Pour la mémoire familiale

Famille Histoire Souvenirs & Commentaires

Wednesday, November 23, 2005

TOME 1 - MA FAMILLE PATERNELLE

PREAMBULE DU TOME I
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Il y a maintenant près de six ans que j'ai écrit le préambule que vous avez pu lire en tête de cet ouvrage. A ce moment je ne me méfiais pas de l'aventure dans laquelle je me lançais. Je pensais alors qu'il me suffirait de mettre en ordre les documents et informations sur la famille, pour vous les transmettre sous une forme compréhensible. Et cela à la fois pour mes ascendants maternels et paternels. Six ans après je n'ai traité, dans les pages qui suivent, que de ma famille paternelle et de mon père, et seulement jusqu'à la fin de la guerre de 1914/1918.
Le hasard a voulu que je commence par les dossiers de mon père, et je suis tombé sur une richesse de documents de toutes sortes dont je ne soupçonnais pas l'ampleur. Il s'agissait surtout de centaines de notes prises sur des bouts de papiers, mêlées à des textes de lui, écrits, tantôt à la main, tantôt à la machine. La plus grande partie de ces notes étaient destinées à un ouvrage dont la bibliographie établie par lui énumérait, sur dix sept pages manuscrites, environ trois cents ouvrages et documents. Mais après avoir fait un travail considérable, il a finalement abandonné son projet.
Mélangé à tout cela, d'autres notes et écrits traitaient de sujets divers, à partir d'anecdotes vécues ou de pure imagination, quelquefois sous forme de divertissement. Et, au milieu de tout ce qui précède, pas mal de notes concernant la famille, et constituant, après classement, un ensemble riche qui m'a servi à écrire une bonne partie de ce que vous trouverez dans les pages suivantes.
Compte tenu de mes objectifs du moment, j'ai trié en priorité ce qui concernait la famille. Mais ce tri nécessitait un énorme travail, car la grande majorité de ces centaines de notes et récits divers sont manuscrits, et l'écriture de mon père nécessite un effort de déchiffrage très difficile, même pour son fils qui la connait bien. De plus la limite de ma recherche n'était pas toujours précise, car il y avait aussi des considérations sur l'histoire ou la petite histoire, soit liées à un texte concernant la famille, soit indépendantes, mais rejoignant mes préoccupations.
Par exemple, ayant eu à rechercher, à l'époque de Vichy, la liste de ses ascendants en France, il reprend ce travail, quand, à la mort de ma mère, je lui demande de noter ses souvenirs sur la famille. Il s'adresse alors aux mairies, ministères, etc, pour retrouver certains de ses ancêtres, et il écrit dans l'une de ces lettres: "J'ai quatre vingt sept ans, je désire avant ma mort laisser à mes petits enfants une preuve matérielle d'une généalogie française remontant avant la Révolution". Et, ailleurs, dans la même ligne de recherche, il prend des notes sur la présence des juifs en Alsace-Lorraine avant 1789, et sur leurs rapports avec l'autorité royale. Ailleurs encore, a propos de la Diaspora, il étudie la façon dont elle a été présentée par l'Eglise de Rome. Etc, etc...
Moi, toujours curieux d'histoire, je me laisse bien volontiers entraîner par mon père dans un domaine que je découvre, avec l'envie toujours croissante d'en savoir plus. Alors, je me suis mis à lire les ouvrages traitant de ces sujets au hasard de ce qui me tombait sous la main, dont un certain nombre venant de la bibliothèque de mon père. Je lisais aussi bien des ouvrages qui traitaient du XIX° siècle quand vivaient les ancêtres dont mon père parlait, que des ouvrages dans lesquels je pouvais m'informer sur la vie des juifs en Alsace-Lorraine aux XVII° et XVIII° siècle. Mais je lisais d'autres livres traitants de la vie des juifs au début de l'ère chrétienne, avec un intérêt particulier pour ceux qui vivaient en Gaule. Et puis j'ai voulu savoir ce qu'était devenu ces juifs de France entre le début de l'ère chrétienne et la période moderne, en m'intéressant en priorité aux juifs installés sur les bords du Rhin. Cela m'a conduit peu à peu à organiser mes lectures et à reprendre ce que j'avais déjà lu pour suivre siècle après siècle l'histoire des juifs en France depuis le début de l'ère chrétienne.
Très ignorant de toutes ces questions, j'ai lu pendant longtemps pour ma seule information. Mais accumulant jour après jour beaucoup d'éléments intéressants, dont certains remettaient en cause des idées communément admises, je me posais de plus en plus la question de décider si je devais ajouter un résumé de tout cela à mon projet. J'avais le souci de situer le cadre de l'histoire de notre famille, et un résumé de mes lectures ne pouvait qu'y participer.
C'est un fait presqu'anodin qui m'a décidé, il y a maintenant plusieurs années. Déjeunant avec Francis du côté de la rue Bleue, au hasard d'une conversation, j'ai parlé des juifs qui vivaient en Gaule à l'époque du Christ. Francis m'a dit que je me trompais. A ce moment mes lectures en cours ne m'avaient pas encore conduit vers cette période de l'histoire. Pourtant j'étais sûr de moi, mais comme cela émergeait de ma mémoire à partir de lectures anciennes, je n'ai pas discuté faute d'avoir des précisions suffisantes en tête à cet instant. Mais j'en ai déduit qu'un condensé de ce que j'apprenais pouvait vous intéresser.

Quand j'ai voulu écrire ce résumé d'histoire, j'ai vite réalisé que je m'aventurais dans une affaire beaucoup plus difficile que de satisfaire ma propre curiosité. Cela me posait beaucoup de questions auxquelles il fallait que je trouve autant de réponses.
Au cours de ma scolarité, qui se situait avant 194O et avant le nazisme, à part une brève allusion à l'affaire Dreyfus, je ne me souviens pas que l'on m'ait parlé des juifs qui vivaient en France. Ce que je savais des juifs me venait de mon enseignement chrétien, quand on me parlait de l'ancien testament. Pour moi c'était très loin, quelque chose comme les assyriens ou les égyptiens du temps des pharaons... A cette époque je ne me posais pas de question.
Après la guerre je m'étais rendu compte que l'enseignement chrétien avait été défavorable aux juifs. Et j'entendais, par ceux qui réagissaient contre cet enseignement qu'il y avait eu les méchants du temps de l'ancien régime, tandis que les bons avaient pris le pouvoir avec la Révolution. Je n'avais jamais cherché à approfondir ces questions du passé qui, pour moi, ne changeaient rien au présent.
Avec l'histoire de ma famille paternelle, je m'étais trouvé plongé progressivement dans tout ce passé.
Mes lectures récentes avaient, en principe, une orientation. Je ne recherchais ni l'histoire des juifs, ni l'histoire de France, mais seulement l'histoire d'une toute petite minorité de juifs qui avaient choisi de vivre en France, avec une cible encore plus petite, ceux d'Alsace-Lorraine. Mais quand je lisais pour ma seule information, cela ne m'empêchais pas de faire des incursions dans la vie des juifs en Islam, dans les premiers problèmes des juifs avec la chrétienté, etc. Autant de sujets qui élargissaient le champ de ma réflexion, même quand je ne les abordais que superficiellement.
Pendant que je lisais ainsi dans le désordre, je n'en continuais pas moins à me pencher en permanence sur l'histoire de la famille et les écrits de mon père. Je faisais cela en essayant de bien sentir les difficultés et les pensées de ceux dont parlait mon père.
L'information que j'amassais ainsi ne cessait de m'apporter chaque jour de nouveaux problèmes car elle remettait en cause ce que j'avais lu ou entendu dire. Siècle après siècle je découvrais une histoire très différente de ce je croyais savoir.
Tant que je lisais pour ma propre information, cette remise en cause se faisait dans ma tête. Mais mettre cela noir sur blanc, c'est une autre affaire, surtout quand, en la matière, on se sent le béotien que j'étais. Alors très prudent, j'allais chaque fois plus loin pour vérifier ce que je découvrais, et je cherchais d'autres sources.
J'ai dû faire cela assez consciencieusement. En effet à une époque, pour mes recherches d'informations, j'étais en correspondance avec une dame, femme de médecin parisien, qui travaillait depuis vingt ans à la "Commission française des Archives juives", organisme qui se consacre à la recherche historique des juifs en France à toutes les époques. Or cette dame, après quelques mois d'échanges d'informations, m'a écrit "Voudriez vous devenir membre de la Commission française des Archives juives? Il me semble que vous connaissez bien des choses sur l'histoire des juifs de Lorraine". Cela m'a fait plaisir, car, venant de quelqu'un de qualifié, je l'ai reçu comme une reconnaissance du sérieux de mon travail. Aussi je pense que vous pourrez considérer ce que j'ai écrit avec suffisamment de crédibilité. J'ajoute cette précision, car je suis tout à fait conscient de m'être lancé dans cette aventure sans aucune qualification.

Dès que je me suis penché sur l'histoire de la famille racontée par mon père, j'ai pris conscience de me trouver confronté à un problème difficile.
En cette fin du XX° siècle, nous vivons des événements qui ont donné un ton passionnel à tout ce qui concerne les juifs. C'est une ambiance qui contraste singulièrement avec ce que j'ai moi-même vécu et ressenti dans ma jeunesse. Cette différence je la vis depuis un certain nombre d'années en me contentant de la constater. A la lecture des écrits de mon père juif, j'ai retrouvé toute la tranquillité d'esprit qu'il avait face à ces questions. J'ai analysé cet écart entre les deux époques, et je me suis rendu compte que, ce que les générations des dernières décennies ont vécues et vivent encore dans l'angoisse, les incitent à projeter sur le passé une dramatisation sans rapport avec la réalité des époques antérieures.
Alors une question s'est posée à moi en priorité. M'adressant à mes fils comment éviter beaucoup d'incompréhension entre l'esprit des récits de mon père et la façon de voir actuelle sur les générations précédentes? Pour répondre, j'ai d'abord voulu faire le point pour ma propre information, moi qui me situe entre les deux générations. Pour cela j'ai été rechercher dans les écrits, la vie et les réactions des gens de la génération de mon père, descendant comme lui des juifs d'Alsace-Lorraine. Dans un souci de vérité, j'ai fait cette recherche en profondeur, en m'attachant plus aux faits qu'aux commentaires. Faisant cela, je me suis rapidement aperçu que le problème se posait de la même façon pour les événements d'avant la guerre de 194O et les événements de la guerre que j'avais personnellement vécus. Pour cette période, l'analyse m'était plus facile. J'ai jugé le résultat de ce travail assez important pour lui consacrer la première partie de ce que vous allez lire. Ce n'est pas l'histoire de la famille, mais âgé de plus de soixante dix ans, une réflexion sur ma propre jeunesse représente un bond en arrière de plus de cinquante ans. C'est déjà de l'histoire, surtout dans un monde où tout va si vite.
Le problème que je soulevais ne venait pas d'une complication d'esprit de ma part. Lévi-Strauss dans "Le Regard éloigné" écrit "...un monde sépare la culture qu'ont connu nos arrières grands parents et la nôtre". J'ai personnellement touché du doigt l'importance du risque d'erreur et même d'incompréhension quand on veut rapporter l'histoire de ceux qui nous ont précédés. L'obstacle de la culture de la génération et du milieu auquel on appartient est difficile à franchir.
Réfléchissant à ces différences, je pensais à des évolutions qui se sont produites entre la génération de mes fils et la mienne sur des points aussi fondamentaux dans l'existence des hommes que la naissance et la mort. Sur la naissance, vous êtes la première génération à pouvoir décider de sa procréation. Sur la mort, l'âge moyen ne cesse de reculer dans des proportions que l'on n'aurait pas osé imaginer. Mais sur ce sujet, ce qui me frappe le plus, c'est la différence sur la place que tient la mort dans la vie de la société en raison des manifestations dont on entourait chaque disparition. Dans mon adolescence, à Paris, un énorme catafalque entourait pendant au moins une journée le porche de l'immeuble où avait eu lieu le décès. Au passage du corbillard dans la rue, chacun s'arrêtait, se découvrait, et les catholiques se signaient. Il fallait porter le deuil pendant deux ans pour le décès du conjoint, dix huit mois pour les parents et beaux-parents, douze mois pour les enfants et beaux-enfants, etc. Si de mon temps les traditions commençaient à se perdre pour les hommes, les femmes les respectaient encore assez souvent, avec pour conséquence qu'un certain nombre d'entre elles étaient en noir quasiment en permanence à partir de trente cinq ou quarante ans. Je parle de Paris et la région parisienne, mais en province l'impact des traditions était encore plus fort.
Vous êtes aussi la première d'une longue série de générations à ne pas avoir vécu directement la guerre. Je ne parle pas de cela pour jouer les anciens combattants, mais pour vous dire que celui qui, comme mon père ou comme moi, a été coupé du monde civilisé pour être plongé dans un univers dramatique pendant cinq ou six ans, ne revient pas indemne d'une telle aventure.
Toutes les générations qui vous ont précédé depuis la Révolution ont connu une fois dans leur vie l'invasion étrangère, et plusieurs l'on subie deux fois. Quand il s'agit, comme dans mon ascendance paternelle, de familles de l'est de la France qui l'ont vécu physiquement, cela n'est pas sans laisser de traces.
En écrivant ce qui précède sur la naissance, la mort ou la guerre, je ne veux pas dire, car je ne le pense pas, que votre vie est plus facile que la nôtre. Vous avez à faire face à d'autres difficultés. En ouvrant cette longue parenthèse je sais que j'ai énuméré des lieux communs, mais j'ai jugé ce rappel nécessaire pour situer une partie des différences de vie entre les générations et en déduire les différences d'approche des problèmes qui peuvent en résulter.
Quand on aborde l'histoire proprement dite, d'autres questions se présentent. Cette histoire, nécessairement condensée au niveau général, s'avère discutable quand on regarde le détail des groupes humains particuliers. Voici un exemple.
De l'histoire de France que j'ai apprise au cours de ma scolarité à Paris, j'ai retenu, entre autres, que Vercingétorix s'était valeureusement battu pour défendre la Gaule contre l'affreux envahisseur romain, et que Jeanne d'Arc avait bouté les affreux anglais hors de France, tandis que les malheureux aquitains subissaient douloureusement le joug du royaume d'Angleterre. Ils font partie de nos héros nationaux. C'est le schéma qui m'était resté dans la tête, lorsque, récemment, lisant une histoire de Bordeaux, j'ai appris que les "bituriques vivisques", ancêtres des Bordelais, avaient éconduit les envoyés de Vercingétorix pour lui préférer une alliance avec les romains, et que du temps de Jeanne d'Arc, les bordelais avaient, de leur propre chef, chassé de leur ville les troupes du roi de France pour lui préférer l'autorité du roi d'Angleterre. Pourtant les bordelais sont maintenant tout aussi français que les autres.
A l'époque de la Révolution on pourrait multiplier les exemples des communautés pour lesquelles l'histoire locale peut être appréciée très différemment du jugement d'ensemble que l'on porte sur l'événement.
Et si l'on prend un peu plus de recul, l'histoire peu même conduire à des réflexion sur la morale généralement admise.
Réfléchissant aux conditions de vie des populations en France au cours des siècles qui nous ont précédés, je pensais à certains chapitres du livre d'Alain Peyrefitte, "Le Mal Français", et je rapprochais ses observations des études de Lévi-Strauss. Dans son livre, déjà cité, celui-ci mentionne des tribus étudiées par lui et par d'autres, où l'on a constaté ici des avortements, là des infanticides, ailleurs des prohibitions sexuelles, etc, et il rapporte les railleries, ou au mieux la curiosité condescendante avec laquelle on accueillait ce genre d'information. Je m'en souviens personnellement car c'est ce qu'on pouvait lire quand j'étais adolescent. On parlait alors des moeurs barbares de ces tribus sauvages. Lévi-Strauss rappelle qu'il a fallu qu'une nouvelle science prit forme vers 195O pour que le rapprochement de ces pratiques constatées en maints endroits montre que les régles sociales instaurées par ces primitifs avaient pour objectif commun de maintenir l'effectif du groupe à la possibilité de subsistance offerte par le territoire sur lequel il vivait. Ces mêmes tribus qui protégeaient souvent les animaux, par des procédés variés, contre les chasseurs abusifs, avaient en fait établi des règles qui maintenaient l'homme à une place raisonnable dans la nature en l'empêchant de s'en croire le maître et de la saccager. Alain Peyrefitte, lui, a étudié la contradiction qu'il a constaté en France pendant des siècles entre l'existence d'une population prolifique et la stagnation de la population en France au niveau de vingt millions d'habitants, qui correspondait, d'après lui, à la capacité de subsistance que l'on pouvait tirer de la terre de France. Il justifie son point de vue en mentionnant les six milliers de français émigrés au Québec au XVI° siècle et qui se sont retrouvé dix fois plus nombreux un siècle plus tard parce que rien ne limitait l'extension des terres de culture. Et il constate qu'en France, à cette époque et dans ces conditions, c'était la malnutrition chronique, avec pour conséquence la misère et le malheur, qui imposait une régulation douloureuse du niveau de la population. Alors on peut se demander si au nom d'une morale judéo-chrétienne qui interdit l'infanticide, l'avortement, et prône le devoir conjugal, on peut se permettre de condamner ces primitifs qui avaient inventé des règles pour respecter les équilibres naturels?
Il faut être très prudent pour se permettre d'apprécier une période historique avec les règles d'une morale qui nous paraît intangible. Peut-on estimer que les grecs et les romains de l'antiquité, qui avaient des esclaves, étaient quand même des gens civilisés?
Pour terminer ces considérations sur les problèmes qui se posent quand on se penche sur l'histoire, je veux ajouter deux remarques. La première c'est que le jugement qu'une génération peut porter sur les actes des générations précédentes souffre d'un vice fondamental: celui qui juge connaît la suite de l'histoire, alors que ceux qui vivaient à l'époque ne la connaissaient pas. La seconde, c'est qu'il est essentiel de ne pas juger une époque antérieure avec les critères actuels; j'ai pu apprécier combien il est difficile de s'en dégager, mais il faut au moins le savoir pour conserver toute la prudence nécessaire dans ses appréciations.
Tout ce que je viens d'écrire sur les difficultés d'approche de l'histoire relève peut-être de la banalité, pourtant j'ai voulu les mentionner, car soucieux de comprendre les époques que j'étudiais, ce sont des réflexions et des soucis que j'ai eu en tête tout au long de mon travail.

On parle souvent depuis quelques années du besoin de retrouver ses racines. C'est un sentiment que je n'ai jamais éprouvé et dont je ne ressens nul besoin pour mon équilibre. Mais en écrivant ces souvenirs de famille je me suis demandé si inconsciemment je ne me laissais pas influencer par cette mode. Je ne le pense pas. Quelles racines pourrais je rechercher? L'Alsace-Lorraine où ont vécu plusieurs générations de mes ancêtre paternels, Reims où deux générations du côté paternel ont vécu et où mon père est né, Paris où mon père a vécu, la Normandie berceau de ma famille maternelle, Paris encore où je suis né, où j'ai vécu jusqu'à vingt ans avec mes parents pour n'y revenir que vingt ans plus tard, le Bassin d'Arcachon où je passe mes vacances depuis trente cinq ans, et pourquoi pas bien d'autres régions de France où j'ai été heureux pour des raisons diverses? Et quand j'écris cela je dois aussi mentionner les pays où j'ai vécu, que je connais bien et que j'ai aimé, que ce soit le Maroc, l'Algérie, l'Afrique Noire, la Mauritanie.....Je peux même ajouter l'Italie et l'Allemagne où j'ai été pendant la guerre, car j'ai toujours conservé un attachement pour les pays où j'ai vécu, même peu de temps, et même si cela correspond à des période difficiles de ma vie.
Je n'ai pas non plus éprouvé le besoin d'une recherche religieuse m'incitant à me plonger dans le protestantisme de ma famille maternelle, ou le judaïsme de ma famille paternelle, sinon dans un esprit de recherche purement intellectuelle, ce qui n'exclue pas des sentiments de respect et de tendresse pour ceux qui m'ont entouré ou précédé.
Partout où je suis passé j'ai vécu des émotions à des titres divers qui se sont ajoutées à ce que m'avait apporté ma famille et mon éducation. Et c'est tout cela qui a participé à faire l'homme que je suis, à ce j'ai pu apporter à ma famille et à mes enfants. Pourquoi vouloir choisir alors que je n'en éprouve aucun besoin? J'aurais l'impression de renier tout le reste.
Finalement, l'anarchiste de droite que je suis est le fils de la France laïque et républicaine, une et indivisible. Et s'il est indispensable que je définisse mes racines, je choisis la France considérée sans restriction, avec le pire et le meilleur, dans son ensemble géographique et culturel.

La recherche du passé est souvent une maladie de vieillesse. Cela viendra peut-être pour moi, mais ce n'est pas le cas ici. Ce travail est le fruit de ma décision prise quand j'avais quarante trois ans de sauvegarder la mémoire de mes parents pour mes enfants. Et puis le fait que je descende de deux minorités, juive et protestante, qui ont toutes deux traversé des périodes difficiles, constitue une raison de plus de m'intéresser à notre ascendance. Dans ces conditions, en respectant ma décision je me suis donné l'occasion de me lancer dans une recherche passionnante, tout en ayant vraiment l'impression de travailler pour mes enfants et mes petits enfants, c'est à dire pour la mémoire à conserver pour l'avenir.

En lisant les pages qui suivent, pensez que j'ai travaillé de façon imprévisible et incohérente. Comme je ne sais rien faire sérieusement sans me passionner, je n'ai cessé d'avoir envie d'aller plus loin, d'en savoir plus. Après presque six ans il m'a fallu un sérieux effort pour que je décide d'arrêter malgré tout ce que j'avais encore en tête.
C'est dans ces conditions que j'ai écrit des chapitres que j'ai plusieurs fois complétés, modifiés, déplacés. J'ai commencé à écrire sans aucun souci de citer mes sources, en n'hésitant pas à recopier des phrases entières de mon père ou d'auteurs divers, sans les mentionner, simplement parce que j'estimais que cela exprimait clairement ce que je voulais dire. Ce n'est qu'ensuite que j'ai tenu à préciser mes sources, avec une tendance à multiplier les citations...peut-être trop d'ailleurs. Je n'ai pas été jusqu'à procéder à des renvois ou à donner le numéro des pages..., il m'aurait fallu un secrétariat pour cela...Pour toute ces raisons, et malgré mes efforts de relecture, je crains que le résultat ne soit pas très équilibré, je crains de m'être répété, je crains de m'être parfois lancé dans un discours touffu, je crains... Malgré tout je me suis efforcé d'être clair, mais sans être toujours sûr d'y parvenir.
Après des considérations historiques diverses, vous allez donc lire ce que je sais de l'histoire de ma famille paternelle et de mon père jusqu'à la fin de la guerre de 1914. J'ai ajouté un ensemble d'annexes où vous trouverez des arbres généalogiques, divers documents illustrant mon récit, quelques reproductions de photographies, un certain nombre de commentaires que m'ont inspiré mes lectures, et enfin quelques écrits de mon père.
L'ensemble de tout cela constitue le Tome I, car j'ai l'intention d'entreprendre le même travail dans un Tome II avec la famille de ma mère et ma mère jusqu'à la fin de la guerre de 1914. Ensuite je verrai si j'entame un Tome III à partir de 1918.
Il me reste à espérer que vous y trouverez quelque intérêt........

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