Chapitre XII EVOLUTION DE MA RECHERCHE
-Les documents de mon père et autres sources.
Lorsque je me suis plongé dans les dossiers de mon père, au milieu d'une quantité de dossiers et papiers qui n'avaient rien à voir avec ma recherche actuelle, j'ai trouvé beaucoup de documents concernant la famille. Cela se présentait sous forme de notes manuscrites, dont certaines sur des petits morceaux de papier, d'autres tapées à la machine, sans qu'il s'agisse de récits complets, un cahier manuscrit dans lequel il voulait raconter sa vie, mais qu'il a arrêté au bout de cinquante pages d'une écriture large, après beaucoup de considérations générales. Il y avait aussi des documents d'état-civil, des papiers de succession sans intérêt, etc. Le tout mélangé à une quantité de notes écrites en vue d'un ouvrage philosophique ambitieux, mélangé également à une masse de papiers professionnels.
A de très rares exceptions près, aucun écrit de lui n'est daté. Pour ce qui concerne la famille, les toutes premières notes remontent visiblement à 1941, quand on pouvait encore croire utile de justifier des antécédents français auprès des autorité de Vichy. Après il a certainement continué à prendre quelques notes. Mais le plus grande partie a dûe être rédigée à partir de 1963, quand je lui ai demandé de le faire après la mort de ma mère. Il avait alors quatre vingt six ans.
Ses écrits présentaient une difficulté supplémentaire, c'est que lorsqu'il commençait un récit, il continuait souvent sur une autre idée, tout aussi intéressante, sans pour autant terminer le début de son récit. Par contre, je retrouvais quelquefois la suite dans une note commencée sur un autre sujet, mais qui revenait cette fois sur le récit resté en suspend dans une autre note.
J'ai trouvé aussi sous différentes formes, et toujours de façon très dispersées des notes et réflexions sur le judaïsme.
A partir de tout cela, j'ai dû faire un travail de tri et de reclassement, avec la satisfaction de me trouver devant une quantité d'informations parfaitement cohérentes, mais aussi de réflexions, bien plus importante que ce que je pouvais supposer.
Ce que j'avais ainsi découvert ne pouvait qu'exciter ma curiosité, et m'inciter à en savoir toujours plus. Alors je me suis lancé dans la recherche d'actes d'état-civil et documents divers pour mieux situer les personnages dont parlait mon père, et mieux saisir les liens de famille quand son récit n'était pas évident. J'ai fait une grande partie de ce travail par correspondance avec les mairies, les centres d'archives départementaux, les notaires, etc. J'ai consulté cette énorme documentation que réalisent les Mormons dans beaucoup de pays (1). Je suis allé aussi consulter sur place les archives départementales de la Moselle à Metz.
J'ai lu en même temps des livres d'histoire et des documents divers pour essayer de me plonger dans l'ambiance de l'époque.
Dans cette recherche, état-civil et autres, je voulais aussi m'assurer que les récits de mon père, rédigés à un âge avancé, ne comportaient pas d'erreur importante. Or plus j'accumulais d'informations, plus j'étais surpris par la précision de la mémoire de mon père. Il faut se rendre compte qu'un certain nombre de faits qu'il a rapportés remontaient à plusieurs décennies avant sa naissance et qu'il les rédigeait à près de quatre vingt dix ans. C'est à dire que, même si c'était dans le désordre, il avait mis par écrit une parties de la tradition orale de la famille.
A ce stade de mon travail je me contentais de regrouper le maximum d'informations sur les personnages dont parlait mon père, sans envie de remonter plus loin. Cela pour une raison simple, c'est que si j'étais curieux d'en savoir plus sur ceux dont parlait mon père, par contre je n'étais pas motivé par la recherche des racines, et par conséquent je ne voyais aucun intérêt à aligner des noms, quand je n'avais aucune information sur la vie de ces gens.
C'est la recherche de plus en plus approfondie de l'histoire des XVII° et XVIII° siècle, qui m'a fait changer d'avis. J'avais découvert en effet que si je ne pouvais rien apprendre sur mes ancêtres eux-mêmes, il était possible d'avoir une meilleur connaissance du cadre dans lequel ils vivaient, et je voulais alors savoir comment ils se raccordaient à l'histoire dans les cent à cent cinquante années qui précédaient la naissance de ceux dont parlait mon père. Après avoir pas mal hésité, je me suis inscrit, au début de 1992, au Cercle de Généalogie Juive.
Le danger c'est que j'ai découvert là de grandes possibilités d'information, et que la curiosité chaque jour plus attisée m'entraînait à aller plus loin et de plus en plus dans le détail. Je me suis senti pris par un jeu qui tient de l'enquête policière et du puzzle. Mais c'est un jeu sans fin, et il faut savoir et vouloir s'arrêter.
Il faut se rendre compte que ces généalogistes vont consulter, partout où c'est possible, des documents tels que les documents fiscaux du type registre de taille, des actes de notaires remontant à plus de deux siècles, les correspondances des autorités militaires de la même époque, et biens d'autres encore. Certains font dans les cimetières le relevé des tombes anciennes. Etc. Ils sont à la recherche de tout contact qui puisse permettre un échange d'informations. C'est ainsi que j'ai été en rapport avec deux généalogistes amateurs qui ont réuni sur ordinateur plus de six mille Dreyfus couvrant un certain nombre de générations. L'un deux m'a proposé de me mettre en rapport avec deux personnes, l'une en Amérique du Sud, l'autre dans l'est de la France, en raison d'une ascendance commune au niveau du XVIII° siècle.
Je l'ai dit, il faut savoir s'arrêter. C'est ce que j'ai fait, avec pas mal de regret de renoncer à en savoir plus. Mais je n'ai pas regretté cet effort supplémentaire avec le Cercle de Généalogie Juive, car j'ai quand même eu des précisions sur la famille, mais surtout j'ai eu l'occasion de mieux connaître, non plus l'histoire, mais des détails sur la vie des villages où ils ont vécu.
-Difficulté de la recherche.
Avec les juifs de l'est de la France, il y a des problèmes bien plus compliqués que pour les autres français.
L'Etat-Civil pour tous les citoyens a été mis en place en 1792. Avant cette date les catholiques tenaient des registres des naissances, des mariages, etc. Chez les juifs, rien de tel. Exceptionnellement, et très localement, des registres de circoncision. Et encore faut-il les trouver.
Suivant, je suppose, la tradition des ashkénases, l'usage le plus courant était de donner un nom à la naissance, nom qui était souvent celui du grand-père, auquel on ajoutait le nom du père. Mais l'usage était très variable d'une communauté à une autre et même d'une famille à une autre. De toute façon, quand l'usage est respecté, il n'est applicable qu'au fils aîné. Pour les suivants, ils ne peuvent évidemment pas tous porter le nom du grand-père. Je parle des fils, car pour les filles les règles paraissent encore beaucoup plus floues.
Pour compliquer la situation, j'ai pu constater que la même personne pouvait porter plusieurs noms différents au cours de son existence. Je donne un peu plus de précisions sur ce sujet dans l'annexe II.
L'instauration de l'état-civil ne résout pas les problèmes, car certains juifs oublient de faire ces formalités, et même s'ils les font, les changements de nom continuent. Napolèon prend alors un décret pour obliger les juifs, en 18O8, à choisir définitivement un patronyme. Il y eu certainement une amélioration, mais en ne considérant que ceux de notre famille, j'ai trouvé des individus avec plusieurs noms jusqu'à la fin du XIX° siècle. L'habitude était plus forte que la loi
D'après ce que j'ai lu, et ce que l'on m'a dit, les Lévy et les Cohen présentent une certaine stabilité en raison de leurs rangs sacerdotaux. Mais je n'ai pas eu l'occasion de le vérifier en ce qui concerne notre famille.
Des spécialistes arrivent parfois à se retrouver au milieu de ces changements de nom grâce aux signatures surtout quand elles sont en écriture hébraïque. L'un d'eux, à Metz, m'a dit que les Lévy faisaient toujours un signe particulier dans leurs signatures. Un autre a pu suivre la même personne parce que sa signature était toujours soulignées deux fois. Inutile de dire que je n'ai pas bénéficié de ces subtilités pour faciliter ma démarche.
A tout ceci s'ajoute les confusions dûes aux scribes qui avaient bien du mal à s'y retrouver. Certains avaient tendance, en Lorraine, à franciser les noms d'origine hébraïque, yiddish et germanique, tandis qu'en Alsace la tendance était à germaniser. Et l'on voit même des documents sur lesquels une personne est mentionnée sous un nom et signe sous un autre nom.
C'est pourquoi, dans un certain nombre de cas, mon père mentionne des gens sous un nom et un prénom que j'ai eu le plus grand mal à retrouver dans l'état-civil où ils peuvent figurer sous des prénoms, et quelquefois des noms, différents de ceux qu'il a indiqués, et même différents d'un acte d'état-civil à un autre. Nous aurons l'occasion de voir quelques exemples dans mon récit, sans que je m'arrête à tous les cas car ce serait trop long.
Pour les juifs nés avant 1792 et vivant à cette date, on a voulu imposer de leur faire établir par l'état-civil une déclaration de naissance à posteriori. Cela a-t-il été fait systématiquement? Toujours est-il que l'on connaît actuellement très peu de ces relevés. J'ai eu l'opportunité de connaître l'un d'entre eux qui m'a donné les filiations avec les dates de naissance jusqu'en 1724, et quelquefois les lieux de ces naissance. Je regrette que cela concerne des collatéraux et non des ascendants directs. Mais cela est tout à fait exceptionnel. Ici il s'agit d'un document trouvé dans une mairie de village, derrière une pile de dossiers, par un membre du Cercle de Généalogie Juive.
Autre difficulté: nous sommes dans des régions d'invasion et un certain nombre d'archives ont été détruites. C'est ainsi, qu'après avoir remonté une filière de notaires de 186O à nos jours, j'ai appris que le contrat de mariage de mon arrière grand-père Dreyfus avait disparu dans les bombardements de Reims de 1914-1918. Je l'ai regretté, car j'en attendais des informations intéressantes au sujet de ma grand-mère.
Dans l'Alsace française les documents anciens, même après la Révolution, sont écrits en allemand ancien, et en écriture allemande ancienne. Il se trouve que je lis cette écriture, mais quand elle est rédigée par les scribes de l'époque, cela devient problématique. Et puis mes connaissances en allemand, que j'ai étudié il y a bien longtemps, sont très émoussées. Je donne en annexe la photocopie de l'acte de naissance d'un ancêtre né en 18OO. Pour cette raison j'ai beaucoup moins poussé ma recherche sur la branche alsacienne de la famille, et je n'ai même pas essayé d'aller compulser les archives départementales du Haut-Rhin, alors que je l'ai fait à Metz pour la Moselle.
Encore un petit problème: le calendrier républicain qu'il faut transposer en calendrier grégorien. Simple exercice de gymnastique. Mais quand on rencontre le calendrier républicain écrit en allemand ancien, comme dans le document reproduit en annexe, on est tout de même un peu surpris.
-Organisation de ma recherche et de mon récit.
Dès le début de mon travail, j'ai choisi de prendre comme point de départ, les grands-parents de mon père. A partir de là je devais avoir quatre lignées à remonter. En fait j'ai découvert que le père de mon père était né de père inconnu, et les deux grands-mères paternelle et maternelle de mon père étaient soeurs. A cette génération je n'avais donc plus que deux lignées au lieu de quatre, les Lévy et les Dreyfus. Il y avait bien quelque part des Mendel dont tous les documents me montraient qu'ils étaient des ascendants directs, mais après une recherche longue et difficile, j'ai constaté qu'il s'agissait seulement de collatéraux dont la vie avait été intimement mêlée à celle des Lévy pendant plusieurs générations.
Pour raconter l'histoire de cette famille, je vais mentionner beaucoup de monde. Je m'efforcerai d'être aussi clair que possible dans les liens de parenté. Mais je sais que c'est une lecture fastidieuse, aussi, pour plus de simplicité et de clarté, il sera bon de se reporter aux trois arbres généalogiques qui figurent en annexe, et qui donnent:
- le premier: les ascendants directs,
- le second: les ascendants Lévy avec les collatéraux, dont les Mendel,
- le troisième: les ascendants Dreyfus avec les collatéraux.
- le quatrième: les collatéraux Mendel.
Tous les noms figurant sur ces arbres généalogiques sont repris ensuite sur une liste où ils sont classés par famille, Lévy, Dreyfus et Mendel, et dans chaque famille par génération. Pour chaque nom je donne, autant que je le sache, les lieux et dates de naissance, de mariage, de décès, les filiations, etc.
Un certain nombre de personnes figurent dans les arbres généalogiques et dans cette liste, mais qui ne sont pas mentionnées dans mon récit pour éviter de le charger quand je n'avais rien de spécial à dire, mais que j'ai quand même jugé utile de faire figurer sur les documents en annexe. Vous verrez qu'en limitant à ceux présentant quelque intérêt, je n'évite pas des parties d'exposés assez lassant à lire.
Mon histoire de la famille va commencer au XVIII° siècle avec les Lévy, mais dans ce chapitre je donnerai des éléments qui situeront le cadre de vie dans ces villages à partir du XVII° siècle. Ensuite, nous verrons les Lévy au XIX° siècle et nous allons rencontrer dès le début de cette période les personnages sur lesquels j'ai quelques informations. Ensuite, je traiterai de la branche Dreyfus.
En raison des problèmes de noms, j'ai adopté quelques régles pour mon récit. Lorsqu'il s'agit de personnes citées par mon père, je retiens les noms et prénoms qu'il a employés, même s'ils sont différents de l'état-civil, car c'étaient certainement les noms et prénoms en usage dans la famille. Pour ceux dont il n'a pas parlé, je retiens le nom qui m'a paru le plus usité, sinon le nom de naissance, si je le connais, sinon le nom de mariage quand je l'ai trouvé. Souvent je ne connais un ascendant que par un seul document, par exemple un acte de mariage d'un enfant, je retiens donc ce seul nom.
Pour situer les générations, j'ai pris une numérotation ascendante en partant de mes petits enfants. Ils sont donc la première génération, mes fils et belles filles la seconde, mon père la quatrième, etc.
(1) La communauté des Mormons, ou "Eglise de Jésus-Christ des Saints des derniers jours", installée aux U.S.A. dans la région du Lac Salé, a entrepris un gigantesque inventaire des hommes du monde entier qui existent dans le temps présent ou ont vécu dans le passé. Ce travail est fait avec les méthodes les plus modernes, et le résultat en est concentré dans une sorte de bunker géant creusé dans une montagne à proximité de Salt-Lake-City. D'après le "Quid" de 1992, ils avaient alors recensé quatorze milliards d'individus, et ils poursuivent leur travail. Cette démarche a pour origine la croyance selon laquelle tout croyant peut obtenir par procuration le baptême, c'est à dire le salut, pour ses ancêtres.
On peut consulter gratuitement ces documents dans leurs églises, c'est ce que j'ai fait à Versailles.
Lorsque je me suis plongé dans les dossiers de mon père, au milieu d'une quantité de dossiers et papiers qui n'avaient rien à voir avec ma recherche actuelle, j'ai trouvé beaucoup de documents concernant la famille. Cela se présentait sous forme de notes manuscrites, dont certaines sur des petits morceaux de papier, d'autres tapées à la machine, sans qu'il s'agisse de récits complets, un cahier manuscrit dans lequel il voulait raconter sa vie, mais qu'il a arrêté au bout de cinquante pages d'une écriture large, après beaucoup de considérations générales. Il y avait aussi des documents d'état-civil, des papiers de succession sans intérêt, etc. Le tout mélangé à une quantité de notes écrites en vue d'un ouvrage philosophique ambitieux, mélangé également à une masse de papiers professionnels.
A de très rares exceptions près, aucun écrit de lui n'est daté. Pour ce qui concerne la famille, les toutes premières notes remontent visiblement à 1941, quand on pouvait encore croire utile de justifier des antécédents français auprès des autorité de Vichy. Après il a certainement continué à prendre quelques notes. Mais le plus grande partie a dûe être rédigée à partir de 1963, quand je lui ai demandé de le faire après la mort de ma mère. Il avait alors quatre vingt six ans.
Ses écrits présentaient une difficulté supplémentaire, c'est que lorsqu'il commençait un récit, il continuait souvent sur une autre idée, tout aussi intéressante, sans pour autant terminer le début de son récit. Par contre, je retrouvais quelquefois la suite dans une note commencée sur un autre sujet, mais qui revenait cette fois sur le récit resté en suspend dans une autre note.
J'ai trouvé aussi sous différentes formes, et toujours de façon très dispersées des notes et réflexions sur le judaïsme.
A partir de tout cela, j'ai dû faire un travail de tri et de reclassement, avec la satisfaction de me trouver devant une quantité d'informations parfaitement cohérentes, mais aussi de réflexions, bien plus importante que ce que je pouvais supposer.
Ce que j'avais ainsi découvert ne pouvait qu'exciter ma curiosité, et m'inciter à en savoir toujours plus. Alors je me suis lancé dans la recherche d'actes d'état-civil et documents divers pour mieux situer les personnages dont parlait mon père, et mieux saisir les liens de famille quand son récit n'était pas évident. J'ai fait une grande partie de ce travail par correspondance avec les mairies, les centres d'archives départementaux, les notaires, etc. J'ai consulté cette énorme documentation que réalisent les Mormons dans beaucoup de pays (1). Je suis allé aussi consulter sur place les archives départementales de la Moselle à Metz.
J'ai lu en même temps des livres d'histoire et des documents divers pour essayer de me plonger dans l'ambiance de l'époque.
Dans cette recherche, état-civil et autres, je voulais aussi m'assurer que les récits de mon père, rédigés à un âge avancé, ne comportaient pas d'erreur importante. Or plus j'accumulais d'informations, plus j'étais surpris par la précision de la mémoire de mon père. Il faut se rendre compte qu'un certain nombre de faits qu'il a rapportés remontaient à plusieurs décennies avant sa naissance et qu'il les rédigeait à près de quatre vingt dix ans. C'est à dire que, même si c'était dans le désordre, il avait mis par écrit une parties de la tradition orale de la famille.
A ce stade de mon travail je me contentais de regrouper le maximum d'informations sur les personnages dont parlait mon père, sans envie de remonter plus loin. Cela pour une raison simple, c'est que si j'étais curieux d'en savoir plus sur ceux dont parlait mon père, par contre je n'étais pas motivé par la recherche des racines, et par conséquent je ne voyais aucun intérêt à aligner des noms, quand je n'avais aucune information sur la vie de ces gens.
C'est la recherche de plus en plus approfondie de l'histoire des XVII° et XVIII° siècle, qui m'a fait changer d'avis. J'avais découvert en effet que si je ne pouvais rien apprendre sur mes ancêtres eux-mêmes, il était possible d'avoir une meilleur connaissance du cadre dans lequel ils vivaient, et je voulais alors savoir comment ils se raccordaient à l'histoire dans les cent à cent cinquante années qui précédaient la naissance de ceux dont parlait mon père. Après avoir pas mal hésité, je me suis inscrit, au début de 1992, au Cercle de Généalogie Juive.
Le danger c'est que j'ai découvert là de grandes possibilités d'information, et que la curiosité chaque jour plus attisée m'entraînait à aller plus loin et de plus en plus dans le détail. Je me suis senti pris par un jeu qui tient de l'enquête policière et du puzzle. Mais c'est un jeu sans fin, et il faut savoir et vouloir s'arrêter.
Il faut se rendre compte que ces généalogistes vont consulter, partout où c'est possible, des documents tels que les documents fiscaux du type registre de taille, des actes de notaires remontant à plus de deux siècles, les correspondances des autorités militaires de la même époque, et biens d'autres encore. Certains font dans les cimetières le relevé des tombes anciennes. Etc. Ils sont à la recherche de tout contact qui puisse permettre un échange d'informations. C'est ainsi que j'ai été en rapport avec deux généalogistes amateurs qui ont réuni sur ordinateur plus de six mille Dreyfus couvrant un certain nombre de générations. L'un deux m'a proposé de me mettre en rapport avec deux personnes, l'une en Amérique du Sud, l'autre dans l'est de la France, en raison d'une ascendance commune au niveau du XVIII° siècle.
Je l'ai dit, il faut savoir s'arrêter. C'est ce que j'ai fait, avec pas mal de regret de renoncer à en savoir plus. Mais je n'ai pas regretté cet effort supplémentaire avec le Cercle de Généalogie Juive, car j'ai quand même eu des précisions sur la famille, mais surtout j'ai eu l'occasion de mieux connaître, non plus l'histoire, mais des détails sur la vie des villages où ils ont vécu.
-Difficulté de la recherche.
Avec les juifs de l'est de la France, il y a des problèmes bien plus compliqués que pour les autres français.
L'Etat-Civil pour tous les citoyens a été mis en place en 1792. Avant cette date les catholiques tenaient des registres des naissances, des mariages, etc. Chez les juifs, rien de tel. Exceptionnellement, et très localement, des registres de circoncision. Et encore faut-il les trouver.
Suivant, je suppose, la tradition des ashkénases, l'usage le plus courant était de donner un nom à la naissance, nom qui était souvent celui du grand-père, auquel on ajoutait le nom du père. Mais l'usage était très variable d'une communauté à une autre et même d'une famille à une autre. De toute façon, quand l'usage est respecté, il n'est applicable qu'au fils aîné. Pour les suivants, ils ne peuvent évidemment pas tous porter le nom du grand-père. Je parle des fils, car pour les filles les règles paraissent encore beaucoup plus floues.
Pour compliquer la situation, j'ai pu constater que la même personne pouvait porter plusieurs noms différents au cours de son existence. Je donne un peu plus de précisions sur ce sujet dans l'annexe II.
L'instauration de l'état-civil ne résout pas les problèmes, car certains juifs oublient de faire ces formalités, et même s'ils les font, les changements de nom continuent. Napolèon prend alors un décret pour obliger les juifs, en 18O8, à choisir définitivement un patronyme. Il y eu certainement une amélioration, mais en ne considérant que ceux de notre famille, j'ai trouvé des individus avec plusieurs noms jusqu'à la fin du XIX° siècle. L'habitude était plus forte que la loi
D'après ce que j'ai lu, et ce que l'on m'a dit, les Lévy et les Cohen présentent une certaine stabilité en raison de leurs rangs sacerdotaux. Mais je n'ai pas eu l'occasion de le vérifier en ce qui concerne notre famille.
Des spécialistes arrivent parfois à se retrouver au milieu de ces changements de nom grâce aux signatures surtout quand elles sont en écriture hébraïque. L'un d'eux, à Metz, m'a dit que les Lévy faisaient toujours un signe particulier dans leurs signatures. Un autre a pu suivre la même personne parce que sa signature était toujours soulignées deux fois. Inutile de dire que je n'ai pas bénéficié de ces subtilités pour faciliter ma démarche.
A tout ceci s'ajoute les confusions dûes aux scribes qui avaient bien du mal à s'y retrouver. Certains avaient tendance, en Lorraine, à franciser les noms d'origine hébraïque, yiddish et germanique, tandis qu'en Alsace la tendance était à germaniser. Et l'on voit même des documents sur lesquels une personne est mentionnée sous un nom et signe sous un autre nom.
C'est pourquoi, dans un certain nombre de cas, mon père mentionne des gens sous un nom et un prénom que j'ai eu le plus grand mal à retrouver dans l'état-civil où ils peuvent figurer sous des prénoms, et quelquefois des noms, différents de ceux qu'il a indiqués, et même différents d'un acte d'état-civil à un autre. Nous aurons l'occasion de voir quelques exemples dans mon récit, sans que je m'arrête à tous les cas car ce serait trop long.
Pour les juifs nés avant 1792 et vivant à cette date, on a voulu imposer de leur faire établir par l'état-civil une déclaration de naissance à posteriori. Cela a-t-il été fait systématiquement? Toujours est-il que l'on connaît actuellement très peu de ces relevés. J'ai eu l'opportunité de connaître l'un d'entre eux qui m'a donné les filiations avec les dates de naissance jusqu'en 1724, et quelquefois les lieux de ces naissance. Je regrette que cela concerne des collatéraux et non des ascendants directs. Mais cela est tout à fait exceptionnel. Ici il s'agit d'un document trouvé dans une mairie de village, derrière une pile de dossiers, par un membre du Cercle de Généalogie Juive.
Autre difficulté: nous sommes dans des régions d'invasion et un certain nombre d'archives ont été détruites. C'est ainsi, qu'après avoir remonté une filière de notaires de 186O à nos jours, j'ai appris que le contrat de mariage de mon arrière grand-père Dreyfus avait disparu dans les bombardements de Reims de 1914-1918. Je l'ai regretté, car j'en attendais des informations intéressantes au sujet de ma grand-mère.
Dans l'Alsace française les documents anciens, même après la Révolution, sont écrits en allemand ancien, et en écriture allemande ancienne. Il se trouve que je lis cette écriture, mais quand elle est rédigée par les scribes de l'époque, cela devient problématique. Et puis mes connaissances en allemand, que j'ai étudié il y a bien longtemps, sont très émoussées. Je donne en annexe la photocopie de l'acte de naissance d'un ancêtre né en 18OO. Pour cette raison j'ai beaucoup moins poussé ma recherche sur la branche alsacienne de la famille, et je n'ai même pas essayé d'aller compulser les archives départementales du Haut-Rhin, alors que je l'ai fait à Metz pour la Moselle.
Encore un petit problème: le calendrier républicain qu'il faut transposer en calendrier grégorien. Simple exercice de gymnastique. Mais quand on rencontre le calendrier républicain écrit en allemand ancien, comme dans le document reproduit en annexe, on est tout de même un peu surpris.
-Organisation de ma recherche et de mon récit.
Dès le début de mon travail, j'ai choisi de prendre comme point de départ, les grands-parents de mon père. A partir de là je devais avoir quatre lignées à remonter. En fait j'ai découvert que le père de mon père était né de père inconnu, et les deux grands-mères paternelle et maternelle de mon père étaient soeurs. A cette génération je n'avais donc plus que deux lignées au lieu de quatre, les Lévy et les Dreyfus. Il y avait bien quelque part des Mendel dont tous les documents me montraient qu'ils étaient des ascendants directs, mais après une recherche longue et difficile, j'ai constaté qu'il s'agissait seulement de collatéraux dont la vie avait été intimement mêlée à celle des Lévy pendant plusieurs générations.
Pour raconter l'histoire de cette famille, je vais mentionner beaucoup de monde. Je m'efforcerai d'être aussi clair que possible dans les liens de parenté. Mais je sais que c'est une lecture fastidieuse, aussi, pour plus de simplicité et de clarté, il sera bon de se reporter aux trois arbres généalogiques qui figurent en annexe, et qui donnent:
- le premier: les ascendants directs,
- le second: les ascendants Lévy avec les collatéraux, dont les Mendel,
- le troisième: les ascendants Dreyfus avec les collatéraux.
- le quatrième: les collatéraux Mendel.
Tous les noms figurant sur ces arbres généalogiques sont repris ensuite sur une liste où ils sont classés par famille, Lévy, Dreyfus et Mendel, et dans chaque famille par génération. Pour chaque nom je donne, autant que je le sache, les lieux et dates de naissance, de mariage, de décès, les filiations, etc.
Un certain nombre de personnes figurent dans les arbres généalogiques et dans cette liste, mais qui ne sont pas mentionnées dans mon récit pour éviter de le charger quand je n'avais rien de spécial à dire, mais que j'ai quand même jugé utile de faire figurer sur les documents en annexe. Vous verrez qu'en limitant à ceux présentant quelque intérêt, je n'évite pas des parties d'exposés assez lassant à lire.
Mon histoire de la famille va commencer au XVIII° siècle avec les Lévy, mais dans ce chapitre je donnerai des éléments qui situeront le cadre de vie dans ces villages à partir du XVII° siècle. Ensuite, nous verrons les Lévy au XIX° siècle et nous allons rencontrer dès le début de cette période les personnages sur lesquels j'ai quelques informations. Ensuite, je traiterai de la branche Dreyfus.
En raison des problèmes de noms, j'ai adopté quelques régles pour mon récit. Lorsqu'il s'agit de personnes citées par mon père, je retiens les noms et prénoms qu'il a employés, même s'ils sont différents de l'état-civil, car c'étaient certainement les noms et prénoms en usage dans la famille. Pour ceux dont il n'a pas parlé, je retiens le nom qui m'a paru le plus usité, sinon le nom de naissance, si je le connais, sinon le nom de mariage quand je l'ai trouvé. Souvent je ne connais un ascendant que par un seul document, par exemple un acte de mariage d'un enfant, je retiens donc ce seul nom.
Pour situer les générations, j'ai pris une numérotation ascendante en partant de mes petits enfants. Ils sont donc la première génération, mes fils et belles filles la seconde, mon père la quatrième, etc.
(1) La communauté des Mormons, ou "Eglise de Jésus-Christ des Saints des derniers jours", installée aux U.S.A. dans la région du Lac Salé, a entrepris un gigantesque inventaire des hommes du monde entier qui existent dans le temps présent ou ont vécu dans le passé. Ce travail est fait avec les méthodes les plus modernes, et le résultat en est concentré dans une sorte de bunker géant creusé dans une montagne à proximité de Salt-Lake-City. D'après le "Quid" de 1992, ils avaient alors recensé quatorze milliards d'individus, et ils poursuivent leur travail. Cette démarche a pour origine la croyance selon laquelle tout croyant peut obtenir par procuration le baptême, c'est à dire le salut, pour ses ancêtres.
On peut consulter gratuitement ces documents dans leurs églises, c'est ce que j'ai fait à Versailles.

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