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Wednesday, November 23, 2005

Chapitre IV LE PROTESTANTISME - LE PATRIOTISME

J'ai mentionné qu'enfant j'allais à l'Ecole du dimanche protestante. J'ai même été louveteau. Mais plus important que cela, il y a eu la rigueur morale protestante de ma mère dans laquelle j'ai été élevé, tempérée il est vrai par la largesse d'esprit de mon père.
Je parlerai peut être de cette culture protestante si j'arrive à écrire un jour l'histoire de ma famille maternelle. Mais ce que je veux rappeler ici c'est que pendant cette période entre les deux guerre, les protestants étaient aussi en situation de minorité marquée par ses particularités. C'est ainsi que dans les articles financiers on employait le terme de "banque protestante" autant que celui de "banque juive". Et il est intéressant de noter que les bourgeois de ces deux minorités s'étaient trouvé du même côté lors des luttes anticléricales et qu'ils s'étaient beaucoup côtoyés dans la franc maçonnerie.
Toutes ces considérations sur les juifs, les protestants, les catholiques ne me sont venues à l'esprit que pour situer l'ambiance de ma jeunesse et du récit que j'entreprends. Par contre, ce qui a dominé ma jeunesse c'est le problème allemand, à la fois par le souvenir des précédentes guerres et par la menace progressive de la prochaine. Et cela n'était pas du domaine des idées ou des opinions, mais bien une réalité vécue durement par plusieurs générations.
Mes ancêtres paternels avaient vécu sur cette terre d'invasion qu'était l'Alsace Lorraine. Ma trisaïeule a subi les cosaques à la fin du premier Empire. Une partie de ma famille a vécu le siège de Paris. Mon grand père paternel, que j'ai connu, avait fait la guerre de 187O et participé à la défense de Paris. Ma grand mère maternelle, morte quand j'avais vingt ans, me parlait des "prussiens". Tous deux appartenaient à une génération qui avait connu deux invasions. Et dans cette même génération c'était une partie de ma famille paternelle qui avait dû quitter l'Alsace en 187O pour rester français.
Mon père et ses amis de sa génération avait fait la guerre de 1914-1918 contre "les boches". Ils nous répétaient les histoires de Verdun, de Douaumont, du Chemin des Dames.....
J'ai grandi dans la vénération des héros de la guerre de 1914, Joffre, Foch, Clémenceau...A leur décès le gouvernement décidait plusieurs jours de deuil national avec drapeaux en berne sur tous les monuments. Leurs obsèques donnaient lieu à un jour férié en semaine pour des funérailles nationales en grande pompe, avec cercueil sur un affût de canon et un important défilé militaire traversant une grande partie de Paris. J'avais une dizaine d'années et mon père très respectueusement m'emmenais à toutes ces cérémonies. Il m'emmenait également aux défilés du 14 juillet et du 11 novembre qui avaient alors le sens de fêtes nationales très patriotiques
Mais il y avait aussi des réalités beaucoup plus proches et tangibles pour l'enfant que j'étais. Ainsi mon oncle Maurice, le plus jeune frère de ma mère, était revenu de la guerre gazé après avoir eu de graves blessures et les pieds gelés. Un homme doux, gentil qui était devenu une loque humaine. Après des années douloureuses il est mort en 1931 âgé de 41 ans alors que j'avais 12 ans. Et aussi l'oncle Marcel, autre frère de ma mère, réformé pendant la guerre après avoir été gazé. Il a vécu de nombreuses années très diminué par de graves affections pulmonaires. Il en est mort en 1935 âgé de 54 ans quand moi j'avais 16 ans.
Et tandis que je vivais les souvenirs encore chauds et les séquelles de la guerre précédente, je vivais également l'évolution vers une nouvelle guerre qui paraissait de plus en plus inévitable . Les faits se succédaient, tous dans le même sens. la montée d'Hitler à la fin des années 192O avec ce que cela représentait comme volonté de revanche. Le début de la construction de la ligne Maginot en 193O, j'avais dix ans. Le réarmement allemand dont les journaux parlaient sans cesse. La remilitarisation de la Rhénanie en 1936 (nous ne laisserons pas Strasbourg sous les canons allemands!), j'avais 16 ans. L'annexion de l'Autriche en 1938, j'avais 18 ans. Munich en 1939.....et puis la guerre le 2 septembre 1939, je n'avais pas encore 2O ans.
Je n'énumère pas cela pour faire un cours d'histoire, mais pour bien faire sentir combien ce problème allemand a été présent à tous les âges de ma jeunesse, et aussi pour mettre en évidence la différence entre le contexte dans lequel j'ai vécu mon jeune âge et celui dans lequel ont grandi mes fils.
Il ne faut pas croire cependant que l'on vivait dans l'obsession. Il y avait aussi la vie courante avec une bonne part de problèmes difficiles dont je parlerai peut être un jour. C'était simplement le contexte de ma vie. On ne parlait pas d'aller tuer du boche, mais on vivait sans passion la pression d'événements portant une fatalité inéluctable.
Le résultat de cette éducation et de ce contexte c'est que naturellement et avant tout je me sentais Français, profondément patriote sans être chauvin et refusant tout esprit de chapelle ou de clocher. C'est dans cet esprit que j'ai fait six ans de guerre, en croyant à ce que je défendais.
Dans les pages qui suivent, je vais vous raconter l'histoire d'une famille juive qui, en harmonie avec sa pensée, a choisi depuis plusieurs générations d'être Française, avec la fierté de son choix et le courage de l'assumer. Je pense que c'est un héritage qui a tenu sa place dans mon éducation.

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