Préambule
La mort de ma mère m'a profondément touché. Elle avait soixante dix sept ans, et moi j'avais quarante trois ans d'une vie déjà bien marquée par des événements difficiles. Et pourtant devant son lit de mort j'avais tout oublié, je me suis senti comme un enfant de deux ans qui voit disparaître son univers. Une sensation de vide qui ne se comblera jamais.
Ensuite le courant des choses m'a ramené progressivement à la réalité, mais ces moments sont toujours restés présents dans mon esprit.
Et puis il y a eu une seconde phase à la disparition de ma mère lorsque j'ai trouvé dans ses papiers des actes de naissance, des actes de mariage, des actes de propriété et autres documents anciens, certains même très anciens, et dont je ne savais presque rien bien qu'ils concernent ma famille maternelle. J'ai alors pris conscience que tout un pan du passé familial avais disparu avec elle.
Dans ma jeunesse ma mère et ma grand-mère maternelle m'en avait parlé de ce passé, mais cela m'ennuyait, j'évitais ces souvenirs qui me paraissaient vieillots, et quand je les entendais d'une oreille distraite il m'en restait bien peu en mémoire. Il a fallu la disparition de ma mère pour que je m'aperçoive que j'ignorais même qui étaient les personnages représentés par les tableaux de famille que j'avais vus durant toute mon enfance sans vraiment les regarder. Ce n'était pas de l'indifférence, mais Maman le savait et cela me suffisait.
Alors je me suis lancé dans l'étude de ces documents et dans la constitution d'un arbre généalogique à partir des éléments dont je disposais. En même temps je demandais à mon père qui vivait encore de réunir pour moi tout ce qu'il connaissait de sa famille.
A ce moment j'ai pensé pour la première fois à éviter que tout soit perdu de la même façon pour mes fils, car je pouvais encore sauver une partie de la mémoire de la famille en faisant appel à mes souvenirs et à ceux de ma soeur pour faire revivre un certain nombre de documents qui perdraient toute signification après nous.
Et puis j'ai été repris par les nécessités de l'existence et j'ai fermé ces dossiers jusqu'à maintenant.
Pourtant je n'ai pas oublié cette idée qui s'est renforcée lorsque j'ai réalisé, qu'en raison de l'âge de mes parents, mes fils ont très peu connu leurs grands-parents paternels. Ma mère est morte le 29 mars 1963. A cette date William n'était pas né, Georges avait treize ans, Francis en avait dix, Jean-Paul huit et Gérard cinq. Comme elle ne vivait pas avec nous vous ne pouvez en avoir qu'un souvenir très flou. Mon père est mort quatre ans plus tard. Vous le connaissiez mieux car vous étiez plus âgés et parce qu'il vivait avec nous, mais vous étiez encore très jeunes. Aussi les rapports enrichissants que les enfants peuvent avoir avec leurs grands-parents ont été biens limités, surtout du côté de votre grand-mère. Or je sais combien a compté pour moi ma grand-mère maternelle morte chez mes parents quand j'avais vingt ans. Même si j'écoutais distraitement ses souvenirs c'est un contexte et une ambiance familiale que j'assimilais inconsciemment.
A cette époque j'ai aussi réalisé, lors de certaines discussions à la maison, que j'étais pour mes fils un homme sans passé, et ceci de mon fait. D'abord parce que depuis mon plus jeune âge j'ai éprouvé le besoin de découvrir la vie réelle par moi-même sans me soucier du passé; parce que je ne m'intéressais qu'au présent, en souhaitant toujours de nouvelles expériences et en me laissant emporter par le goût de la vie et par un besoin de dépense physique. Et puis les événements que j'ai traversés dans ma vie ont été tels, que n'ayant pas du tout envie de les subir, j'ai beaucoup lutté et que cela ne me laissait pas le temps de me retourner sur le passé. De toute façon je n'éprouvais pas l'envie d'en parler, je n'y pensais même pas.
Maintenant avec la retraite, même en m'occupant, j'aurai bien un peu de temps libre pour rassembler ce que je pourrais retrouver comme souvenirs et je pense que cela vaut la peine pour vous mes fils.
Il faudrait que j'aie le courage d'aller jusqu'au bout. Et si je ne le fais pas je me dis qu'au moins les notes que je pourrai prendre et que j'essaierai de classer permettront déjà de conserver et de comprendre un certains nombre d'informations.
Alors au travail!
8 mai 1987
Ensuite le courant des choses m'a ramené progressivement à la réalité, mais ces moments sont toujours restés présents dans mon esprit.
Et puis il y a eu une seconde phase à la disparition de ma mère lorsque j'ai trouvé dans ses papiers des actes de naissance, des actes de mariage, des actes de propriété et autres documents anciens, certains même très anciens, et dont je ne savais presque rien bien qu'ils concernent ma famille maternelle. J'ai alors pris conscience que tout un pan du passé familial avais disparu avec elle.
Dans ma jeunesse ma mère et ma grand-mère maternelle m'en avait parlé de ce passé, mais cela m'ennuyait, j'évitais ces souvenirs qui me paraissaient vieillots, et quand je les entendais d'une oreille distraite il m'en restait bien peu en mémoire. Il a fallu la disparition de ma mère pour que je m'aperçoive que j'ignorais même qui étaient les personnages représentés par les tableaux de famille que j'avais vus durant toute mon enfance sans vraiment les regarder. Ce n'était pas de l'indifférence, mais Maman le savait et cela me suffisait.
Alors je me suis lancé dans l'étude de ces documents et dans la constitution d'un arbre généalogique à partir des éléments dont je disposais. En même temps je demandais à mon père qui vivait encore de réunir pour moi tout ce qu'il connaissait de sa famille.
A ce moment j'ai pensé pour la première fois à éviter que tout soit perdu de la même façon pour mes fils, car je pouvais encore sauver une partie de la mémoire de la famille en faisant appel à mes souvenirs et à ceux de ma soeur pour faire revivre un certain nombre de documents qui perdraient toute signification après nous.
Et puis j'ai été repris par les nécessités de l'existence et j'ai fermé ces dossiers jusqu'à maintenant.
Pourtant je n'ai pas oublié cette idée qui s'est renforcée lorsque j'ai réalisé, qu'en raison de l'âge de mes parents, mes fils ont très peu connu leurs grands-parents paternels. Ma mère est morte le 29 mars 1963. A cette date William n'était pas né, Georges avait treize ans, Francis en avait dix, Jean-Paul huit et Gérard cinq. Comme elle ne vivait pas avec nous vous ne pouvez en avoir qu'un souvenir très flou. Mon père est mort quatre ans plus tard. Vous le connaissiez mieux car vous étiez plus âgés et parce qu'il vivait avec nous, mais vous étiez encore très jeunes. Aussi les rapports enrichissants que les enfants peuvent avoir avec leurs grands-parents ont été biens limités, surtout du côté de votre grand-mère. Or je sais combien a compté pour moi ma grand-mère maternelle morte chez mes parents quand j'avais vingt ans. Même si j'écoutais distraitement ses souvenirs c'est un contexte et une ambiance familiale que j'assimilais inconsciemment.
A cette époque j'ai aussi réalisé, lors de certaines discussions à la maison, que j'étais pour mes fils un homme sans passé, et ceci de mon fait. D'abord parce que depuis mon plus jeune âge j'ai éprouvé le besoin de découvrir la vie réelle par moi-même sans me soucier du passé; parce que je ne m'intéressais qu'au présent, en souhaitant toujours de nouvelles expériences et en me laissant emporter par le goût de la vie et par un besoin de dépense physique. Et puis les événements que j'ai traversés dans ma vie ont été tels, que n'ayant pas du tout envie de les subir, j'ai beaucoup lutté et que cela ne me laissait pas le temps de me retourner sur le passé. De toute façon je n'éprouvais pas l'envie d'en parler, je n'y pensais même pas.
Maintenant avec la retraite, même en m'occupant, j'aurai bien un peu de temps libre pour rassembler ce que je pourrais retrouver comme souvenirs et je pense que cela vaut la peine pour vous mes fils.
Il faudrait que j'aie le courage d'aller jusqu'au bout. Et si je ne le fais pas je me dis qu'au moins les notes que je pourrai prendre et que j'essaierai de classer permettront déjà de conserver et de comprendre un certains nombre d'informations.
Alors au travail!
8 mai 1987

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