Chapitre III LES JUIFS EN FRANCE ENTRE LES DEUX GUERRE
Comme je vais parler de moi, je commence par exposer dans quelle situation je me trouvais.
Mon père, juif, avait épousé une catholique en premières noces, puis une protestante, ma mère,après avoir divorcé. Ma mère, protestante, malgré sa foi très vivace, avait épousé un catholique en premières noces, puis un juif, mon père, après son veuvage. Ma grand-mère maternelle, qui vivait le plus souvent avec nous, avait épousé un catholique tout en élevant ses enfants dans la foi protestante. Et pour ajouter à ces imbrications, j'avais choisi, adolescent, d'avoir une tendre amie chinoise.
Comme une suite logique de ce qui précède, il y a eu une période de mon enfance où, m'appelant Lévy, j'allais en semaine dans une école catholique, et le dimanche je suivais les cours d'instruction religieuse à "L'école du dimanche" protestante.
On peut comprendre que, dans cette ambiance, j'ai appris à respecter la foi des autres, en demandant seulement, en contre partie, que l'on respecte ma façon de penser. Bien entendu je parle de respect, et non de simple tolérance.
Alors qu'étais-je? La question ne se posait pas. Si elle s'était posé, je pense que j'aurais répondu protestant, mais sans grande conviction, car même jeune, je n'éprouvais pas le besoin de la foi. Mais si on m'avais dit du mal des juifs, j'aurais certainement réagi car j'aimais tendrement mon père. Mais cette question non plus ne s'est pas posée.
Pour bien situer mon approche de toutes ces questions, je précise bien que pour moi la différence entre catholiques, protestants et juifs se situait uniquement sur un plan religieux. Il faudra beaucoup d'années pour que je réalise que pour certains, la question pouvait se poser autrement pour les juifs.
J'étais conscient d'être issu de deux minorités qui avaient eu des problèmes en raison de leur refus du dogme catholique, ces problèmes pouvant même se situer au niveau politique, comme je l'apprenais avec l'histoire des protestants. Mon père parlait quelquefois de l'Affaire Dreyfus. Il le faisait sans passion. Ma grand-mère était plus véhémente quand elle parlait des catholiques (qu'elle appelait "les calotins", le clergé étant "la calote"). Mais cela n'allait pas très loin.
Moi j'avais l'impression que les protestants avaient été beaucoup plus persécutés que les juifs. A l'école mes cours d'histoire me parlaient de la lutte contre les protestants, de la Saint-Barthélémy, jamais des juifs, sauf plus tard de l'affaire Dreyfus qui ne m'apparaissait pas dramatique. Dans l'instruction religieuse des chrétiens, on me parlait des juifs, des lévites. Mais, comme l'histoire grecque et romaine, cela me paraissait loin, très loin.
Moi, dans tout cela, avais-je le sentiment d'appartenir à une communauté? Je peux seulement dire que je ne me le demandais pas, qu'on ne me le demandait pas. J'étais moi. Ma communauté c'était ma famille et au delà mon pays.
Il n'en restait pas moins que je m'appelais Lévy, et que quand les nazis et les gens de Vichy sont arrivés, cela suffisait pour me classer comme juif sans autre considération.
Mais avant 194O, dans cette France que certains dépeignent comme foncièrement antisémite, est-ce que ce nom de Lévy m'a posé des problèmes?
C'est la question à laquelle je vais essayer de répondre maintenant.
-Le temps de ma jeunesse.
Vers sept-huit ans j'ai passé un peu plus de deux années dans des écoles catholiques. Je n'ai conservé que des souvenirs sympathiques, sans avoir souffert de la moindre discrimination. Pourtant j'étais ostensiblement un être à part, puisque, sur instruction de mes parents, j'étais le seul à ne pas assister aux offices religieux, même quand ils se situaient au milieu des heures de cours.
A neuf ans je suis allé au lycée Michelet où je suis resté quatre ans de la sixième à la troisième. Dans les classes où je suis passé il y avait des Cohen, des Meyer, des Grumbach, et bien d'autres, dont certains, assez rares, affichaient leurs pratiques religieuses, par exemple en venant en classe le samedi mais sans travailler, sans même prendre un porte plume. Aucun d'entre nous ne cherchait à nouer de relations particulières avec les autres. Nous avions nos amitiés, sans distinction. A l'époque mon meilleur ami s'appelait Legros. Personne ne marquait de différence.
Ensuite je suis allé dans une boite à bachot, l'"Ecole Malesherbes", où j'ai connu mon ami Tonio. J'y suis resté deux ans. L'école était dirigée par notre professeur de lettres, le père Tinant disions nous, que nous aimions et respections. Il était royaliste d'Action Française et, sans nous parler de ses convictions, ne s'en cachait pas. Nous étions quatre à six par classe. Je n'ai pas le souvenir que quiconque, élève ou professeur ai eu une parole ou une attitude désobligeante à mon égard.
Pourtant, à cette époque, il y avait Charles Maurras, il y avait Gringoire qui s'en prenaient violemment aux juifs. Contrairement à ce que l'on peut penser maintenant, cette propagande avait très peu de conséquence. Et quand je cherche dans mes souvenirs, en me replaçant dans l'état d'esprit de cette période, tout le confirme.
Ainsi, avec Tonio, nous fréquentions les milieux d'extrême droite, les ligues. Tonio était inscrit aux "Jeunesses Patriotes" de Taittinger, un mouvement qui était, par rapport aux autres ligues, relativement modéré. Moi j'avais 14 - 15 ans, je n'était pas inscrit, mais je le suivais dans les réunions et les manifestations. Plus tard j'ai été inscrit, un temps très court, aux "Croix de Feu". Je l'avais fait sans enthousiasme car je n'aimais pas le créateur de ce mouvement, de la Rocque, mais j'étais très attiré par Mermoz. Dans ces milieux, pour moi, Lévy, il n'y avait pas de problème.
Mon père, bon radical socialiste, n'approuvait pas mes sympathies pour les ligues et me le disait. Mais je n'ai pas le souvenir qu'à cette occasion il ait mentionné le problème de l'antisémitisme. S'il l'avait pensé il me l'aurait dit sur un ton ferme et je m'en souviendrai. Il connaissait bien Tonio et était au courant de son appartenance aux Jeunesses Patriotes, dont Tonio portait en permanence l'insigne. Il ne m'a jamais dit que c'était une mauvaise fréquentation, au contraire il l'aimait beaucoup. Il n'a certainement jamais fait de remarque à Tonio à ce sujet. Je pense que pour lui, comme pour nous, cela ne venait pas à l'esprit.
Nous n'aimions pas l'Action Française. Moi bien sûr en raison de leur propagande antisémite, mais aussi des écrits haineux que répandait Charles Maurras dans toutes les directions, en raison également de la violence des "camelots du roi" (à l'époque ils se battaient avec des cannes). De toute façon nous ne comprenions rien à leurs positions. Ils se battaient pour un prétendant au trône, le Comte de Paris, qui les rejetait, et pour l'église catholique, qui les avait excommuniés. Mais en dehors de toute politique je connaissais des gens d'Action Française. Comme, malgré la propagande, il n'y avait pratiquement personne pour prendre au sérieux les problèmes d'antisémitisme, cela ne pesait pas sur nos relations. A un moment où je cherchais du travail, l'un d'eux voyant mes difficultés, par le biais de son parti m'a fait entrer dans une Compagnie d'assurances. C'était sous le gouvernement de Front Populaire et, pour éviter les grèves qui sévissaient, certains cherchaient ainsi la tranquillité dans leurs entreprises. Dans les bureaux de cette société les gens d'Action Française étaient évidemment assez nombreux. S'appeler Lévy dans un tel contexte peut, maintenant apparaître une gageure. Mais non, les gens savaient parfaitement que je ne partageais pas leurs opinions, et pour cause, et je n'ai eu aucun problème.
-Les préjugés entre français.
Tonio me parlait, il y a un certain temps, du "Voyage en Espagne publié en 1843, dans lequel Théophile Gauthier arrivant en Gironde et parlant des gens du pays écrit "les indigènes", et plus loin, s'arrêtant dans une auberge où il y a une noce, mentionne cette occasion de rencontrer "quelques naturels du pays" dont il dit: "ces naturels sont forts laids, les femmes surtout".
Mon père raconte qu'au cours de la guerre de 14-18, son unité avait stationné près d'un régiment composé de corses. Parlant d'eux, les gens les appelaient "les Bulgares".
Dans les années 2O et 3O, celles de ma jeunesse, les gens voyagent encore peu, rares sont ceux qui franchissent une frontière, et j'ai connu l'octroi à l'entrée de Paris. Chacun est catalogué en fonction de son origine: les bretons sont têtus, les normands ont les doigts crochus, les marseillais sont sympathiques mais paresseux, etc. Et puis il y a aussi des réalités: à Paris les marchands de charbon au détail sont presque toujours des auvergnats, des bougnats dont le commerce est généralement complété par une buvette; les limousins sont des maçons au point que, dans la profession, quand on veut parler d'un bon maçon on dit que c'est un vrai limousin. Les parisiens, sûrs de leur supériorité, regardent tous les provinciaux avec condescendance, ce sont des péquenots, des bouseux. Un homme du nord qui va s'installer avec sa famille dans un village du sud a bien du mal à se faire accepter et réciproquement. C'est votre grand-tante Fifo, qui me disait, en janvier 1989, qu'autrefois, pour les gens de Sorio, ceux de Pieve, à quatre kilomètres, étaient un peu des étrangers. Demandez à votre mère de quels préjugés souffrait un corse à Paris? Posez la même question à Tonio en ce qui concernait les basques.
Dans ce contexte un juif de culture française, je précise même de culture parisienne, religieux ou pas, malgré, les préjugés, n'avait pas les problèmes que beaucoup de provinciaux rencontraient dans l'ambiance parisienne.
-L'attitude envers les étrangers.
Si les français ont une attitude réservée, pour ne pas dire plus, d'une région à l'autre, et même d'un village à l'autre, il est évident que la position est encore plus raide vis à vis des étrangers. Sauf les relations de sympathie qui peuvent s'établir à des niveaux individuels, il faut savoir reconnaître qu'au niveau des groupes, les français sont plutôt xénophobes, et que c'est une attitude assez générale. Cela se répercute même dans la législation. Ainsi, lors de la crise économique des années trente, la crainte du chômage a entraîné le vote d'une loi du 1O août 1932 imposant la priorité de l'emploi aux travailleurs nationaux. Cette loi qui a été voté par l'unanimité, à l'exception des seuls communistes, a eu pour conséquence le départ de la moitié des trois millions d'immigrés de l'époque. Cette protection des nationaux paraissait naturelle, et je suppose que la mentalité était la même dans les autres pays.
Parmi les immigrés, il y avait les italiens que l'on appelait avec mépris les ritals ou les macaronis. Il y avait les polonais que l'on appelait les polacks. Etc. Si à la longue ces groupes ont fini par s'intégrer, à cette époque, ils vivaient surtout entre eux. A l'école leurs enfants se faisaient insulter.
Mais les communautés d'immigrés ne se ménageaient pas non plus entre elles. Lisez par exemple Cavanna lorsqu'il raconte que les ritals, parlant des polacks, les traitaient de brutes et de bêtes sauvages.
Le même Cavanna écrit ailleurs: "comme étrangers mal piffés, y a que nous, les ritals". Mais plus loin, avec son humour, il se console en racontant que lorsqu'il y a un français dans un film américain, il est "le pauvre con ridicule", et il commente: "Ca veut dire que pour les Ricains, pour les Anglais, pour les Boches, les Français sont exactement ce que sont les Ritals pour les Français et les Napolitains pour les Ritals: de la sous-race, des singes, de la merde."
Quand les républicains espagnols se réfugient en France, on les parquent dans des camps gardés militairement. Cela paraissait normal.
Et puis il y a les juifs immigrés de l'est dont l'arrivée s'est échelonnée par vagues depuis la fin du XIX° siècle. Ceux-là vivent généralement à l'intérieur des villes, tandis que les italiens sont plutôt dans la périphérie ou en banlieue. A Paris, ils sont rue des Rosiers, à Belleville, etc. On peut je crois distinguer parmi eux trois cas.
Il y a ceux, seulement de passage, qui sont à la recherche d'une solution pour partir en Amérique.
Il y a ceux qui, malgré leur sympathie pour la France, pensent que la culture juive est supérieure à tout. Ceux là ne cherchent ni à s'intégrer ni à apprendre le français. Ils ont une vie sociale et culturelle active, ils ont leurs journaux en yiddish, leur théâtre yiddish, ils ont leurs oratoires et ne fréquentent pas les grandes synagogues. Ils vivent et veulent vivre entre eux.
Il y a ceux qui, ayant la même origine que les précédents, apprennent le français et veulent s'intégrer, et y parviennent progressivement. Dans "Adieu Volodia", Simone Signoret raconte la vie difficile dans ce milieu, et aussi les problèmes dans les rapports avec les français. Pourtant elle écrit qu'ils rêvent tous d'être naturalisés, intégrés. J'ai lu aussi dans plusieurs ouvrages cet adage que répétaient ces juifs venus des pays de l'est "Heureux comme Dieu en France". Il devait bien y avoir une raison.
Le cas des sépharades venant à cette époque des pays qui composaient l'ancien Empire Ottoman est assez différents. Ceux là ont fuit les désordres qui ont régnés dans beaucoup de ces pays après la chute de l'Empire. On parle beaucoup moins de cette catégorie pour plusieurs raisons. Ils sont moins nombreux. Ils sont très marqués de culture méditerranéenne, souvent latine, grecque et quelquefois française, ce qui facilite une intégration qu'ils recherchent. Ils ont généralement pris de nombreuses libertés avec la religion, il semble bien qu'aucun ne mange cachère, ce qui supprime des obstacles pour vivre au milieu de la société française. "Vidal et les siens", que j'ai déjà cité, entre dans cette catégorie. En 14-18, la famille quitte Salonique et vient en France. Après diverses péripéties, Vidal s'installe rue du Sentier, dont le tiers des commerces, dit-il, est tenu par des sépharades. Il précise qu'ils étaient regroupés dans ce quartier au plan professionnel, mais qu'ils habitaient de façon dispersées dans divers quartiers de Paris. L'auteur raconte la vie de Vidal. Jusqu'à sa naturalisation en 1931, ce sont des histoires de commerçant, des histoires de famille, il raconte son intégration dans la société française. Il parle de cela comme un étranger qui a du mal à s'intégrer, mais sans mentionner de difficulté particulière en tant que juif.
De tout cela j'ai retiré l'impression que, contrairement aux idées généralement répandues, la situation des juifs immigrés n'était, à cette époque, pas plus difficile que celle des autres immigrés. Leur problème, c'était la xénophobie qui s'appliquait à tous, beaucoup plus que l'antisémitisme.
Ce qui peut donner l'impression d'un problème plus important pour eux par rapport aux autre communautés, c'est que les arrivées se renouvellent pendant des décades, entraînant une continuité dans les attaques dont ils font l'objet, tandis que les arrivées des autres se sont produites pendant des périodes réduites. Pour tous ces étrangers il y a une période d'assimilation au bout de laquelle les attaques cessent. Il en est de même pour les juifs, avec la différence qu'il y a toujours de nouveaux arrivants qui subissent à leur tour les attaques, et que cela constitue un phénomène permanent.
-Les juifs allemands.
Et puis il y a le cas particulier des juifs allemands réfugiés en France. Nous vivions dans la hantise de la prochaine guerre avec l'Allemagne, et les juifs allemands n'étaient pour nous que des allemands qui s'étaient battus contre la France aussi bien en 187O qu'en 1914. Comme les catholiques et les protestants il y avait des juifs des deux côtés au cours de ces guerres, et tous aussi patriotes que ceux d'en face. Ces juifs fuyaient un régime, mais pas l'Allemagne. Chassés par Hitler ils ne restaient pas moins patriotes. Aussi quand, à trois reprises, des juifs allemands réfugiés ont pris contact avec mon père, en raison à la fois de son nom et de sa profession, en vue de trouver du travail, mon père ne leur a fait aucune confiance. Pour lui c'était un moyen de s'introduire en France pour des raisons d'espionnage ou quelque chose de similaire, ce qui n'était d'ailleurs pas du domaine de l'imaginaire puisqu'on a pu vérifier plus tard l'efficacité de la cinquième colonne. Il a commencé à se poser des questions quand il a entendu répéter plusieurs fois les histoires de stérilisation des juifs par les nazis, mais il n'y a vraiment cru que plus tard, quand il a découvert la réalité de l'antisémitisme hitlérien.
Il faut bien comprendre qu'à ce moment, sauf de très rares exceptions, personne n'était au courant en France de ce qui se passait réellement en Allemagne avec les nazis. On ne faisait pas de différence entre les SS, les SA et la Wehrmacht. Les histoires comme la nuit des longs couteaux n'étaient pas notre problème, ce n'était que des histoires internes. Ce que l'on retenait c'était les efforts pour l'armement, les défilés militaires et les énormes réunions, d'aspect militaire pour acclamer Hitler dans ses délires de conquête. On avait peur de l'Allemagne, mais la peur d'Hitler en tant qu'idéologie nazi n'était pas évidente, pas plus pour les gens de droite que ceux de gauche, quoiqu'ils puissent en dire maintenant. Pierre Cot, ministre du front populaire, négociait un rapprochement étonnant entre Air France et la Luftansa. Ceux qui savaient quelque chose se sont tu, non par lâcheté, mais parce qu'ils ne mesuraient pas le danger. Hitler, pour le commun des français, dont j'étais, ce n'était, sous un autre régime, que le successeur de Guillaume II et de Bismarck, le nouveau maître de l'Allemagne dominatrice.
Dans ce contexte les juifs allemands n'ont dû trouver en France qu'un accueil hostile. J'ai peu d'information sur la vie qu'ils ont pu mener, mais je suppose qu'elle a dû être très difficile. Simone Signoret raconte que certains, qui vivaient à Paris dans (ou près) des milieux juifs immigrés étaient exploités comme travailleurs clandestins. Elle écrit aussi que ces mêmes milieux les considéraient plus comme des allemands que comme des juifs.
Je suppose aussi, sans avoir pu le vérifier que tous ceux qui ont pu être trouvés ont dû être arrêtés par les français dès la déclaration de guerre, le 2 septembre 1939, quand on a organisé la rafle des étrangers suspects. Mais la situation difficile qui était certainement la leur, ne résultait pas, en France, de l'antisémitisme, mais de leur appartenance à la nation ennemie.
-L'antisémitisme en France entre les deux guerres.
Vous avez probablement été surpris en lisant ce qui précède.
Moi même, quand je réfléchissais à tout cela, il m'est arrivé de me demander si je n'avais pas oublié, si je n'avais pas tendance à minimiser. Alors j'ai interrogé mon ami Tonio avec qui j'ai discuté des heures et des nuits entières, quand, adolescents, nous voulions refaire le monde. Et Tonio m'a bien confirmé que dans nos conversations nous ne parlions pas d'antisémitisme. C'était une question absente de nos préoccupations.
Vous pouvez aussi avoir pensé que j'étais dans la situation, comme on dit quelquefois, du "bon juif", celui qui sert d'excuse aux mouvements antisémites, celui à qui on dit "Toi ce n'est pas la même chose". Je peux dire qu'il n'y avait rien de tout cela. Je l'ai écrit précédemment, je ne me sentais pas juif, mais je n'avais pas honte de mon nom ni de mon ascendance paternelle, et je me sentais parfaitement à mon aise dans cette situation. Je parlerai peut-être un jour de ma décision de changement de nom. Ce que je peux dire ici, c'est que s'il n'y avait pas eu la guerre, je n'aurai jamais pensé à le faire car la question ne se serait pas posée.
Pourtant je suis conscient des contradictions apparentes que l'on pourrait souligner dans ce que j'écris.
En effet il y a la permanence de la position et de l'enseignement de l'Eglise contre les juifs. C'est ce que je vais maintes fois répéter dans les pages qui suivent pour en montrer les méfaits. Et cet enseignement se poursuit au XX° siècle. On l'enseigne depuis la tendre enfance. Ainsi ma belle mère, en Corse, que l'on faisait courir dans l'église en agitant un mouchoir pour chasser les juifs. A certaines époques cela a conduit les gens à des attitudes extrêmes contre les juifs. Pourquoi cela peut être différent dans les années 2O et 3O?
Je suppose que c'est difficile à admettre avec le regard que l'on a de ces questions en cette fin du XX° siècle, alors que c'est la suite logique de l'évolution historique dont je parlerai plus loin. En France, à cette époque et à ce sujet, on vit dans un climat de tolérance. Et je pense que pour les catholiques l'enseignement de la charité chrétienne l'emporte sur les thèmes anti-juif. Je ne dis pas que cela ne laisse pas de trace chez les individus, et je peux supposer que pour un catholique la première rencontre avec un juif, même simplement avec un Lévy comme moi, pouvait lui remettre en tête ce qu'on lui avait enseigné. Ce que je sais, c'est que moi qui vivait journellement avec des chrétiens, catholiques ou protestants, ou des incroyants, je n'ai pas le souvenir de réaction qui m'ait blessé. Certains peut être m'ont évité, mais je ne l'ai pas su. Dans toute ma vie, j'ai dû être confronté à deux ou trois individus antisémites. Convaincu de l'inutilité de toute discussion, j'ai coupé court à tout entretien. Il n'y a pas de quoi en parler, ce fut tellement bref et exceptionnel.
Cette époque, je n'étais pas le seul à l'avoir vécue avec une parfaite sérénité. Quelqu'un comme Raymond Aron a vécu ainsi, mêlé au monde chrétien, sans avoir à se poser de problème jusqu'au jour où il a rencontré l'antisémitisme nazi. Dans la biographie de Kessel par Yves Courrière, je n'ai pas le souvenir qu'en France il ai eu le moindre souci à ce sujet. Lévy-Strauss, à qui un journaliste demande, en raison de son nom, si, avant la guerre de 194O, il avait conscience d'appartenir à une communauté, répond "Non", et ajoute "Je n'étais sûrement pas le seul". Et il y a certainement d'autres exemples.
Quant à moi, je n'aurais jamais eu l'idée de m'interroger rétrospectivement sur cette époque, si je ne m'étais pas lancé dans l'histoire de ma famille paternelle, et si, le faisant, je n'avais pas éprouvé le besoin, pour la vérité de mon récit, d'analyser l'attitude de ceux qui actuellement dramatisent l'histoire des juifs, y compris la période de ma jeunesse.
Finalement je crois pouvoir résumer la situation avant guerre de la façon suivante. En France, les juifs français étaient une minorité religieuse comme les autres, et les juifs étrangers n'étaient qu'une, ou des, minorités étrangères comme les autres. Je crois pouvoir ajouter que, pour les juifs français, les juifs étrangers étaient des étrangers comme les autres, au même titre qu'un catholique étranger restait un étranger pour un catholique français.
-L'antisémitisme en France pendant la guerre de 194O-45.
Si je considère d'abord la période de la guerre avant l'invasion allemande, et le début de l'occupation, tout confirme combien l'antisémitisme était loin de l'esprit des français. Même à cette période. Moi même j'ai été très surpris de le découvrir à l'occasion de mes recherches, après tout ce que j'avais pu lire au cours de ces dernières années.
Pendant la drôle de guerre et pendant la période d'invasion personne ne parle, ni ne se méfie de l'antisémitisme.
Lisez attentivement le récit de l'exode par mon père. Il est particulièrement intéressant car il a été écrit à chaud, sans pouvoir être influencé par les événements ultérieurs, ce qui ne sera pas le cas de ses écrits rédigés après la guerre.
Cette lecture vous montrera qu'il s'enfuit devant les "boches",pas devant les nazis. Il fuit l'invasion allemande, la même qu'en 187O et qu'en 1914. Il ne s'inquiète pas un seul instant de l'antisémitisme des hitlériens. Ce n'est pas une erreur de jugement, il l'ignore. Et quand, dans sa retraite il est dépassé par les armées allemandes il pense seulement à rentrer à Paris sans plus d'appréhension que les autres français. Ainsi quand il faut demander un laisser passer à la kommandantur pour rentrer à Paris, il y va, certainement humilié de devoir se présenter devant l'ennemi, mais il ne s'inquiète pas un instant de faire établir une autorisation au nom de Lévy. Nous sommes en juillet 194O et il ne voit absolument pas venir le drame. Et tout le monde est dans le même état d'esprit.
En ce qui me concerne, pendant toute la retraite, que j'ai effectuée comme militaire, j'ai eu beaucoup de soucis, mais certainement pas celui là puisque j'ignorais tout. Après la défaite j'ai été maintenu dans l'armée Pétain jusqu'à mon départ en Afrique du Nord. Jusqu'au printemps 1941, dans cette armée en désordre qui venait de traverser la France en fuite devant les allemands, j'ai été brinquebalé du Languedoc à la Côte d'Azur et aux Alpes. J'y ai mené une vie extrêmement dure et quasiment coupée du monde. Les mesures contre les juifs je n'en avais même pas connaissance. Ensuite j'ai été muté dans un bataillon de chasseurs à pieds, dans l'Ain, où j'ai mené une vie plus normale. A ce moment j'ai progressivement découvert les mesure antijuives qui avaient été prises et j'ai été informé au fur et à mesure de l'évolution de la situation. Nous étions quelques juifs dans ce bataillon. Je dis juif parce que la nouvelle loi en avait décidé ainsi. A chaque nouvelle décision nous étions informés par nos officiers qui nous disaient aussitôt de continuer comme si rien n'était. Dans ce cadre nous nous sentions parfaitement protégés et notre vie s'est déroulée avec les autres, sans problème particulier pour nous, du moins à ce titre. Notre souci, c'était pour nos familles.
A cette époque, comme presque tous les français, je faisais confiance au Maréchal Pétain. Il représentait l'honneur de la France devant l'ennemi. Il ne pouvait pas nous trahir. Il ne me venais même pas à l'idée qu'il puisse être antisémite. Ce qui se passait, c'était les allemands qui l'imposaient. J'imaginais même qu'en secret il agissait de concert avec de Gaulle. Et puis, vers avril 1942, avec mon bataillon qui avait été désigné pour un ou deux mois, comme bataillon d'honneur du Maréchal, je suis allé à Vichy. Et là, je me souviens toujours de façon précise du jour où j'ai entendu à la radio, Laval déclarer qu'il souhaitais la victoire de l'Allemagne. Brutalement j'ai réalisé que ce gouvernement trahissait la France. J'ai reçu cela comme un coup de bâton, et ce jour là ma décision était prise de quitter la France, quelle que soit la façon dont je pourrai le faire.
J'ai dû attendre octobre 1942 pour pouvoir partir, et, ironie du sort, c'est au Maroc, dans l'armée qui avait rejoint les alliés, que pour la première fois je me suis trouvé personnellement confronté à des mesures antisémites! Je l'ai vécu de façon très différente de tout ce que l'on peut imaginer. Cela a été pour moi une des épreuves morales les plus dures de mon existence. Je raconterai cela peut être une autre fois.
Il ne faut pas croire que mon père et moi étions des cas isolés dans notre ignorance de l'antisémitisme. C'était le cas très général, j'en ai trouvé des preuves multiples.
La biographie de Kessel par Yves Courrière est révélatrice. C'était avant la guerre un des rares hommes en France qui savait ce qu'était le nazisme antisémite en Allemagne. Pourtant, en France, il ne croit pas à l'antisémitisme. Il était l'ami de Béraud, Suarez et Carbuccia bien avant l'existence de Gringoire, et quand ces hommes se mettent à écrire leurs articles antisémites, il ne prend pas cela au sérieux, il en discute longtemps avec eux. Et il faudra qu'ils en rajoutent beaucoup pour qu'il décide de ne plus les voir. Le même Kessel, qui affiche son identité juive, ne crois pas non plus que les hommes de Vichy soient antisémites. Pour lui ils sont seulement contraints par les nazis de prendre ces mesures et il leur fait confiance pour en atténuer l'application. Il y croit tellement peu qu'il va lui même, à deux reprises, voir les gens du gouvernement de Vichy, lesquels cherchent à le rassurer. Certains sont probablement sincères. Comme tous les juifs français il ne suppose pas que l'on puisse craindre quelque chose du Maréchal Pétain, sous les ordres duquel, lui Kessel, a servi 23 ans plus tôt. Et après son deuxième voyage à Vichy, en décembre 194O, il écrit à son frère: "Depuis que Pétain a montré les dents, depuis que la France se réveille et peut craindre le pire, je l'aime de plus en plus et me sens liée à elle......En tout cas, il y a une chose qui éclate. Malgré tout la France n'est pas foutue, n'est pas "naziquée", n'est pas antisémite".
Claude Lévi-Strauss raconte qu'avant guerre il a rencontré à New-York des juifs allemands réfugiés qui n'avaient pas du tout prévu ce qui leur arrivait, "l'Allemagne est un si beau pays, les gens y sont tellement gentils". Et Lévi-Strauss commente, si eux ne se méfiaient pas, pourquoi voulez vous qu'en France on se méfie? Lui aussi est tout à fait inconscient. Après l'armistice il va à Vichy pour demander à reprendre son poste de professeur au Lycée Henri IV. Là il faut que ce soit le directeur de l'enseignement secondaire qui lui dise qu'en raison de son nom il refuse de l'envoyer à Paris, et il l'affecte en zone libre, à Perpignan. Cela ne l'empêchera pas, plus tard, d'être révoqué de l'enseignement.(Interview du Figaro 22-23/7/89).
Cette inconscience on la retrouve à tous les niveaux. C'est la compagne demi-juive de Tenenbaum (Gérard Oury) qui, en 1941, après les décrets antijuifs, décide, alors qu'elle est enceinte, d'aller voir le Maréchal à Vichy pour que l'on n'empêche pas Gérard Oury de travailler. Elle rencontre le médecin du Maréchal à qui elle demande à être reçue par le Maréchal. Elle se retrouve devant Xavier Vallat, commissaire aux affaires juives! Heureusement pour elle, elle en sort. (Gérard Oury - Histoires d'Eléphants).
Le professeur Debré, dans ses mémoires "L'Honneur de Vivre", écrit: " Notre entourage était convaincu que le gouvernement de Vichy parviendrait à éviter dans la mesure du possible l'application du statut (des juifs) qui, pensait-on alors, lui avait été imposé. De cette époque datent les recherches sur les antécédents familiaux et les constitutions de dossiers rappelant que sur l'arbre généalogique aux branches nombreuses et s'écartant largement du tronc, figuraient, juifs ou catholiques, des soldats du Premier et du second Empire, des professeurs, des fonctionnaires depuis un siècle, des patriotes alsaciens, des décorés de la Légion d'Honneur sous différents régimes et enfin la liste des combattants de la Grande Guerre avec ses blessés et ses citations à l'ordre du jour des corps combattants et ses morts "comme dans toutes les familles françaises" ajoutait ma mère. Efforts biens illusoires car le gouvernement de Vichy était décidé à n'établir aucune distinction, mais il lui fallait, comme l'avait enseigné Hitler, procéder par étapes pour gagner l'assentiment général".
Cette illusion au sujet des décrets sur les juifs, je l'ai retrouvée de façon émouvante dans les papiers de mon père, écrits de sa main à cette époque, avec ses essais maladroits d'arbre généalogique sur cinq générations qu'il n'arrivait pas à retrouver, avec des notes sur tous les faits prouvant le patriotisme de la famille, que ce soit la guerre de 1914-18 qu'il a faite, la guerre de 1870 faite par son père, mais aussi le choix de la nationalité française par ses ascendants d'Alsace-Lorraine, etc, etc..Je dis recherche maladroite car mon père m'a paru être alors, quelqu'un qui, comme moi, ne se souciait pas du passé, et paraissait tomber des nues en devant le faire à l'improviste.
Quand la réalité de la situation devient évidente, Debré, dans le même livre, fait état des sympathies qui se sont manifestées à lui de toutes part. Il raconte en particulier que, dans cette période tendue, la chaire médicale des Enfants Malades étant vacante, il fut élu, à l'unanimité du conseil de la Faculté, à ce poste important. Et quand il veut remercier de ce geste courageux, ses confrères lui répondent "C'est l'honneur de la Faculté".
Cette période de l'occupation à Paris, je ne peux trouver mieux pour la ressentir que les souvenirs de mon père. Vous les avez lus. Ils ne les a pas écrits pour la galerie, mais dans un carnet intime. Après cette lecture, Gérard avait surtout remarqué les jeunes cyclistes qui insultaient les juifs qui faisaient la queue pour leur carte d'identité. Moi, quand j'analyse le texte, je note au contraire que c'est la seule fois où mon père mentionne une insulte, ou même seulement un geste désagréable, d'un français. Dans tout le reste de son récit je suis au contraire frappé par la sympathie tacite dont il est entouré.
Mes parents sont alors dans une situation matérielle très difficile. Mon père pour survivre travaille auprès des tribunaux pour un curateur, lequel, officier ministériel, n'a pas le droit de l'employer car c'est une activité interdite aux juifs. Or mon père travaille sous son nom, car il n'emploiera de faux papiers que beaucoup plus tard. Il ne porte pas l'étoile jaune. Et, pour tout faciliter, son nom, qui ne laisse aucun doute, est affiché dans les halls des tribunaux pour les affaires dans lesquelles il intervient. Suivant l'habitude, on convoque, à la même heure, au début de la demie-journée, tous les gens concernés par dix affaires qui passeront dans cette demie-journée, sans que l'on sache si on sera appelé le premier ou le dernier. Dans ces conditions mon père passe des heures à attendre dans les couloirs des tribunaux en sachant qu'il suffit d'un rien pour qu'il soit arrêté. Ensuite il passe devant un juge qui ne peut pas ignorer sa situation. Et ce juge n'est probablement pas seul présent.
Pourtant, mon père lui-même le mentionne, le curateur sait qu'il n'a pas le droit de l'employer, les juges savent qu'il n'a pas le droit d'être là, les greffiers qui assistent les juges le savent, et, je le suppose, d'autres au tribunal doivent aussi le savoir. Et chacun agit comme si la situation était normale. Mon père ajoute même que les parties adverses, qui pourraient en tirer argument, s'abstiennent de le faire.
Regardez aussi son arrestation. Alors qu'il aurait dû être dirigé sur Drancy, il est remis en liberté un jour, de façon inattendue, et sort de prison par une petite porte, sans même avoir été interrogé. Comme je ne crois pas aux miracles, je ne peux m'empêcher de supposer qu'il a bénéficié, sans le savoir, d'actes anonymes de solidarité.
Avez vous également remarqué qu'en sortant de prison, son curateur le reprend dans l'illégalité malgré sa situation?
Il travaille aussi pour des questions de travaux et de bâtiment (il n'a pas le droit d'être architecte) pour la mairie de Chateaufort et une autre sur les bords de la Marne. Il se méfie des contacts avec les administrations officielles. Mais là aussi tout se passe sans la moindre remarque sur sa situation.
Evidement cette loi du silence entre français ne suffit pas à garantir sa sécurité. Il craint les contrôles dans la rue, il craint les contrôles dans les transports quand il se rend en banlieue, il craint....il peut tout craindre. Il écrit dans ses souvenirs " La vie était comparable à celle d'un lièvre durant la saison de la chasse, on craint la mort au coin de la rue!"
Je pourrais continuer l'énumération des exemples qui, pour moi, permettent de conclure qu'avant la guerre et pendant l'occupation le peuple français n'est pas antisémite. Je suis convaincu que les vrais antisémites ne représentaient qu'une infime minorité de la population, au même titre que tout groupement humain, y compris chez les intellectuels, comporte sa part de criminels, de désaxés, etc. A cette minorité se sont ajouté pendant l'occupation un certain nombre de personnages veules, faibles, à qui des activités comme la dénonciation ou l'entrée dans la milice ont pu donner la satisfaction d'une importance à laquelle ils n'auraient jamais pu accéder autrement. Encore faut il retenir qu'ils avaient l'excuse de suivre la "grande voix" du Maréchal. Mais cet amalgame, s'il a pu faire beaucoup de mal dans le contexte de l'occupation, ne peut être retenu comme représentatif de l'immense majorité des français.
-A propos des rafles et arrestations de juifs.
Sur ce sujet affreux, j'ai lu et entendu à plusieurs reprises des commentaires qui utilisent ce thème comme démonstration de l'antisémitisme et de la complicité de la grande majorité des français. Et on avance comme preuve la passivité de la population lors de ces événements, on met en avant la participation de la police, par exemple en montrant des photos de gendarmes français gardant des prisonniers juifs, etc.
C'est faux, et c'est une manipulation de la vérité qui m'est personnellement douloureuse.
Je veux montrer le contraire, en commençant par des exemples très proches. D'abord mon père dont vous avez lu son histoire à cette époque. Les concierges de son bureau et de son domicile le préviennent chaque fois qu'il y a un risque pour lui. Quand il y a la rafle du Vel'd'Hiv', il est prévenu la veille par mon ami Paganelli. Malgré cela il n'est pas parti, et quand la gestapo vient pour l'arrêter à son appartement, le concierge les envoie chez un voisin pour le sauver. Ce voisin, qui sait très probablement son nom ne le dénonce pas, alors que ce serait pour lui la meilleure façon de se débarrasser de la gestapo. En lisant cela, avez vous pensé au risque que prenaient ce concierge et ce voisin? Et même si vous y avez pensé, il est difficile d'imaginer ce que représente de tels actes dans le climat d'anxiété où on vivait alors à Paris. A tout cela, je crois utile d'ajouter une précision, c'est que compte tenu de la situation matérielle de mes parents, tous ces gestes étaient désintéressés.
Très proche encore, votre grand-père maternel, cet homme adorable que vous avez connu. Votre mère m'a raconté qu'appartenant à "Résistance Nord" il a pu prévenir les juifs d'Arnouville-les-Gonesses de cette rafle, et qu'ainsi aucun d'eux n'a été arrêté.
Autant que je sache, 13OOO personnes ont été arrêtées au cours de cette rafle.C'est un moment dramatique de l'occupation et l'on a raison de le célébrer pour éviter l'oubli. Mais si l'on veut émettre une opinion sur l'attitude des français de l'époque face à cet événement, il faut aussi considérer que 22OOO arrestations étaient prévues et que 9OOO ont pu échapper grâce à des gens comme votre grand-père ou mon ami Paganelli. Des tracts ont même été distribués pour inviter les juifs à se cacher. Grâce à des fuites, cette rafle a été connue 48 heures avant son exécution, ce qui veut dire qu'en un temps très court un grand nombre de gens se sont mobilisés et dévoués dans l'ombre pour des juifs qu'ils ne connaissaient pas le plus souvent.
Sur la passivité de la population française en pareil circonstance, je vous demande de réfléchir au comportement d'une population moyenne, celle qui vous entoure par exemple. Combien vivent dans l'indifférence des événements qui ne les concernent pas directement? Combien parmi ceux qui s'intéressent à ces événements sont capables de faire gratuitement quelques chose qui puisse remettre en cause leurs habitudes, leur confort? La population française de 1942 n'est ni pire ni meilleure, mais ceux qui émettent des jugements méprisants à son sujet oublient qu'il y a en plus les conditions de vie et l'ambiance morale dans lesquelles elle se trouve, en particulier à Paris:
-le pays est encore sous le coup de la défaite. C'est un événement dur à supporter, même au niveau individuel,
-la vie se poursuit dans une ambiance d'occupation, la Werhmacht, les SS et les gendarmes allemands sont dans la rue. A n'importe quel moment on peut être soumis à un contrôle. Et quand il y a un attentat c'est le couvre feu,
-une grande partie de la population, surtout en ville, ne mange pas à sa faim. Et quand cela dure, je peux vous dire que ça vous prends la tête au point d'avoir du mal à penser à autre chose,
-il y a eu près de deux millions de prisonniers français, et en 1942 il en reste encore un million deux cent mille, auxquels leurs parents et leurs amis ont tout de même tendance à penser avant de se soucier de l'arrestation de juifs qu'on leur présente comme des étrangers,
-l'internement et les rafles ne sont pas un événement nouveau pour les français de l'époque. Il y a eu avant la guerre les réfugiés espagnols que l'on a internés, et, à la déclaration de guerre, les arrestation en grand nombre des étrangers suspects,
-et il y a aussi la présence du Maréchal dont on est convaincu qu'il fait ce qu'il peut pour la France et tous les français.
Et puis, et c'est l'essentiel, il ne faut pas penser à l'arrestation des juifs que l'on dit étrangers en sachant qu'il y a eu les camps de la mort. A ce moment les gens ne pouvaient le supposer. Je ne vois pas comment les français auraient pu alors imaginer, pour ceux que l'on arrêtait, qu'ils soient plus mal traités que les prisonniers français en Allemagne. Les précédents des guerres de 187O et 1914 contre les allemands ne pouvaient laisser présager les monstres nazis. On ne peut juger sainement la conduite des gens face à un événement dont on connait la fin dramatique, en oubliant qu'eux ne la connaissaient pas,
Et si, oubliant tout ce qui précède, cette population avait voulu réagir, sortir de la passivité qu'on se permet de leur reprocher maintenant, que devaient ils faire? Descendre dans la rue pour crier leur mécontentement, et, parce qu'on est dans un pays occupé, se faire tirer comme des lapins?
Quant au haro sur la police et les gendarmes, on s'en prend à eux comme s'ils avaient été volontaires pour le rôle qu'on leur a fait jouer. Il ne faut pas les confondre avec ceux qui se sont engagés dans la "milice". Ils étaient probablement gendarmes ou policiers avant la défaite, et tout ce que je viens d'écrire sur la situation des français s'applique à eux. Ce gendarme que l'on nous montre gardant le Vel'd'Hiv' ou autre, que voulez vous qu'il fasse d'autre que d'être au poste qu'on lui a assigné? Qu'il n'obéisse pas aux ordres? C'est lui qui sera arrêté. Qu'il déserte? Combien de gens sont capables d'être des héros?
Il ne faut pas déplacer le problème, le gouvernement de Vichy est responsable avec la minorité qui le suit, pas la population, pas le gendarme ou le lampiste. Il est responsable, parce que même en dehors des allemands il veut cette politique. Il est responsable parce qu'il trompe les français qui font confiance au Maréchal. Je ne fais pas le malin, j'y ai cru pendant près de deux ans. Il est responsable aussi d'avoir trompé la population à propos des juifs quand il disait que seuls les juifs étrangers étaient concernés, ce qui permettait de faire croire à la seule responsabilité des allemands.
Pour illustrer un peu plus ce qui précède, je mentionne une expérience personnelle. Fin 1941, militaire dans l'armée Pétain, je décide de passer en zone occupée pour aller voir mes parents à Paris. Je pars avec un ami. Nous prenons le maximum de risques: nous sommes mal habillés avec des vêtements d'emprunt, nous avons fabriqués nos faux papiers et de plus ils sont incomplets, nous sommes militaires et en zone occupée nous sommes en état de désertion, et moi Lévy je vais dans la zone contrôlée directement par les allemands. Le risque je l'ai accepté en pensant que je peux aller en prison ou dans un camp de prisonniers en Allemagne jusqu'à la fin de la guerre. Au cours de cette aventure qui a duré une dizaine de jours, j'ai eu l'occasion d'avoir très peur. Par exemple quand dans un village à proximité de la ligne de démarcation je me suis trouvé face à face avec une patrouille allemande, ou quand je n'ai pu faire autrement que de traverser plus de la moitié de Paris la nuit pendant un couvre-feu décidé après un attentat contre les allemands. Je cite cet épisode pour souligner deux choses. D'une part, pendant ce périple j'ai dû me réfugier chez des gens que je ne connaissais pas, et dans la rue à Paris comme dans l'immeuble de mes parents des gens m'ont reconnu. Si j'ai eu des frayeurs à cause des allemands, je ne me souviens pas d'avoir craint d'être dénoncé par un français. D'autre part, comme le commun des mortels je ne soupçonnais absolument pas l'existence des camps de la mort, sinon soyez sûrs que je n'aurais pas tenté l'aventure.
Et pour revenir aux commentaires que j'ai mentionnés plus haut, je veux souligner combien c'est facile, près de cinquante ans après, bien assis, bien au chaud, bien nourris de juger et de brandir l'anathème sur la conduite des gens pendant ces événements.
-Respecter les français de cette époque.
J'étais parti pour situer le problème juif en France dans ma jeunesse, et je me suis laissé emporter dans ce long plaidoyer contre l'idée d'un solide antisémitisme des français avant 194O, et de leur responsabilité pendant l'occupation. Je l'ai fait parce que ces commentaires méprisants et ces accusations injustifiées me sont pénibles et que je les ressens comme une insulte à la France et aux français de cette époque.
Et comme on fait souvent état, non sans raison historique, de l'antisémitisme catholique, je veux insister sur le nombre de prêtres, de familles pratiquantes, qui ont aidé et sauvé des juifs pendant la guerre. Et aussi dans le haut clergé ceux qui n'ont pas hésité à s'engager courageusement, comme Mgr Saliège, Archevêque de Toulouse, Mgr Théas, Evêque de Montauban, Mgr Gerlier, Cardinal, Archevêque de Lyon, Mgr Piguet, Mgr Dagusan, etc.
Arrivé là, je m'adresse à mes fils. Je leur demande de penser à leur mère, à leurs grands parents maternels, à leur grand-tante Fifo, qui ont été élevés avec tous les préjugés dont je vous ai parlé. Votre mère, comme beaucoup d'autres, a cru être antisémite. Pourtant pouvez vous supposer un instant qu'ils auraient pu être des antisémites affreux capables des pires exactions, capables seulement de dénonciation, ou ne pensez vous pas plutôt qu'ils auraient tous tendu la main sans hésitation à des juifs en difficulté même en prenant des risques pour eux mêmes? Non bien sûr. Et, dans ce qui précède, j'ai mentionné au contraire que votre grand-père a eu l'occasion de le faire. Alors pensez qu'ils sont représentatifs de l'immense majorité des français. Et puis pensez aussi, que si je n'avais pas cru que les autres pouvaient être aussi tolérants que moi je n'aurais même pas pu songer à épouser votre mère.
Pour terminer et pour illustrer tout ce que je viens de dire, je veux mentionner le merveilleux film de Louis Malle "Au revoir les enfants". Quand les enfants, entre eux, parlent des juifs, ils reprennent les poncifs des préjugés antisémites, mais en fait ils en parlent peu. Quand ils se trouvent devant un juif les réminiscences de leur éducation religieuse leur reviennent à l'esprit. Et puis quand les rapports s'établissent, le petit juif devient parmi eux un enfant comme les autres. Le seul antisémite, c'est ce malheureux domestique infirme et complexé, qui n'a rien trouvé d'autre pour se donner de l'importance et se venger. Et cela donne une juste image de la réalité de cette époque.
ADDITIF A PROPOS DE LA RAFLE DU VEL'D'HIV.
J'ai écrit ce qui précède il y a deux ou trois ans. Nous sommes en juillet 1992, quelques jours après la commémoration du cinquantenaire de la rafle du 16 juillet 1942, dite rafle du Vel'd'Hiv. A cette occasion j'ai lu ou entendu quantité de commentaires reprenant les thèmes contre lesquelles je me suis insurgé dans les pages précédentes, et j'ai éprouvé le même sentiment de révolte. Je cite seulement l'émission de Michèle Cotta le 16 juillet sur TF1, où Philippe Alexandre a résumé, avec l'accord de Serge July, la discussion qu'ils venaient d'avoir en parlant de "l'ignominie des français à genoux devant le Maréchal Pétain"!
Nous étions peut-être naïfs. Nous cherchions peut-être un espoir impossible auquel nous raccrocher au milieu d'événements aussi douloureux. Mais c'est un sentiment de colère qui me prend en entendant les jugements insultants de gens que l'on suppose intelligents, mais qui sont incapables de comprendre les réactions humaines face aux événements que nous vivions avec nos tripes.
Au milieu d'un certain nombre de commentaires allant dans le même sens, je n'ai trouvé que deux voix raisonnables. Celle de Simone Weil, qui, interrogée le même jour par PPDA, a dit que Vichy était coupable, que la population française ne l'était pas, et que beaucoup de policiers ont sauvé des juifs en les prévenant. J'étais seul devant la télévision, et je me suis surpris à dire tout haut "Merci Madame Weil" Et dans France-Soir du 17 juillet, Schwarzenberg, interrogé sur la responsabilité de la France dans la déportation des juifs, répond "Il faut savoir ce que l'on appelle la France. Si c'est le peuple français, dans une grande majorité, il a aidé les juifs, même un certain nombre de personnes d'opinions un peu pétainiste les ont aidés.....Je pense donc que le Président de la République s'honorerait, étant donné qu'il est le chef de l'Etat français comme on le dit souvent, à reconnaître que ses prédécesseurs horribles, mais historiques ont sali l'image de la France, même si ce n'était pas la République."
Mais personne ne souligne assez la responsabilité personnelle de Pétain, qui en raison de son rôle pendant la guerre de 1914, et un peu aussi en raison de son âge, jouissait d'une extraordinaire autorité morale, peut être difficile à apprécier maintenant, mais que personne alors ne discutait. C'était l'homme providentiel. Cette autorité morale a permis au gouvernement de Vichy d'avoir la confiance entière des français, même dans les cas les plus difficiles. Si Pétain disait ou faisait quelque chose, c'est qu'il agissait au mieux des intérêts de la France. Aucun homme politique n'aurait pu avoir cette autorité et cette confiance quasi unanime.
A l'occasion de ce cinquantenaire il y a eu une discussion surprenante sur la légitimité du gouvernement de Vichy. C'est sans importance. Il y a eu crime. C'est ce gouvernement qui est responsable, pas les français.
Mon père, juif, avait épousé une catholique en premières noces, puis une protestante, ma mère,après avoir divorcé. Ma mère, protestante, malgré sa foi très vivace, avait épousé un catholique en premières noces, puis un juif, mon père, après son veuvage. Ma grand-mère maternelle, qui vivait le plus souvent avec nous, avait épousé un catholique tout en élevant ses enfants dans la foi protestante. Et pour ajouter à ces imbrications, j'avais choisi, adolescent, d'avoir une tendre amie chinoise.
Comme une suite logique de ce qui précède, il y a eu une période de mon enfance où, m'appelant Lévy, j'allais en semaine dans une école catholique, et le dimanche je suivais les cours d'instruction religieuse à "L'école du dimanche" protestante.
On peut comprendre que, dans cette ambiance, j'ai appris à respecter la foi des autres, en demandant seulement, en contre partie, que l'on respecte ma façon de penser. Bien entendu je parle de respect, et non de simple tolérance.
Alors qu'étais-je? La question ne se posait pas. Si elle s'était posé, je pense que j'aurais répondu protestant, mais sans grande conviction, car même jeune, je n'éprouvais pas le besoin de la foi. Mais si on m'avais dit du mal des juifs, j'aurais certainement réagi car j'aimais tendrement mon père. Mais cette question non plus ne s'est pas posée.
Pour bien situer mon approche de toutes ces questions, je précise bien que pour moi la différence entre catholiques, protestants et juifs se situait uniquement sur un plan religieux. Il faudra beaucoup d'années pour que je réalise que pour certains, la question pouvait se poser autrement pour les juifs.
J'étais conscient d'être issu de deux minorités qui avaient eu des problèmes en raison de leur refus du dogme catholique, ces problèmes pouvant même se situer au niveau politique, comme je l'apprenais avec l'histoire des protestants. Mon père parlait quelquefois de l'Affaire Dreyfus. Il le faisait sans passion. Ma grand-mère était plus véhémente quand elle parlait des catholiques (qu'elle appelait "les calotins", le clergé étant "la calote"). Mais cela n'allait pas très loin.
Moi j'avais l'impression que les protestants avaient été beaucoup plus persécutés que les juifs. A l'école mes cours d'histoire me parlaient de la lutte contre les protestants, de la Saint-Barthélémy, jamais des juifs, sauf plus tard de l'affaire Dreyfus qui ne m'apparaissait pas dramatique. Dans l'instruction religieuse des chrétiens, on me parlait des juifs, des lévites. Mais, comme l'histoire grecque et romaine, cela me paraissait loin, très loin.
Moi, dans tout cela, avais-je le sentiment d'appartenir à une communauté? Je peux seulement dire que je ne me le demandais pas, qu'on ne me le demandait pas. J'étais moi. Ma communauté c'était ma famille et au delà mon pays.
Il n'en restait pas moins que je m'appelais Lévy, et que quand les nazis et les gens de Vichy sont arrivés, cela suffisait pour me classer comme juif sans autre considération.
Mais avant 194O, dans cette France que certains dépeignent comme foncièrement antisémite, est-ce que ce nom de Lévy m'a posé des problèmes?
C'est la question à laquelle je vais essayer de répondre maintenant.
-Le temps de ma jeunesse.
Vers sept-huit ans j'ai passé un peu plus de deux années dans des écoles catholiques. Je n'ai conservé que des souvenirs sympathiques, sans avoir souffert de la moindre discrimination. Pourtant j'étais ostensiblement un être à part, puisque, sur instruction de mes parents, j'étais le seul à ne pas assister aux offices religieux, même quand ils se situaient au milieu des heures de cours.
A neuf ans je suis allé au lycée Michelet où je suis resté quatre ans de la sixième à la troisième. Dans les classes où je suis passé il y avait des Cohen, des Meyer, des Grumbach, et bien d'autres, dont certains, assez rares, affichaient leurs pratiques religieuses, par exemple en venant en classe le samedi mais sans travailler, sans même prendre un porte plume. Aucun d'entre nous ne cherchait à nouer de relations particulières avec les autres. Nous avions nos amitiés, sans distinction. A l'époque mon meilleur ami s'appelait Legros. Personne ne marquait de différence.
Ensuite je suis allé dans une boite à bachot, l'"Ecole Malesherbes", où j'ai connu mon ami Tonio. J'y suis resté deux ans. L'école était dirigée par notre professeur de lettres, le père Tinant disions nous, que nous aimions et respections. Il était royaliste d'Action Française et, sans nous parler de ses convictions, ne s'en cachait pas. Nous étions quatre à six par classe. Je n'ai pas le souvenir que quiconque, élève ou professeur ai eu une parole ou une attitude désobligeante à mon égard.
Pourtant, à cette époque, il y avait Charles Maurras, il y avait Gringoire qui s'en prenaient violemment aux juifs. Contrairement à ce que l'on peut penser maintenant, cette propagande avait très peu de conséquence. Et quand je cherche dans mes souvenirs, en me replaçant dans l'état d'esprit de cette période, tout le confirme.
Ainsi, avec Tonio, nous fréquentions les milieux d'extrême droite, les ligues. Tonio était inscrit aux "Jeunesses Patriotes" de Taittinger, un mouvement qui était, par rapport aux autres ligues, relativement modéré. Moi j'avais 14 - 15 ans, je n'était pas inscrit, mais je le suivais dans les réunions et les manifestations. Plus tard j'ai été inscrit, un temps très court, aux "Croix de Feu". Je l'avais fait sans enthousiasme car je n'aimais pas le créateur de ce mouvement, de la Rocque, mais j'étais très attiré par Mermoz. Dans ces milieux, pour moi, Lévy, il n'y avait pas de problème.
Mon père, bon radical socialiste, n'approuvait pas mes sympathies pour les ligues et me le disait. Mais je n'ai pas le souvenir qu'à cette occasion il ait mentionné le problème de l'antisémitisme. S'il l'avait pensé il me l'aurait dit sur un ton ferme et je m'en souviendrai. Il connaissait bien Tonio et était au courant de son appartenance aux Jeunesses Patriotes, dont Tonio portait en permanence l'insigne. Il ne m'a jamais dit que c'était une mauvaise fréquentation, au contraire il l'aimait beaucoup. Il n'a certainement jamais fait de remarque à Tonio à ce sujet. Je pense que pour lui, comme pour nous, cela ne venait pas à l'esprit.
Nous n'aimions pas l'Action Française. Moi bien sûr en raison de leur propagande antisémite, mais aussi des écrits haineux que répandait Charles Maurras dans toutes les directions, en raison également de la violence des "camelots du roi" (à l'époque ils se battaient avec des cannes). De toute façon nous ne comprenions rien à leurs positions. Ils se battaient pour un prétendant au trône, le Comte de Paris, qui les rejetait, et pour l'église catholique, qui les avait excommuniés. Mais en dehors de toute politique je connaissais des gens d'Action Française. Comme, malgré la propagande, il n'y avait pratiquement personne pour prendre au sérieux les problèmes d'antisémitisme, cela ne pesait pas sur nos relations. A un moment où je cherchais du travail, l'un d'eux voyant mes difficultés, par le biais de son parti m'a fait entrer dans une Compagnie d'assurances. C'était sous le gouvernement de Front Populaire et, pour éviter les grèves qui sévissaient, certains cherchaient ainsi la tranquillité dans leurs entreprises. Dans les bureaux de cette société les gens d'Action Française étaient évidemment assez nombreux. S'appeler Lévy dans un tel contexte peut, maintenant apparaître une gageure. Mais non, les gens savaient parfaitement que je ne partageais pas leurs opinions, et pour cause, et je n'ai eu aucun problème.
-Les préjugés entre français.
Tonio me parlait, il y a un certain temps, du "Voyage en Espagne publié en 1843, dans lequel Théophile Gauthier arrivant en Gironde et parlant des gens du pays écrit "les indigènes", et plus loin, s'arrêtant dans une auberge où il y a une noce, mentionne cette occasion de rencontrer "quelques naturels du pays" dont il dit: "ces naturels sont forts laids, les femmes surtout".
Mon père raconte qu'au cours de la guerre de 14-18, son unité avait stationné près d'un régiment composé de corses. Parlant d'eux, les gens les appelaient "les Bulgares".
Dans les années 2O et 3O, celles de ma jeunesse, les gens voyagent encore peu, rares sont ceux qui franchissent une frontière, et j'ai connu l'octroi à l'entrée de Paris. Chacun est catalogué en fonction de son origine: les bretons sont têtus, les normands ont les doigts crochus, les marseillais sont sympathiques mais paresseux, etc. Et puis il y a aussi des réalités: à Paris les marchands de charbon au détail sont presque toujours des auvergnats, des bougnats dont le commerce est généralement complété par une buvette; les limousins sont des maçons au point que, dans la profession, quand on veut parler d'un bon maçon on dit que c'est un vrai limousin. Les parisiens, sûrs de leur supériorité, regardent tous les provinciaux avec condescendance, ce sont des péquenots, des bouseux. Un homme du nord qui va s'installer avec sa famille dans un village du sud a bien du mal à se faire accepter et réciproquement. C'est votre grand-tante Fifo, qui me disait, en janvier 1989, qu'autrefois, pour les gens de Sorio, ceux de Pieve, à quatre kilomètres, étaient un peu des étrangers. Demandez à votre mère de quels préjugés souffrait un corse à Paris? Posez la même question à Tonio en ce qui concernait les basques.
Dans ce contexte un juif de culture française, je précise même de culture parisienne, religieux ou pas, malgré, les préjugés, n'avait pas les problèmes que beaucoup de provinciaux rencontraient dans l'ambiance parisienne.
-L'attitude envers les étrangers.
Si les français ont une attitude réservée, pour ne pas dire plus, d'une région à l'autre, et même d'un village à l'autre, il est évident que la position est encore plus raide vis à vis des étrangers. Sauf les relations de sympathie qui peuvent s'établir à des niveaux individuels, il faut savoir reconnaître qu'au niveau des groupes, les français sont plutôt xénophobes, et que c'est une attitude assez générale. Cela se répercute même dans la législation. Ainsi, lors de la crise économique des années trente, la crainte du chômage a entraîné le vote d'une loi du 1O août 1932 imposant la priorité de l'emploi aux travailleurs nationaux. Cette loi qui a été voté par l'unanimité, à l'exception des seuls communistes, a eu pour conséquence le départ de la moitié des trois millions d'immigrés de l'époque. Cette protection des nationaux paraissait naturelle, et je suppose que la mentalité était la même dans les autres pays.
Parmi les immigrés, il y avait les italiens que l'on appelait avec mépris les ritals ou les macaronis. Il y avait les polonais que l'on appelait les polacks. Etc. Si à la longue ces groupes ont fini par s'intégrer, à cette époque, ils vivaient surtout entre eux. A l'école leurs enfants se faisaient insulter.
Mais les communautés d'immigrés ne se ménageaient pas non plus entre elles. Lisez par exemple Cavanna lorsqu'il raconte que les ritals, parlant des polacks, les traitaient de brutes et de bêtes sauvages.
Le même Cavanna écrit ailleurs: "comme étrangers mal piffés, y a que nous, les ritals". Mais plus loin, avec son humour, il se console en racontant que lorsqu'il y a un français dans un film américain, il est "le pauvre con ridicule", et il commente: "Ca veut dire que pour les Ricains, pour les Anglais, pour les Boches, les Français sont exactement ce que sont les Ritals pour les Français et les Napolitains pour les Ritals: de la sous-race, des singes, de la merde."
Quand les républicains espagnols se réfugient en France, on les parquent dans des camps gardés militairement. Cela paraissait normal.
Et puis il y a les juifs immigrés de l'est dont l'arrivée s'est échelonnée par vagues depuis la fin du XIX° siècle. Ceux-là vivent généralement à l'intérieur des villes, tandis que les italiens sont plutôt dans la périphérie ou en banlieue. A Paris, ils sont rue des Rosiers, à Belleville, etc. On peut je crois distinguer parmi eux trois cas.
Il y a ceux, seulement de passage, qui sont à la recherche d'une solution pour partir en Amérique.
Il y a ceux qui, malgré leur sympathie pour la France, pensent que la culture juive est supérieure à tout. Ceux là ne cherchent ni à s'intégrer ni à apprendre le français. Ils ont une vie sociale et culturelle active, ils ont leurs journaux en yiddish, leur théâtre yiddish, ils ont leurs oratoires et ne fréquentent pas les grandes synagogues. Ils vivent et veulent vivre entre eux.
Il y a ceux qui, ayant la même origine que les précédents, apprennent le français et veulent s'intégrer, et y parviennent progressivement. Dans "Adieu Volodia", Simone Signoret raconte la vie difficile dans ce milieu, et aussi les problèmes dans les rapports avec les français. Pourtant elle écrit qu'ils rêvent tous d'être naturalisés, intégrés. J'ai lu aussi dans plusieurs ouvrages cet adage que répétaient ces juifs venus des pays de l'est "Heureux comme Dieu en France". Il devait bien y avoir une raison.
Le cas des sépharades venant à cette époque des pays qui composaient l'ancien Empire Ottoman est assez différents. Ceux là ont fuit les désordres qui ont régnés dans beaucoup de ces pays après la chute de l'Empire. On parle beaucoup moins de cette catégorie pour plusieurs raisons. Ils sont moins nombreux. Ils sont très marqués de culture méditerranéenne, souvent latine, grecque et quelquefois française, ce qui facilite une intégration qu'ils recherchent. Ils ont généralement pris de nombreuses libertés avec la religion, il semble bien qu'aucun ne mange cachère, ce qui supprime des obstacles pour vivre au milieu de la société française. "Vidal et les siens", que j'ai déjà cité, entre dans cette catégorie. En 14-18, la famille quitte Salonique et vient en France. Après diverses péripéties, Vidal s'installe rue du Sentier, dont le tiers des commerces, dit-il, est tenu par des sépharades. Il précise qu'ils étaient regroupés dans ce quartier au plan professionnel, mais qu'ils habitaient de façon dispersées dans divers quartiers de Paris. L'auteur raconte la vie de Vidal. Jusqu'à sa naturalisation en 1931, ce sont des histoires de commerçant, des histoires de famille, il raconte son intégration dans la société française. Il parle de cela comme un étranger qui a du mal à s'intégrer, mais sans mentionner de difficulté particulière en tant que juif.
De tout cela j'ai retiré l'impression que, contrairement aux idées généralement répandues, la situation des juifs immigrés n'était, à cette époque, pas plus difficile que celle des autres immigrés. Leur problème, c'était la xénophobie qui s'appliquait à tous, beaucoup plus que l'antisémitisme.
Ce qui peut donner l'impression d'un problème plus important pour eux par rapport aux autre communautés, c'est que les arrivées se renouvellent pendant des décades, entraînant une continuité dans les attaques dont ils font l'objet, tandis que les arrivées des autres se sont produites pendant des périodes réduites. Pour tous ces étrangers il y a une période d'assimilation au bout de laquelle les attaques cessent. Il en est de même pour les juifs, avec la différence qu'il y a toujours de nouveaux arrivants qui subissent à leur tour les attaques, et que cela constitue un phénomène permanent.
-Les juifs allemands.
Et puis il y a le cas particulier des juifs allemands réfugiés en France. Nous vivions dans la hantise de la prochaine guerre avec l'Allemagne, et les juifs allemands n'étaient pour nous que des allemands qui s'étaient battus contre la France aussi bien en 187O qu'en 1914. Comme les catholiques et les protestants il y avait des juifs des deux côtés au cours de ces guerres, et tous aussi patriotes que ceux d'en face. Ces juifs fuyaient un régime, mais pas l'Allemagne. Chassés par Hitler ils ne restaient pas moins patriotes. Aussi quand, à trois reprises, des juifs allemands réfugiés ont pris contact avec mon père, en raison à la fois de son nom et de sa profession, en vue de trouver du travail, mon père ne leur a fait aucune confiance. Pour lui c'était un moyen de s'introduire en France pour des raisons d'espionnage ou quelque chose de similaire, ce qui n'était d'ailleurs pas du domaine de l'imaginaire puisqu'on a pu vérifier plus tard l'efficacité de la cinquième colonne. Il a commencé à se poser des questions quand il a entendu répéter plusieurs fois les histoires de stérilisation des juifs par les nazis, mais il n'y a vraiment cru que plus tard, quand il a découvert la réalité de l'antisémitisme hitlérien.
Il faut bien comprendre qu'à ce moment, sauf de très rares exceptions, personne n'était au courant en France de ce qui se passait réellement en Allemagne avec les nazis. On ne faisait pas de différence entre les SS, les SA et la Wehrmacht. Les histoires comme la nuit des longs couteaux n'étaient pas notre problème, ce n'était que des histoires internes. Ce que l'on retenait c'était les efforts pour l'armement, les défilés militaires et les énormes réunions, d'aspect militaire pour acclamer Hitler dans ses délires de conquête. On avait peur de l'Allemagne, mais la peur d'Hitler en tant qu'idéologie nazi n'était pas évidente, pas plus pour les gens de droite que ceux de gauche, quoiqu'ils puissent en dire maintenant. Pierre Cot, ministre du front populaire, négociait un rapprochement étonnant entre Air France et la Luftansa. Ceux qui savaient quelque chose se sont tu, non par lâcheté, mais parce qu'ils ne mesuraient pas le danger. Hitler, pour le commun des français, dont j'étais, ce n'était, sous un autre régime, que le successeur de Guillaume II et de Bismarck, le nouveau maître de l'Allemagne dominatrice.
Dans ce contexte les juifs allemands n'ont dû trouver en France qu'un accueil hostile. J'ai peu d'information sur la vie qu'ils ont pu mener, mais je suppose qu'elle a dû être très difficile. Simone Signoret raconte que certains, qui vivaient à Paris dans (ou près) des milieux juifs immigrés étaient exploités comme travailleurs clandestins. Elle écrit aussi que ces mêmes milieux les considéraient plus comme des allemands que comme des juifs.
Je suppose aussi, sans avoir pu le vérifier que tous ceux qui ont pu être trouvés ont dû être arrêtés par les français dès la déclaration de guerre, le 2 septembre 1939, quand on a organisé la rafle des étrangers suspects. Mais la situation difficile qui était certainement la leur, ne résultait pas, en France, de l'antisémitisme, mais de leur appartenance à la nation ennemie.
-L'antisémitisme en France entre les deux guerres.
Vous avez probablement été surpris en lisant ce qui précède.
Moi même, quand je réfléchissais à tout cela, il m'est arrivé de me demander si je n'avais pas oublié, si je n'avais pas tendance à minimiser. Alors j'ai interrogé mon ami Tonio avec qui j'ai discuté des heures et des nuits entières, quand, adolescents, nous voulions refaire le monde. Et Tonio m'a bien confirmé que dans nos conversations nous ne parlions pas d'antisémitisme. C'était une question absente de nos préoccupations.
Vous pouvez aussi avoir pensé que j'étais dans la situation, comme on dit quelquefois, du "bon juif", celui qui sert d'excuse aux mouvements antisémites, celui à qui on dit "Toi ce n'est pas la même chose". Je peux dire qu'il n'y avait rien de tout cela. Je l'ai écrit précédemment, je ne me sentais pas juif, mais je n'avais pas honte de mon nom ni de mon ascendance paternelle, et je me sentais parfaitement à mon aise dans cette situation. Je parlerai peut-être un jour de ma décision de changement de nom. Ce que je peux dire ici, c'est que s'il n'y avait pas eu la guerre, je n'aurai jamais pensé à le faire car la question ne se serait pas posée.
Pourtant je suis conscient des contradictions apparentes que l'on pourrait souligner dans ce que j'écris.
En effet il y a la permanence de la position et de l'enseignement de l'Eglise contre les juifs. C'est ce que je vais maintes fois répéter dans les pages qui suivent pour en montrer les méfaits. Et cet enseignement se poursuit au XX° siècle. On l'enseigne depuis la tendre enfance. Ainsi ma belle mère, en Corse, que l'on faisait courir dans l'église en agitant un mouchoir pour chasser les juifs. A certaines époques cela a conduit les gens à des attitudes extrêmes contre les juifs. Pourquoi cela peut être différent dans les années 2O et 3O?
Je suppose que c'est difficile à admettre avec le regard que l'on a de ces questions en cette fin du XX° siècle, alors que c'est la suite logique de l'évolution historique dont je parlerai plus loin. En France, à cette époque et à ce sujet, on vit dans un climat de tolérance. Et je pense que pour les catholiques l'enseignement de la charité chrétienne l'emporte sur les thèmes anti-juif. Je ne dis pas que cela ne laisse pas de trace chez les individus, et je peux supposer que pour un catholique la première rencontre avec un juif, même simplement avec un Lévy comme moi, pouvait lui remettre en tête ce qu'on lui avait enseigné. Ce que je sais, c'est que moi qui vivait journellement avec des chrétiens, catholiques ou protestants, ou des incroyants, je n'ai pas le souvenir de réaction qui m'ait blessé. Certains peut être m'ont évité, mais je ne l'ai pas su. Dans toute ma vie, j'ai dû être confronté à deux ou trois individus antisémites. Convaincu de l'inutilité de toute discussion, j'ai coupé court à tout entretien. Il n'y a pas de quoi en parler, ce fut tellement bref et exceptionnel.
Cette époque, je n'étais pas le seul à l'avoir vécue avec une parfaite sérénité. Quelqu'un comme Raymond Aron a vécu ainsi, mêlé au monde chrétien, sans avoir à se poser de problème jusqu'au jour où il a rencontré l'antisémitisme nazi. Dans la biographie de Kessel par Yves Courrière, je n'ai pas le souvenir qu'en France il ai eu le moindre souci à ce sujet. Lévy-Strauss, à qui un journaliste demande, en raison de son nom, si, avant la guerre de 194O, il avait conscience d'appartenir à une communauté, répond "Non", et ajoute "Je n'étais sûrement pas le seul". Et il y a certainement d'autres exemples.
Quant à moi, je n'aurais jamais eu l'idée de m'interroger rétrospectivement sur cette époque, si je ne m'étais pas lancé dans l'histoire de ma famille paternelle, et si, le faisant, je n'avais pas éprouvé le besoin, pour la vérité de mon récit, d'analyser l'attitude de ceux qui actuellement dramatisent l'histoire des juifs, y compris la période de ma jeunesse.
Finalement je crois pouvoir résumer la situation avant guerre de la façon suivante. En France, les juifs français étaient une minorité religieuse comme les autres, et les juifs étrangers n'étaient qu'une, ou des, minorités étrangères comme les autres. Je crois pouvoir ajouter que, pour les juifs français, les juifs étrangers étaient des étrangers comme les autres, au même titre qu'un catholique étranger restait un étranger pour un catholique français.
-L'antisémitisme en France pendant la guerre de 194O-45.
Si je considère d'abord la période de la guerre avant l'invasion allemande, et le début de l'occupation, tout confirme combien l'antisémitisme était loin de l'esprit des français. Même à cette période. Moi même j'ai été très surpris de le découvrir à l'occasion de mes recherches, après tout ce que j'avais pu lire au cours de ces dernières années.
Pendant la drôle de guerre et pendant la période d'invasion personne ne parle, ni ne se méfie de l'antisémitisme.
Lisez attentivement le récit de l'exode par mon père. Il est particulièrement intéressant car il a été écrit à chaud, sans pouvoir être influencé par les événements ultérieurs, ce qui ne sera pas le cas de ses écrits rédigés après la guerre.
Cette lecture vous montrera qu'il s'enfuit devant les "boches",pas devant les nazis. Il fuit l'invasion allemande, la même qu'en 187O et qu'en 1914. Il ne s'inquiète pas un seul instant de l'antisémitisme des hitlériens. Ce n'est pas une erreur de jugement, il l'ignore. Et quand, dans sa retraite il est dépassé par les armées allemandes il pense seulement à rentrer à Paris sans plus d'appréhension que les autres français. Ainsi quand il faut demander un laisser passer à la kommandantur pour rentrer à Paris, il y va, certainement humilié de devoir se présenter devant l'ennemi, mais il ne s'inquiète pas un instant de faire établir une autorisation au nom de Lévy. Nous sommes en juillet 194O et il ne voit absolument pas venir le drame. Et tout le monde est dans le même état d'esprit.
En ce qui me concerne, pendant toute la retraite, que j'ai effectuée comme militaire, j'ai eu beaucoup de soucis, mais certainement pas celui là puisque j'ignorais tout. Après la défaite j'ai été maintenu dans l'armée Pétain jusqu'à mon départ en Afrique du Nord. Jusqu'au printemps 1941, dans cette armée en désordre qui venait de traverser la France en fuite devant les allemands, j'ai été brinquebalé du Languedoc à la Côte d'Azur et aux Alpes. J'y ai mené une vie extrêmement dure et quasiment coupée du monde. Les mesures contre les juifs je n'en avais même pas connaissance. Ensuite j'ai été muté dans un bataillon de chasseurs à pieds, dans l'Ain, où j'ai mené une vie plus normale. A ce moment j'ai progressivement découvert les mesure antijuives qui avaient été prises et j'ai été informé au fur et à mesure de l'évolution de la situation. Nous étions quelques juifs dans ce bataillon. Je dis juif parce que la nouvelle loi en avait décidé ainsi. A chaque nouvelle décision nous étions informés par nos officiers qui nous disaient aussitôt de continuer comme si rien n'était. Dans ce cadre nous nous sentions parfaitement protégés et notre vie s'est déroulée avec les autres, sans problème particulier pour nous, du moins à ce titre. Notre souci, c'était pour nos familles.
A cette époque, comme presque tous les français, je faisais confiance au Maréchal Pétain. Il représentait l'honneur de la France devant l'ennemi. Il ne pouvait pas nous trahir. Il ne me venais même pas à l'idée qu'il puisse être antisémite. Ce qui se passait, c'était les allemands qui l'imposaient. J'imaginais même qu'en secret il agissait de concert avec de Gaulle. Et puis, vers avril 1942, avec mon bataillon qui avait été désigné pour un ou deux mois, comme bataillon d'honneur du Maréchal, je suis allé à Vichy. Et là, je me souviens toujours de façon précise du jour où j'ai entendu à la radio, Laval déclarer qu'il souhaitais la victoire de l'Allemagne. Brutalement j'ai réalisé que ce gouvernement trahissait la France. J'ai reçu cela comme un coup de bâton, et ce jour là ma décision était prise de quitter la France, quelle que soit la façon dont je pourrai le faire.
J'ai dû attendre octobre 1942 pour pouvoir partir, et, ironie du sort, c'est au Maroc, dans l'armée qui avait rejoint les alliés, que pour la première fois je me suis trouvé personnellement confronté à des mesures antisémites! Je l'ai vécu de façon très différente de tout ce que l'on peut imaginer. Cela a été pour moi une des épreuves morales les plus dures de mon existence. Je raconterai cela peut être une autre fois.
Il ne faut pas croire que mon père et moi étions des cas isolés dans notre ignorance de l'antisémitisme. C'était le cas très général, j'en ai trouvé des preuves multiples.
La biographie de Kessel par Yves Courrière est révélatrice. C'était avant la guerre un des rares hommes en France qui savait ce qu'était le nazisme antisémite en Allemagne. Pourtant, en France, il ne croit pas à l'antisémitisme. Il était l'ami de Béraud, Suarez et Carbuccia bien avant l'existence de Gringoire, et quand ces hommes se mettent à écrire leurs articles antisémites, il ne prend pas cela au sérieux, il en discute longtemps avec eux. Et il faudra qu'ils en rajoutent beaucoup pour qu'il décide de ne plus les voir. Le même Kessel, qui affiche son identité juive, ne crois pas non plus que les hommes de Vichy soient antisémites. Pour lui ils sont seulement contraints par les nazis de prendre ces mesures et il leur fait confiance pour en atténuer l'application. Il y croit tellement peu qu'il va lui même, à deux reprises, voir les gens du gouvernement de Vichy, lesquels cherchent à le rassurer. Certains sont probablement sincères. Comme tous les juifs français il ne suppose pas que l'on puisse craindre quelque chose du Maréchal Pétain, sous les ordres duquel, lui Kessel, a servi 23 ans plus tôt. Et après son deuxième voyage à Vichy, en décembre 194O, il écrit à son frère: "Depuis que Pétain a montré les dents, depuis que la France se réveille et peut craindre le pire, je l'aime de plus en plus et me sens liée à elle......En tout cas, il y a une chose qui éclate. Malgré tout la France n'est pas foutue, n'est pas "naziquée", n'est pas antisémite".
Claude Lévi-Strauss raconte qu'avant guerre il a rencontré à New-York des juifs allemands réfugiés qui n'avaient pas du tout prévu ce qui leur arrivait, "l'Allemagne est un si beau pays, les gens y sont tellement gentils". Et Lévi-Strauss commente, si eux ne se méfiaient pas, pourquoi voulez vous qu'en France on se méfie? Lui aussi est tout à fait inconscient. Après l'armistice il va à Vichy pour demander à reprendre son poste de professeur au Lycée Henri IV. Là il faut que ce soit le directeur de l'enseignement secondaire qui lui dise qu'en raison de son nom il refuse de l'envoyer à Paris, et il l'affecte en zone libre, à Perpignan. Cela ne l'empêchera pas, plus tard, d'être révoqué de l'enseignement.(Interview du Figaro 22-23/7/89).
Cette inconscience on la retrouve à tous les niveaux. C'est la compagne demi-juive de Tenenbaum (Gérard Oury) qui, en 1941, après les décrets antijuifs, décide, alors qu'elle est enceinte, d'aller voir le Maréchal à Vichy pour que l'on n'empêche pas Gérard Oury de travailler. Elle rencontre le médecin du Maréchal à qui elle demande à être reçue par le Maréchal. Elle se retrouve devant Xavier Vallat, commissaire aux affaires juives! Heureusement pour elle, elle en sort. (Gérard Oury - Histoires d'Eléphants).
Le professeur Debré, dans ses mémoires "L'Honneur de Vivre", écrit: " Notre entourage était convaincu que le gouvernement de Vichy parviendrait à éviter dans la mesure du possible l'application du statut (des juifs) qui, pensait-on alors, lui avait été imposé. De cette époque datent les recherches sur les antécédents familiaux et les constitutions de dossiers rappelant que sur l'arbre généalogique aux branches nombreuses et s'écartant largement du tronc, figuraient, juifs ou catholiques, des soldats du Premier et du second Empire, des professeurs, des fonctionnaires depuis un siècle, des patriotes alsaciens, des décorés de la Légion d'Honneur sous différents régimes et enfin la liste des combattants de la Grande Guerre avec ses blessés et ses citations à l'ordre du jour des corps combattants et ses morts "comme dans toutes les familles françaises" ajoutait ma mère. Efforts biens illusoires car le gouvernement de Vichy était décidé à n'établir aucune distinction, mais il lui fallait, comme l'avait enseigné Hitler, procéder par étapes pour gagner l'assentiment général".
Cette illusion au sujet des décrets sur les juifs, je l'ai retrouvée de façon émouvante dans les papiers de mon père, écrits de sa main à cette époque, avec ses essais maladroits d'arbre généalogique sur cinq générations qu'il n'arrivait pas à retrouver, avec des notes sur tous les faits prouvant le patriotisme de la famille, que ce soit la guerre de 1914-18 qu'il a faite, la guerre de 1870 faite par son père, mais aussi le choix de la nationalité française par ses ascendants d'Alsace-Lorraine, etc, etc..Je dis recherche maladroite car mon père m'a paru être alors, quelqu'un qui, comme moi, ne se souciait pas du passé, et paraissait tomber des nues en devant le faire à l'improviste.
Quand la réalité de la situation devient évidente, Debré, dans le même livre, fait état des sympathies qui se sont manifestées à lui de toutes part. Il raconte en particulier que, dans cette période tendue, la chaire médicale des Enfants Malades étant vacante, il fut élu, à l'unanimité du conseil de la Faculté, à ce poste important. Et quand il veut remercier de ce geste courageux, ses confrères lui répondent "C'est l'honneur de la Faculté".
Cette période de l'occupation à Paris, je ne peux trouver mieux pour la ressentir que les souvenirs de mon père. Vous les avez lus. Ils ne les a pas écrits pour la galerie, mais dans un carnet intime. Après cette lecture, Gérard avait surtout remarqué les jeunes cyclistes qui insultaient les juifs qui faisaient la queue pour leur carte d'identité. Moi, quand j'analyse le texte, je note au contraire que c'est la seule fois où mon père mentionne une insulte, ou même seulement un geste désagréable, d'un français. Dans tout le reste de son récit je suis au contraire frappé par la sympathie tacite dont il est entouré.
Mes parents sont alors dans une situation matérielle très difficile. Mon père pour survivre travaille auprès des tribunaux pour un curateur, lequel, officier ministériel, n'a pas le droit de l'employer car c'est une activité interdite aux juifs. Or mon père travaille sous son nom, car il n'emploiera de faux papiers que beaucoup plus tard. Il ne porte pas l'étoile jaune. Et, pour tout faciliter, son nom, qui ne laisse aucun doute, est affiché dans les halls des tribunaux pour les affaires dans lesquelles il intervient. Suivant l'habitude, on convoque, à la même heure, au début de la demie-journée, tous les gens concernés par dix affaires qui passeront dans cette demie-journée, sans que l'on sache si on sera appelé le premier ou le dernier. Dans ces conditions mon père passe des heures à attendre dans les couloirs des tribunaux en sachant qu'il suffit d'un rien pour qu'il soit arrêté. Ensuite il passe devant un juge qui ne peut pas ignorer sa situation. Et ce juge n'est probablement pas seul présent.
Pourtant, mon père lui-même le mentionne, le curateur sait qu'il n'a pas le droit de l'employer, les juges savent qu'il n'a pas le droit d'être là, les greffiers qui assistent les juges le savent, et, je le suppose, d'autres au tribunal doivent aussi le savoir. Et chacun agit comme si la situation était normale. Mon père ajoute même que les parties adverses, qui pourraient en tirer argument, s'abstiennent de le faire.
Regardez aussi son arrestation. Alors qu'il aurait dû être dirigé sur Drancy, il est remis en liberté un jour, de façon inattendue, et sort de prison par une petite porte, sans même avoir été interrogé. Comme je ne crois pas aux miracles, je ne peux m'empêcher de supposer qu'il a bénéficié, sans le savoir, d'actes anonymes de solidarité.
Avez vous également remarqué qu'en sortant de prison, son curateur le reprend dans l'illégalité malgré sa situation?
Il travaille aussi pour des questions de travaux et de bâtiment (il n'a pas le droit d'être architecte) pour la mairie de Chateaufort et une autre sur les bords de la Marne. Il se méfie des contacts avec les administrations officielles. Mais là aussi tout se passe sans la moindre remarque sur sa situation.
Evidement cette loi du silence entre français ne suffit pas à garantir sa sécurité. Il craint les contrôles dans la rue, il craint les contrôles dans les transports quand il se rend en banlieue, il craint....il peut tout craindre. Il écrit dans ses souvenirs " La vie était comparable à celle d'un lièvre durant la saison de la chasse, on craint la mort au coin de la rue!"
Je pourrais continuer l'énumération des exemples qui, pour moi, permettent de conclure qu'avant la guerre et pendant l'occupation le peuple français n'est pas antisémite. Je suis convaincu que les vrais antisémites ne représentaient qu'une infime minorité de la population, au même titre que tout groupement humain, y compris chez les intellectuels, comporte sa part de criminels, de désaxés, etc. A cette minorité se sont ajouté pendant l'occupation un certain nombre de personnages veules, faibles, à qui des activités comme la dénonciation ou l'entrée dans la milice ont pu donner la satisfaction d'une importance à laquelle ils n'auraient jamais pu accéder autrement. Encore faut il retenir qu'ils avaient l'excuse de suivre la "grande voix" du Maréchal. Mais cet amalgame, s'il a pu faire beaucoup de mal dans le contexte de l'occupation, ne peut être retenu comme représentatif de l'immense majorité des français.
-A propos des rafles et arrestations de juifs.
Sur ce sujet affreux, j'ai lu et entendu à plusieurs reprises des commentaires qui utilisent ce thème comme démonstration de l'antisémitisme et de la complicité de la grande majorité des français. Et on avance comme preuve la passivité de la population lors de ces événements, on met en avant la participation de la police, par exemple en montrant des photos de gendarmes français gardant des prisonniers juifs, etc.
C'est faux, et c'est une manipulation de la vérité qui m'est personnellement douloureuse.
Je veux montrer le contraire, en commençant par des exemples très proches. D'abord mon père dont vous avez lu son histoire à cette époque. Les concierges de son bureau et de son domicile le préviennent chaque fois qu'il y a un risque pour lui. Quand il y a la rafle du Vel'd'Hiv', il est prévenu la veille par mon ami Paganelli. Malgré cela il n'est pas parti, et quand la gestapo vient pour l'arrêter à son appartement, le concierge les envoie chez un voisin pour le sauver. Ce voisin, qui sait très probablement son nom ne le dénonce pas, alors que ce serait pour lui la meilleure façon de se débarrasser de la gestapo. En lisant cela, avez vous pensé au risque que prenaient ce concierge et ce voisin? Et même si vous y avez pensé, il est difficile d'imaginer ce que représente de tels actes dans le climat d'anxiété où on vivait alors à Paris. A tout cela, je crois utile d'ajouter une précision, c'est que compte tenu de la situation matérielle de mes parents, tous ces gestes étaient désintéressés.
Très proche encore, votre grand-père maternel, cet homme adorable que vous avez connu. Votre mère m'a raconté qu'appartenant à "Résistance Nord" il a pu prévenir les juifs d'Arnouville-les-Gonesses de cette rafle, et qu'ainsi aucun d'eux n'a été arrêté.
Autant que je sache, 13OOO personnes ont été arrêtées au cours de cette rafle.C'est un moment dramatique de l'occupation et l'on a raison de le célébrer pour éviter l'oubli. Mais si l'on veut émettre une opinion sur l'attitude des français de l'époque face à cet événement, il faut aussi considérer que 22OOO arrestations étaient prévues et que 9OOO ont pu échapper grâce à des gens comme votre grand-père ou mon ami Paganelli. Des tracts ont même été distribués pour inviter les juifs à se cacher. Grâce à des fuites, cette rafle a été connue 48 heures avant son exécution, ce qui veut dire qu'en un temps très court un grand nombre de gens se sont mobilisés et dévoués dans l'ombre pour des juifs qu'ils ne connaissaient pas le plus souvent.
Sur la passivité de la population française en pareil circonstance, je vous demande de réfléchir au comportement d'une population moyenne, celle qui vous entoure par exemple. Combien vivent dans l'indifférence des événements qui ne les concernent pas directement? Combien parmi ceux qui s'intéressent à ces événements sont capables de faire gratuitement quelques chose qui puisse remettre en cause leurs habitudes, leur confort? La population française de 1942 n'est ni pire ni meilleure, mais ceux qui émettent des jugements méprisants à son sujet oublient qu'il y a en plus les conditions de vie et l'ambiance morale dans lesquelles elle se trouve, en particulier à Paris:
-le pays est encore sous le coup de la défaite. C'est un événement dur à supporter, même au niveau individuel,
-la vie se poursuit dans une ambiance d'occupation, la Werhmacht, les SS et les gendarmes allemands sont dans la rue. A n'importe quel moment on peut être soumis à un contrôle. Et quand il y a un attentat c'est le couvre feu,
-une grande partie de la population, surtout en ville, ne mange pas à sa faim. Et quand cela dure, je peux vous dire que ça vous prends la tête au point d'avoir du mal à penser à autre chose,
-il y a eu près de deux millions de prisonniers français, et en 1942 il en reste encore un million deux cent mille, auxquels leurs parents et leurs amis ont tout de même tendance à penser avant de se soucier de l'arrestation de juifs qu'on leur présente comme des étrangers,
-l'internement et les rafles ne sont pas un événement nouveau pour les français de l'époque. Il y a eu avant la guerre les réfugiés espagnols que l'on a internés, et, à la déclaration de guerre, les arrestation en grand nombre des étrangers suspects,
-et il y a aussi la présence du Maréchal dont on est convaincu qu'il fait ce qu'il peut pour la France et tous les français.
Et puis, et c'est l'essentiel, il ne faut pas penser à l'arrestation des juifs que l'on dit étrangers en sachant qu'il y a eu les camps de la mort. A ce moment les gens ne pouvaient le supposer. Je ne vois pas comment les français auraient pu alors imaginer, pour ceux que l'on arrêtait, qu'ils soient plus mal traités que les prisonniers français en Allemagne. Les précédents des guerres de 187O et 1914 contre les allemands ne pouvaient laisser présager les monstres nazis. On ne peut juger sainement la conduite des gens face à un événement dont on connait la fin dramatique, en oubliant qu'eux ne la connaissaient pas,
Et si, oubliant tout ce qui précède, cette population avait voulu réagir, sortir de la passivité qu'on se permet de leur reprocher maintenant, que devaient ils faire? Descendre dans la rue pour crier leur mécontentement, et, parce qu'on est dans un pays occupé, se faire tirer comme des lapins?
Quant au haro sur la police et les gendarmes, on s'en prend à eux comme s'ils avaient été volontaires pour le rôle qu'on leur a fait jouer. Il ne faut pas les confondre avec ceux qui se sont engagés dans la "milice". Ils étaient probablement gendarmes ou policiers avant la défaite, et tout ce que je viens d'écrire sur la situation des français s'applique à eux. Ce gendarme que l'on nous montre gardant le Vel'd'Hiv' ou autre, que voulez vous qu'il fasse d'autre que d'être au poste qu'on lui a assigné? Qu'il n'obéisse pas aux ordres? C'est lui qui sera arrêté. Qu'il déserte? Combien de gens sont capables d'être des héros?
Il ne faut pas déplacer le problème, le gouvernement de Vichy est responsable avec la minorité qui le suit, pas la population, pas le gendarme ou le lampiste. Il est responsable, parce que même en dehors des allemands il veut cette politique. Il est responsable parce qu'il trompe les français qui font confiance au Maréchal. Je ne fais pas le malin, j'y ai cru pendant près de deux ans. Il est responsable aussi d'avoir trompé la population à propos des juifs quand il disait que seuls les juifs étrangers étaient concernés, ce qui permettait de faire croire à la seule responsabilité des allemands.
Pour illustrer un peu plus ce qui précède, je mentionne une expérience personnelle. Fin 1941, militaire dans l'armée Pétain, je décide de passer en zone occupée pour aller voir mes parents à Paris. Je pars avec un ami. Nous prenons le maximum de risques: nous sommes mal habillés avec des vêtements d'emprunt, nous avons fabriqués nos faux papiers et de plus ils sont incomplets, nous sommes militaires et en zone occupée nous sommes en état de désertion, et moi Lévy je vais dans la zone contrôlée directement par les allemands. Le risque je l'ai accepté en pensant que je peux aller en prison ou dans un camp de prisonniers en Allemagne jusqu'à la fin de la guerre. Au cours de cette aventure qui a duré une dizaine de jours, j'ai eu l'occasion d'avoir très peur. Par exemple quand dans un village à proximité de la ligne de démarcation je me suis trouvé face à face avec une patrouille allemande, ou quand je n'ai pu faire autrement que de traverser plus de la moitié de Paris la nuit pendant un couvre-feu décidé après un attentat contre les allemands. Je cite cet épisode pour souligner deux choses. D'une part, pendant ce périple j'ai dû me réfugier chez des gens que je ne connaissais pas, et dans la rue à Paris comme dans l'immeuble de mes parents des gens m'ont reconnu. Si j'ai eu des frayeurs à cause des allemands, je ne me souviens pas d'avoir craint d'être dénoncé par un français. D'autre part, comme le commun des mortels je ne soupçonnais absolument pas l'existence des camps de la mort, sinon soyez sûrs que je n'aurais pas tenté l'aventure.
Et pour revenir aux commentaires que j'ai mentionnés plus haut, je veux souligner combien c'est facile, près de cinquante ans après, bien assis, bien au chaud, bien nourris de juger et de brandir l'anathème sur la conduite des gens pendant ces événements.
-Respecter les français de cette époque.
J'étais parti pour situer le problème juif en France dans ma jeunesse, et je me suis laissé emporter dans ce long plaidoyer contre l'idée d'un solide antisémitisme des français avant 194O, et de leur responsabilité pendant l'occupation. Je l'ai fait parce que ces commentaires méprisants et ces accusations injustifiées me sont pénibles et que je les ressens comme une insulte à la France et aux français de cette époque.
Et comme on fait souvent état, non sans raison historique, de l'antisémitisme catholique, je veux insister sur le nombre de prêtres, de familles pratiquantes, qui ont aidé et sauvé des juifs pendant la guerre. Et aussi dans le haut clergé ceux qui n'ont pas hésité à s'engager courageusement, comme Mgr Saliège, Archevêque de Toulouse, Mgr Théas, Evêque de Montauban, Mgr Gerlier, Cardinal, Archevêque de Lyon, Mgr Piguet, Mgr Dagusan, etc.
Arrivé là, je m'adresse à mes fils. Je leur demande de penser à leur mère, à leurs grands parents maternels, à leur grand-tante Fifo, qui ont été élevés avec tous les préjugés dont je vous ai parlé. Votre mère, comme beaucoup d'autres, a cru être antisémite. Pourtant pouvez vous supposer un instant qu'ils auraient pu être des antisémites affreux capables des pires exactions, capables seulement de dénonciation, ou ne pensez vous pas plutôt qu'ils auraient tous tendu la main sans hésitation à des juifs en difficulté même en prenant des risques pour eux mêmes? Non bien sûr. Et, dans ce qui précède, j'ai mentionné au contraire que votre grand-père a eu l'occasion de le faire. Alors pensez qu'ils sont représentatifs de l'immense majorité des français. Et puis pensez aussi, que si je n'avais pas cru que les autres pouvaient être aussi tolérants que moi je n'aurais même pas pu songer à épouser votre mère.
Pour terminer et pour illustrer tout ce que je viens de dire, je veux mentionner le merveilleux film de Louis Malle "Au revoir les enfants". Quand les enfants, entre eux, parlent des juifs, ils reprennent les poncifs des préjugés antisémites, mais en fait ils en parlent peu. Quand ils se trouvent devant un juif les réminiscences de leur éducation religieuse leur reviennent à l'esprit. Et puis quand les rapports s'établissent, le petit juif devient parmi eux un enfant comme les autres. Le seul antisémite, c'est ce malheureux domestique infirme et complexé, qui n'a rien trouvé d'autre pour se donner de l'importance et se venger. Et cela donne une juste image de la réalité de cette époque.
ADDITIF A PROPOS DE LA RAFLE DU VEL'D'HIV.
J'ai écrit ce qui précède il y a deux ou trois ans. Nous sommes en juillet 1992, quelques jours après la commémoration du cinquantenaire de la rafle du 16 juillet 1942, dite rafle du Vel'd'Hiv. A cette occasion j'ai lu ou entendu quantité de commentaires reprenant les thèmes contre lesquelles je me suis insurgé dans les pages précédentes, et j'ai éprouvé le même sentiment de révolte. Je cite seulement l'émission de Michèle Cotta le 16 juillet sur TF1, où Philippe Alexandre a résumé, avec l'accord de Serge July, la discussion qu'ils venaient d'avoir en parlant de "l'ignominie des français à genoux devant le Maréchal Pétain"!
Nous étions peut-être naïfs. Nous cherchions peut-être un espoir impossible auquel nous raccrocher au milieu d'événements aussi douloureux. Mais c'est un sentiment de colère qui me prend en entendant les jugements insultants de gens que l'on suppose intelligents, mais qui sont incapables de comprendre les réactions humaines face aux événements que nous vivions avec nos tripes.
Au milieu d'un certain nombre de commentaires allant dans le même sens, je n'ai trouvé que deux voix raisonnables. Celle de Simone Weil, qui, interrogée le même jour par PPDA, a dit que Vichy était coupable, que la population française ne l'était pas, et que beaucoup de policiers ont sauvé des juifs en les prévenant. J'étais seul devant la télévision, et je me suis surpris à dire tout haut "Merci Madame Weil" Et dans France-Soir du 17 juillet, Schwarzenberg, interrogé sur la responsabilité de la France dans la déportation des juifs, répond "Il faut savoir ce que l'on appelle la France. Si c'est le peuple français, dans une grande majorité, il a aidé les juifs, même un certain nombre de personnes d'opinions un peu pétainiste les ont aidés.....Je pense donc que le Président de la République s'honorerait, étant donné qu'il est le chef de l'Etat français comme on le dit souvent, à reconnaître que ses prédécesseurs horribles, mais historiques ont sali l'image de la France, même si ce n'était pas la République."
Mais personne ne souligne assez la responsabilité personnelle de Pétain, qui en raison de son rôle pendant la guerre de 1914, et un peu aussi en raison de son âge, jouissait d'une extraordinaire autorité morale, peut être difficile à apprécier maintenant, mais que personne alors ne discutait. C'était l'homme providentiel. Cette autorité morale a permis au gouvernement de Vichy d'avoir la confiance entière des français, même dans les cas les plus difficiles. Si Pétain disait ou faisait quelque chose, c'est qu'il agissait au mieux des intérêts de la France. Aucun homme politique n'aurait pu avoir cette autorité et cette confiance quasi unanime.
A l'occasion de ce cinquantenaire il y a eu une discussion surprenante sur la légitimité du gouvernement de Vichy. C'est sans importance. Il y a eu crime. C'est ce gouvernement qui est responsable, pas les français.

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