraîner à fournir des bêtes en quantité à une usine de conserverie de Bourgogne. La faillite de cette usine a entraîné sa ruine car non seulement il avait fait des fournitures sans paiement, mais en plus il avait emprunté pour fournir les bêtes.
-Les dernières années de Catherine Dreyfus et les problèmes de succession
Catherine Dreyfus est morte à Reims le 11 décembre 1912, soit près de vingt ans après son mari. Elle avait quatre vingt trois ans. Je n'ai pas d'information sur sa vie pendant cette période, mais on peut penser qu'elle a dû vivre difficilement après l'aisance qu'elle avait connue avec Jacques Dreyfus.
La mauvaise gestion des fils a dû avoir des effet rapides, car, d'après un acte notarié, il apparait que quatorze mois après le décès de son mari elle a dû, avec ses fils, hypothéquer quatre maisons.
Et au décès de Catherine Dreyfus le bilan de sa succession fait apparaître une somme de 842,50 francs à partager entre quatre héritiers, dont mon père. Cette somme, actualisée en pouvoir d'achat avec les coefficients de l'INSEE, représente, en 1989, environ 11.OOO francs. Cela démontre l'importance du déclin.
-La Baronne Hertel.
J'ai relativement peu parlé des collatéraux, et j'ai d'ailleurs limité mes recherches à leur sujet, car c'est un travail sans fin.
Dans le cadre de la lignée des Dreyfus, je veux pourtant raconter ce que je sais de Blanche Hertel qui était une lointaine cousine de mon père. Je l'ai retrouvée par hasard dans mes recherches familiales, et elle apparaît dans ma liste des ascendants et collatéraux jointe en annexe.
Elle avait sensiblement le même âge que mon père qui avait dû la rencontrer quand il était jeune. Je peux supposer qu'il l'a revue plus tard à Paris dans les années 19OO. Ce dont je suis sûr, c'est qu'ils se sont revus vers les années 1936/1939, et j'ai eu moi-même l'occasion de la rencontrer à cette époque.
Je la mentionne, car c'est une figure un peu particulière. Dans les années 19OO, ce qu'on appelle "la belle époque",elle était courtisane, on disait alors demi-mondaine, et pour les plus en vue, comme Liane de Pougy, on disait les "lionnes". J'ignore si on la classait dans cette catégorie, mais ce que mon père a raconté à votre mère, c'est qu'elle était amie avec cette célèbre Liane de Pougy, et que cette Blanche Hertel, qui portait un nom juif de l'est de la France, se faisait appeler tout simplement la "Baronne Hertel".
Mon père ajoutait qu'elle avait mené longtemps une vie de patachon, et jugeait qu'elle devait avoir une santé de fer pour arriver aussi en forme à un âge avancé.
Elle a eu la chance de rencontrer un lord anglais qui a eu pour elle une telle passion, qu'il lui a acheté un hôtel particulier très près du Parc-Monceau, où il l'a installée avec meubles etc. En plus de cela il lui a assuré une rente à vie apparemment confortable.
Pendant la guerre de 194O, l'occupation l'a empêchée de percevoir sa rente. Elle avait alors entre soixante-cinq et soixante-dix ans, et ne pouvait plus vivre de ses charmes. Alors elle a loué un étage de son hôtel particulier, et il semble qu'elle soit passé au travers des lois contre les juifs. A la fin de la guerre, elle a retrouvé sa rente avec tout l'arriéré. Alors, toujours très coquette, elle a fait de somptueux achats, dont un vison rare à cette époque.
Le hasard a voulu que dans ces années 36/39 nous habitions un appartement tout près de chez elle et que mon père la rencontre à l'improviste. A cette époque elle avait une soixantaine d'années qu'elle portait fort bien. Douze ans plus tard, dans les années cinquante, mes parents habitaient toujours le même appartement. Votre mère, qui a eu l'occasion de la rencontrer à cette époque, me disait d'elle, que la voyant de dos, elle avait été étonnée l'impression de jeunesse qu'elle pouvait donner, malgré ses soixante-dix ans passés.
C'est ainsi qu'à la naissance de Georges, elle a fait cadeau à votre mère d'un oreiller qui venait de son fiacre....Et votre mère a actuellement dans son bureau une lampe venant d'elle que mon père lui a donné.



Chapitre XVI


LES GRANDS-PARENTS PATERNELS DE MON PERE

D'après les écrits de mon père, sa grand-mère paternelle, également fille de Maman Michel, s'appelait Célestine Lévy. Elle est morte très jeune, peu après la naissance de son fils, Arthur.
Au sujet de son grand-père paternel, mon père raconte qu'il est mort emporté par l'épidémie de choléra en 1849, peu avant la naissance de son fils Arthur. Je rappelle que Maman Michel avait également perdu son mari dans cette même épidémie.
Arthur se trouve donc, très jeune, orphelin, à la charge de sa grand-mère, Maman Michel, elle même veuve depuis peu d'années.
C'est ce que rapportait mon père concernant des faits qui s'étaient passés près de trente ans avant sa naissance.
Mais quand j'ai voulu avoir plus de détails, impossible de trouver trace ni de cette grand-mère, ni de ce grand-père. Cela m'a tracassé car mon père n'avait pas inventé cette histoire que rien ne l'obligeait à écrire. Alors, en procédant patiemment, j'ai fini par avoir la réponse. Je précise qu'à ce moment j'ignorais encore tout des changements de noms et de prénoms.
Pour l'état civil Célestine Lévy était suivant les cas Gotto ou Gothon Lévy et elle était bien à la fois la fille de Maman Michel et la mère d'Arthur. Elle est née à Grosbliederstroff en Lorraine le 2O octobre 1827 et elle est morte à Reims le 26 mars 1856, âgée de vingt huit ans, alors que son fils Arthur n'avait pas six ans. En ce qui concerne son prénom, Célestine, s'il n'était pas celui de l'état civil, que mon père ignorait, c'était celui qu'on employait dans la famille et pour moi c'est celui que je retiens.
Quant au père d'Arthur, je n'en ai pas trouvé trace. Et j'ai fini par découvrir que, sur l'acte de naissance d'Arthur, comme sur son livret militaire, le nom du père est resté en blanc. Mais en rapprochant la date de naissance et l'époque de l'épidémie de choléra, il parait plausible, comme le rapporte mon père, qu'il soit mort alors que Célestine était enceinte. Toujours est-il qu'ils n'étaient pas mariés.
Je n'en sais pas plus sur les grands parents paternels de mon père.

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