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Wednesday, November 23, 2005

Chapitre XI L'EVOLUTION DES JUIFS D'ALSACE LORRAINE AU COURS DU XIX° SIECLE

-Une recherche difficile.
Avec le chapitre précédent j'ai terminé mon survol de l'histoire des juifs, pour la partie qui m'intéresse, et pour l'essentiel, jusqu'aux environs de la naissance de mon père.
Dans le présent chapitre je veux rapporter ma recherche sur l'évolution de la population juive d'Alsace Lorraine au cours du XIX° siècle. C'est la recherche par laquelle j'ai commencé pour comprendre le cadre dans lequel évoluaient les générations de ma famille dont mon père racontait l'histoire.
Au début, après avoir mis en ordre les souvenirs de mon père et commencé à rédiger ce que vous lirez plus loin, j'ai commencé à chercher dans les services d'archives des actes de naissance, mariage ou décès des personnes dont parlait mon père, et simultanément je compulsait des ouvrages pour préciser l'image que j'avais de mon sujet. Je ne pensais pas à une recherche, tout au plus un complément d'information. Mais, aussi bien les informations que j'obtenais sur les états-civils, que ce que je découvrais dans mes lectures, ont aiguisé ma curiosité et m'ont chaque fois obligé à aller plus loin. Alors, peu à peu j'ai été conduit à remettre sans cesse en question, non seulement ce que je croyais savoir, mais aussi ce que j'avais cru pouvoir comprendre lors de précédentes lectures. Ce que je rapporte maintenant, je le fais avec beaucoup de prudence, après avoir vingt fois repris ma copie.
Etant donné la difficulté du sujet, j'ai limité autant que possible ma réflexion à l'évolution des juifs installés en Alsace Lorraine avant la Révolution, c'est à dire à ce qui m'intéresse ici, ma famille paternelle. J'ai pratiquement ignoré les juifs immigrés par la suite, et je n'ai étendu ma réflexion au judaïsme français et à celui du monde occidental que lorsque cela m'a paru indispensable pour mon sujet.
-L'histoire telle qu'on la raconte et la réalité de l'histoire.
Erckmann-Chatrian, écrivains du XIX° siècle, ont publiés un certain nombre de contes, romans et oeuvres dramatiques, dont le Petit Larousse écrit qu'ils "forment une sorte d'épopée de l'ancienne Alsace". Et ailleurs je lis "deux écrivains dont la gloire est de faire revivre dans sa vérité quotidienne une période qui va de 1775 à 1875". Et l'on ajoute encore qu'ils ont grandi "dans l'ambiance de la Révolution et de l'Empire".
Alors que j'avais déjà beaucoup écrit sur l'histoire de la famille, j'ai lu quelque part que leur roman "L'ami Fritz" donnait une idée précise de la vie des juifs en Alsace à cette époque. J'ai pensé que c'était une bonne opportunité pour mieux me plonger dans l'ambiance où avait vécu mes ancêtres. Alors je me suis procuré cet ouvrage dans la collection du livre de poche, dont la couverture présente ce roman comme "une peinture fidèle des moeurs et coutumes de la vieille Alsace". Et j'ai lu "L'ami Fritz", qui donne une idée souriante de la vie des juifs dans cette région dans une période que l'on peut situer entre la fin du XVIII° et le début du XIX° siècle.
A ce moment je n'avais pas encore connaissance de l'histoire des juifs que j'ai rapportée dans les pages précédentes. J'étais encore plongé dans les écrits de mon père, qui ne montraient pas une vie facile pour notre famille à cette époque, mais il n'y avait rien non plus qui contredise vraiment le roman. Et puis je trouvais chez mon père des récits sur les personnages et la vie d'une famille, tandis qu'Erckmann-Chatrian décrivaient une société, ce n'était donc pas tout à fait sur le même plan. Je tenais compte aussi de ce que les romanciers vivaient à l'époque qu'ils évoquaient, tandis que mon père rapportait des souvenirs remontant déjà à plusieurs générations, même s'il en avait connu des représentants..
C'est plus tard que j'ai découvert que la réalité était très éloignée de l'image idyllique décrite par nos romanciers. Et cela, non seulement j'ai eu du mal à le découvrir, mais aussi à le comprendre et à faire le point.
Finalement après avoir compulsé un certain nombre d'ouvrages j'ai pu me rendre compte que pendant environ cent trente ans il y a eu une sorte de black-out sur cette période de l'histoire des juifs de France. Drumont, le pourfendeur des juifs pendant l'affaire Dreyfus y fait allusion, mais c'est exceptionnel. Il a fallu attendre 1928 pour que l'on se penche sérieusement sur les décrets de Napoléon de 18O8, et cela dans une thèse d'un nommé Auchel intitulée "Napoléon et les juifs", dont on n'a d'ailleurs pratiquement pas parlé à l'époque.
Mon père semble n'avoir eu qu'une idée approximative de cette partie de l'histoire.
Pris entre une histoire sur laquelle on a jeté un voile, et des romanciers qui ont donné une image embellie, mais admise comme une réalité, j'ai eu beaucoup de mal à dégager la véritable ambiance de la société que je voulais étudier. Mais dans cette recherche, qui tient de l'enquête policière, je me suis pris au jeu, et j'ai été beaucoup plus loin que tout ce que j'avais pu imaginer.
-L'évolution sociale.
La société française, comme celle des autres pays occidentaux, a beaucoup évolué au cours du XIX° siècle. Au début du XX°, on peut la définir schématiquement de la façon suivante.
Une grande bourgeoisie formée de banquiers et d'industriels, et disposant d'une importante puissance économique, mais aussi politique. Une bourgeoisie moyenne constituée de professions libérales, grands commerçants et scientifiques. Une petite bourgeoisie où l'on trouve des fonctionnaires, des petits commerçants et des employés. Une classe ouvrière de plus en plus nombreuse à laquelle on peut rattacher les artisans. Enfin une population rurale qui a déjà commencé à décroître.
Dans ce cadre, les descendants des juifs d'Alsace Lorraine, dont beaucoup ont été s'installer dans les villes, se répartissent, très en gros, de la façon suivante. Ils sont très présents dans la bourgeoisie des affaires et la bourgeoisie des professions libérales, en nombre proportionnellement moins important dans la petite bourgeoisie, et si on en trouve un certain nombre chez les artisans, ils sont pratiquement absents de la classe ouvrière et du monde rural.
J'ai trouvé quelques chiffres sur la situation en 186O. A cette date on estime déjà que 25% du judaïsme français appartenait aux différentes couches de la bourgeoisie, et à Paris 70% se situent dans les couches moyennes et supérieures de la bourgeoisie. Le nombre des pauvres qui atteignait encore 9O% de la population juive alsacienne en 1825, était tombé à 13% en 1857.
En moyenne, sans être riche, cette population jouissait d'une modeste aisance.
Mais cet examen montre, qu'en tenant compte du petit nombre des descendants des juifs de l'est de l'époque de la Révolution, ils sont proportionnellement beaucoup plus implantés dans les classes les plus élevées de la société que les chrétiens.
Et si l'on compare cette situation à celle de leurs ancêtres qui, quelques décennies plus tôt, étaient au ban de la société, on peut se poser des questions sur l'importance et la rapidité de cette évolution. C'est ce que j'ai essayé de comprendre.
-La volonté d'oubli.
Dans un premier temps les juifs de l'est ont refusé l'idée des changements voulus par les révolutionnaires. Ensuite s'est progressivement instaurée la volonté de tout faire pour devenir des citoyens à part entière. Mais compte tenu de la culture dont ils ont héritée, cela posait de nombreux problèmes.
En premier lieu ils souffrent d'avoir été une population avilie, méprisée. Même s'ils en ont été victimes sans en avoir la responsabilité, ils ont été considérés comme dégénérés. Il ne faut pas oublier qu'à leur sujet on ne parle que de les "régénérer", même ceux qui les ont défendus pendant la Révolution. Dans une société où ils sont devenus libres, c'est une image qui leur colle à la peau et dont ils veulent se débarrasser.
Pour comprendre cela il faut se rendre compte du point auquel on était arrivé. J'ai déjà mentionné que, à cette époque, l'aversion envers les juifs avait surtout des motifs d'ordre économique. Dans tout ce que j'ai consulté, l'antijudaïsme apparaît très peu. Pour en donner la mesure, voici un exemple. Dans le journal "Les Archives Israélites" de 1842, un article, cité par Patrick Girard, s'en prend au Dictionnaire de l'Académie, qui donnait comme définition du mot juif: "On appelle juif un homme qui prête à usure, qui vend exorbitamment cher et qui cherche à gagner de l'argent par des moyens injustes et sordides". Pour l'Académie, assemblée on ne peut plus qualifiée en matière de dictionnaire, le mot ne désigne plus un homme membre d'une communauté, c'est devenu un qualificatif comme voyou, malfrat, voleur... Le problème était tel que dès 18O6 un des principaux personnages du judaïsme alsacien proposa de supprimer le mot juif de la langue française en raison de la connotation péjorative que ce terme évoquait. Et si cette proposition n'a pas été retenu c'est en raison de sa liaison avec la Judée antique. Il est important de souligner que ceux qui soulevaient de tels problèmes ne pensaient nullement à renier leur origine ou leur culture. Au contraire, ils étaient d'ardents défenseurs du judaïsme et de sa spécificité. Il ne s'agissait pas pour eux de renier leur croyance ou d'en avoir honte, mais de retrouver une dignité d'homme.
C'est cette volonté d'oubli et de "régénération" qui a conduit au choix du terme "israélite". J'en ai trouvé la première trace à propos de l'Assemblée réunie par Napoléon. L'Empereur avait convoqué des "Rabbins, notables, et autres juifs", mais dans les documents de cette Assemblée on voit qu'elle s'est elle même intitulé "L'Assemblée des Députés Israélites". Par la suite c'est le terme qui est uniformément employé pendant toute l'histoire du XIX° siècle que j'ai étudiée. On dit le consistoire israélite, la jeunesse israélite, les journaux des différentes tendances, même orthodoxes, s'intitulent l'Israélite Français, les Archives Israélites, l'Univers Israélite, etc...
Il y a d'ailleurs d'autres termes, comme syndic, qui ont été bannis comme rappelant trop de mauvais souvenirs. Cela non plus ne correspondait pas à un reniement.
Un autre aspect de la volonté d'oubli. Au fur et à mesure que l'on avance dans le XIX° siècle, il s'établit dans les milieux juifs une sorte de vénération pour la Révolution Française, dont je parlerai plus loin. Cela permet de gommer tout ce qui s'est passé avant, et de rejeter aussi loin que possible la période exécrée, celle où l'on avait été un peuple méprisé.
Et c'est ainsi que l'historiographie juive a rejoint les thèmes de l'histoire de la Révolution racontée à la mode laïque et républicaine.
-La religion, l'intégration et l'assimilation.
L'accès à la citoyenneté a entraîné des évolutions complexes. Le problème de fond avait été posé pendant la Révolution par Clermont-Tonnerre, lorsqu'il avait déclaré à l'Assemblée "Il faut tout refuser aux juifs comme nation dans le sens d'un corps constitué, et accorder tout aux juifs comme individus". Autrement dit, le judaïsme n'avait sa place dans la société que réduit à une religion, comme le catholicisme et le protestantisme. Pour Eisenberg, c'était la remise en cause du sentiment d'exil et de l'aspiration au retour à Sion, qui constituaient un des éléments fondamentaux de la foi juive.
Une question de fond vint des juifs eux-mêmes, car pour beaucoup d'entre eux, qui considéraient comme plus important l'humanisme, que le rituel du judaïsme, la Déclaration des Droits de l'Homme apparaissait être l'expression moderne des Tables de la Loi.
A partir de là des tendances se sont affrontées pendant des décennies allant des orthodoxes aux plus libéraux. Mais même les orthodoxes qui prônaient une société séparée, sorte de ghetto volontaire, étaient profondément attachés à la France. Finalement ce sont les libéraux, largement majoritaires, qui ont fait prévaloir leurs choix.
Cet attachement aux principes de la Révolution et à la France n'était nullement artificiel, mais, au contraire, se transformait en devoir religieux, parfaitement compatible avec le judaïsme, puisque fondé sur lui. Les différents régimes qui s'étaient succédés depuis 1789 bénéficiaient de cet attachement car aucun ne remettait en cause ces valeurs essentielles. On peut dire qu'au Second Empire le passage de la nation juive à la religion israélite est définitivement accompli.
Pour ces croyants, ces bienfaits, ils le devaient à la volonté divine.
Nombre de discours sur ce thème illustrent cette façon de penser. C'est Isidore Cahen qui écrit dans "Les Archives Israélites" du 4 novembre 188O "La Révolution de 1789, voilà notre seconde loi du Sinaï, voilà le seul étendard autour duquel nous, israélites, nous devons nous grouper.". C'est un rabbin qui vers les années 189O proclame que la Révolution Française a été leur seconde sortie d'Egypte. Un autre parle du "doigt de Dieu qui nous a fait passer dans notre heureuse France de l'esclavage à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil à la fête, des ténèbres à la lumière". Un autre encore veut afficher "amour et reconnaissance à la France, mère si tendre et généreuse, qui la première nous a rendu nos droits".
Dans la préface du livre de Michael R. Marrus "Les Juifs de France et l'Affaire Dreyfus" paru en 1972, Pierre Vidal Naquet, considérant cette période, parle des juifs pour qui la France de 1789 est la seule héritière des anciens d'Israel, de ceux pour qui la France accomplissait les prophéties, et de ceux qui "envisageaient sans crainte la fusion du judaïsme au sein de l'humanisme ambiant".
Ce ne sont pas là que des paroles, car pour l'ensemble de cette population cela s'est traduit par un réel attachement à la patrie française, et l'on aura l'occasion par la suite de vérifier la réalité et la force de ce patriotisme.
Cet évolution du judaïsme dans les esprits s'accompagne d'une évolution dans les formes qui n'est pas limitée à la France. Eisenberg écrit " (ces formes) furent fortement influencées par le désir des communautés juives - en Europe occidentale et centrale - de les rendre similaires, voire conformes, à celle des autres cultes." Et il énumère: les rabbins qui prirent le costume ecclésiastique, les synagogues qui furent construites sur un mode monumental qui les faisaient ressembler aux églises, la musique qui, malgré l'interdiction de la loi talmudique, fut introduite dans les offices. Et aussi en France, la mise en place des Consistoires et des structures hiérarchiques.
Toute cette évolution se fait jusqu'aux années 186O - 188O sans porter vraiment atteinte à la ferveur religieuse et même à la culture juive. Les juifs continuent à se marier presqu'exclusivement entre eux. On pourrait dire qu'ils sont des hommes assimilés dans la vie courante, mais qu'ils redeviennent juifs à la maison.
Dans les années suivantes la tendance va évoluer pour plusieurs raisons. Pour la première de ces raisons, je cite Eisenberg lorsqu'il écrit "...force est de constater que la seconde moitié du XIX° siècle est plutôt marquée par une régression de la pratique religieuse. Le judaïsme n'y échappe pas.". J'ajoute que cela s'est poursuivi au XX° siècle, au moins jusqu'à 194O (après, je ne me suis pas posé la question). Seconde raison, l'école laïque, dont je montrerai plus loin l'importance dans l'éducation des jeunes juifs. C'est un enseignement qui n'incite pas au sentiment religieux. Troisième raison, Il y a de plus en plus d'accrocs à l'endogamie qui constituait un élément de préservation de la culture et de la foi juive. On peut aussi mentionner de nombreux juifs, qui à la recherche d'idéal humaniste, s'orientent vers le socialisme.
Parlant des juifs en général, Eisenberg constate "..en 1939 une partie du peuple juif était déjà en voie de "réduction à l'état laïc" et n'avait plus que de vagues attaches avec la tradition religieuse.". C'est, à mon avis, encore plus vrai pour la plus grande partie des juifs que je considère ici, ceux issus des vieilles familles d'Alsace-Lorraine.
-L'évolution professionnelle et l'attrait des études.
Les juifs alsaciens lorrains ont été très sensibles au thème de la "régénération" nécessaire. Dès que l'évolution politique leur a permis de se libérer des interdits de l'Eglise, les communautés se sont préoccupées de former et installer des juifs dans tous les métiers exercés par les chrétiens. Les métiers utiles, disait-on, par opposition aux métiers d'usure.
Cet effort fut développé avec plus d'efficacité après la création des Consistoires en raison de l'autorité dont ceux ci disposaient, et s'est poursuivi pendant plusieurs décennies.
Simultanément il y eu un grand engouement pour les études. Max I.Dimont dans "Les juifs, Dieu et l'Histoire", s'interrogeant sur la rapide progression des juifs dans la société à cette époque, répond en se situant au niveau des différents pays de l'Europe Occidental:
"Comment cela fut-il possible?
"La réponse est complexe, mais elle peut se ramener à trois facteurs principaux. Les juifs usèrent de cet instrument dont ils s'étaient servi aux époques babylonienne, perse, romaine, islamique et médiévale, de cet instrument qui leur permit de survivre: l'instruction. Après avoir été confinés pendant trois cents ans dans les ghettos, les juifs, pour surmonter le double handicap d'être à la foi les outsiders et les "tard venus", durent se montrer deux fois plus capables que leurs concurrents chrétiens. Ils n'hésitèrent pas à se préparer à n'importe quelle profession sans se soucier de savoir s'ils auraient ou non la possibilité de l'exercer. Ils étudièrent nuit et jour, pendant des années, pour se distinguer dans les domaines qu'ils avaient choisis. les universités ne purent faire autrement que de reconnaître leurs brillantes performances intellectuelles et leurs réalisations admirées du monde entier. Les gouvernements ne purent ignorer leur contribution à la science, à l'industrie et au commerce. Et comme ils se distinguaient dans leur partie, les chrétiens firent de plus en plus appel à eux, qu'ils fussent hommes de loi, médecins, architectes ou hommes d'affaires.

Il me semble que ce texte apporte une part de la réponse à la question que je me posais. J'ajoute qu'il semble bien s'appliquer au cas de la France du XIX° siècle. Et pour confirmer cet avis, je prends comme exemple le livre de Patrick Girard lorsqu'il écrit que pendant les trente premières années d'existence de l'Ecole Polytechnique, 1OO des 4OOO élèves étaient juifs (2,5%), alors que dans la population française la proportion était d'un juif pour 4OO habitants (O,25%).
Dans cette question d'éducation je veux mentionner un autre aspect. Comme les normands, les bretons, les vendéens, les occitans, les basques, etc, les juifs passent par le moule de l'école laïque obligatoire qui dispense à tous un enseignement uniforme. Mais tandis que beaucoup subissent plus ou moins bien cette situation, les juifs, avides d'études, sont consentants et deviennent même les propagateurs de cet idéal français. Et cela, vous en trouverez l'illustration dans les souvenirs personnels de mon père que je rapporte dans les chapitres suivants.
-Les juifs et l'argent.
Pendant des siècles l'Eglise a interdit aux juifs de posséder des biens immobiliers, et de toute façon comme on les chasse d'un endroit à un autre, il leur est impossible, sauf exception d'avoir ce genre de propriété. Leur seul bien possible reste l'argent, ou des valeurs qu'ils peuvent transporter avec eux.
Pendant des siècles l'Eglise s'est également acharnée à leur interdire progressivement tous les métiers. Tous sauf les métiers d'argent, mal vus, sinon interdits pour les chrétiens. Alors pendants des siècles beaucoup d'entre eux ont vécu d'usure, de prêt. Non seulement avec leur argent, car ils en avaient peu, mais souvent avec celui de chrétiens qui n'hésitaient pas à en profiter.
Avec les protestants on a vu la fin du féodalisme et la naissance de la libre entreprise, en commençant par des pays comme la Hollande , l'Angleterre, etc. En France, c'est à partir du XIX° siècle que la libre entreprise va se développer.
Dans ce cadre, les juifs qui ont la pratique des métiers d'argent, et qui ont appris à prendre des risques auxquels les catholiques ne sont pas formés, se trouvent biens placés. Non seulement dans les métiers de la banque et de la finance, mais aussi pour installer des industries qui nécessitent des investissements et des endettements.
De plus, l'expérience qu'ils ont dans ce domaine, leur donne une capacité d'invention dans les méthodes financières et les mécanismes du crédit.
-La III° République, dernière étape de l'intégration.
Si des juifs avaient accédé au rang de Ministre en 1848, la haute administration leur restait encore inaccessible lors de la proclamation de la III° République. Sur ce sujet, voici, en résumé, ce qu'explique Perrine Simon-Nahum.
En 1871, sauf rares exceptions, l'Administration, armée, diplomatie, magistrature, préfets, université, a gardé le même personnel que sous le second Empire, qui l'a lui-même reçu de la II° République et de la Monarchie de juillet.
Des hommes comme Gambetta vont lutter pour que l'administration publique soit accessible sans distinction de religion ou d'opinion.
Les juifs obtiendront d'abord des postes dans les grands corps dépendant du pouvoir politique: Conseil d'Etat, Cour de Cassation, Corps préfectoral. L'accès sera plus difficile dans les corps comme la diplomatie ou la Cour des Comptes, où l'hérédité administrative était de règle et les magistrats inamovibles. L'accès aux plus hauts postes de l'administration passera également par les grandes écoles, surtout polytechnique, où les juifs entrent de plus en plus nombreux.
On peut considérer que c'est au début des années 19OO que les dernières barrières sont tombées.
-Remarques.
Dans ce chapitre consacré au XIX° siècle je n'ai pas mentionné la pensée judéophobe, toujours vivante. C'est une question que je reprendrai dans le cadre de l'affaire Dreyfus en racontant l'histoire de mon père.
Je veux ajouter une autre remarque sur mes lectures. Malgré la misère et les conditions morales qu'ils ont supportés dans ces régions de l'est, il y a un attachement à cette terre d'Alsace et de Lorraine. Même quand ils partent. Je l'ai senti en eux mêmes et dans la mémoire de leurs enfants.
Et pour terminer ce chapitre, je crois intéressant de faire un rapprochement entre l'évolution en France et dans les pays voisins. Pour cela je résume cette fois encore l'explication de Perrine Simon-Nahum qui s'est penchée en profondeur sur cette période de l'histoire. Pour elle, la rencontre du judaïsme français avec l'histoire au XIX° siècle, se situe sur un plan politique et social, tandis que dans les Etats Allemands cette évolution se fait au plan politique, mais plus encore au plan intellectuel, dont les maîtres à penser ne sont pas sans influence sur le judaïsme français. Il y a également l'Angleterre et les "états mercantiles" Italiens, où la priorité est donnée à l'utilité économique de la nation juive.

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