Pour la mémoire familiale

Famille Histoire Souvenirs & Commentaires

Wednesday, November 23, 2005

TABLE DES MATIERES

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VOLUME 1
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6 - Préambule.

- T O M E 1 - MA FAMILLE PATERNELLE -

11 - Préambule du Tome I.


18 - PREMIERE PARTIE :Pour faire le point au temps de ma jeunesse


19 -Chapitre I : Objet de cette première partie.

2O -Chapitre II : Un climat passionnel.
-Le génocide nazi -L'antisémitisme dans le monde arabe et musulman -L'édition et les médias -Conséquence de ce qui précéde -La résurgence du nazisme
25 -Chapitre III : Les Juifs entre les deux guerre
-Le temps de ma jeunesse -Les préjugés entre français -L'attitude envers les étrangers -Les juifs allemands -L'antisémitisme en France entre les deux guerres -L'antisémitisme en France pendant la guerre de 194O-45 -A propos des raffles et arrestations de juifs -Respecter les français de cette époque -Additif à propos de la raffle du Vel'd'Hiv.
39 -Chapitre IV : Le protestantisme - Le patriotisme.


41 - DEUXIEME PARTIE : Réflexion sur l'histoire des juifs.


42 -Chapitre V : De l'origine de la Diaspora à l'Empire Romain.
-Pourquoi chercher si loin -La Diaspora -La population juive à l'époque du Christ -Les juifs dans le monde gréco-romain -Les juifs en Palestune après la mort du Christ -Les juifs en Gaule et sur les bords du Rhin -La montée du christianisme et la naissance de l'antijudaïsme chrétien
5O -Chapitre VI : De l'Empire Romain à l'an IOOO.
-De l'arrivée des barbares au VII° siècle -L'Empire Carolingien du VIII° au X° siéles -Le judaïsme et l'activité intellectuelle des juifs
53 -Chapitre VII : Du XI° au XV° siécles.
-La situation des juifs au début du II° millénaire -L'évolution de la situation - Le renforcement des mesures contre les juifs -Les croisades et la peste noire -L'exil -Le sort des juifs du royaume de France dans le contexte historique -La situation des juifs en Alsace et en Lorraine du XIème au XVème siècle- Les juifs dans les pays de l'est.
59 -Chapitre VIII :Du XVIème siècle à la Révolution.
-La situation en France au début du XVI° siècle -Le retour des juifs en Occident -L'évolution, en France, des mentalités et des attitudes vis à vis de juifs -Les communautés juives en France -Les Marranes -Les comtadins et les avignonais -L'histoire avec un grand H et la petite histoire de la famille -Les juifs de Lorraine -Les juifs d'Alsace -Les communautés de Lorraine et d'Alsace, la religion, et les rapports avec les populations -Les juifs de Paris -Le pouvoir royal et les juifs -Quelques remarques sur la situation des juifs avant la Révolution.
74 -Chapitre IX :La Révolution et le Directoire.
-Ma rencontre avec cette période de l'histoire -La France des communautés -La situation morale de juifs en France -L'abbé Grégoire -Les Assemblées et les juifs -Les étapes de la Révolutions: -Les Etats Généraux et la Constituante (1789-3O/9/91) -L'Asseùblée législative, la Convention et la I° République (1°/1O/1791-26/10/1795) -Le Directoire (26/1O/1791-9/11/1799) -Les juifs et la Révolution -Conclusion.
83 -Chapitre X :Du consulat à la fin du second Empire.
-Les sentiments de Bonaparte, puis de Napoléon, envers les juifs -Les décrets de 18O8 -Vers l'égalité complète devant la loi.
9O -Chapitre XI :L'évolution des juifs d'Alsace-Lorraine au cours du XIXème siècle.
-Une recherche difficile -L'histoire telle qu'on la raconte et la réalité de l'histoire -L'évolution sociale -La volonté d'oubli -La religion, l'intégration et l'assimilation -L'évolution professionnelle et l'attrait des études -Les juifs et l'argent -La III° République, dernière étape de l'intégration -Remarques.


97 - TROISIEME PARTIE: La famille de mon pére


98 -Chapitre XII :-Evolution de ma recherche
Les documents de mon père et autres sources -Difficultés de la recherche -Organisation de ma recherche et de mon récit -
1O3 -Chapitre XIII :-Les Lévy au XVIII° siècle et les conditions de vie en Lorraine aux XVII° et XVIII° siècle
-Ce que j'ai pu reconstituer de la famille à cette époque en Lorraine -D'où venaient les Lévy -Les conditions de vie dans cette région -Niveau social des juifs dans cette région -Les métiers -
1O8 -Chapitre XIV :-Les Lévy au XIX° siècle
-L'imbroglio des Lévy et des Mendel -Maman Michel -Le mari de maman Michel - Les parents de maman Michel -Les parents de Michel Lévy -Les fréres et soeurs de maman Michel -Les fréres et soeurs de Michel Lévy -Les enfants de maman Michel et Michel Lévy -La religion chez maman Michel et Michel Lévy -Les Mendel -Quelques remarques sur les rapports entre les Lévy et les Mendel.
116 -Chapitre XV :-Les Dreyfus
-A propos des Dreyfus -A propos des Bloch -La vie des juifs en Alsace -Les Dreyfus de la famille -Jacques Dreyfus -Les frères et soeurs de Jacques Dreyfus --La religion et la communauté israélite de Reims -Les enfants de Jacques Dreyfus -Les dernières années de Catherine Dreyfus et les problèmes de succession -La baronne Hertel.
125 -Chapitre XVI :-Les grands-parents paternels de mon père.

126 -Chapitre XVII :-Commentaires sur la famille avec un peu de recul.

129 -Chapitre XVIII:-Mes grands-parents.
-Arthur Lévy, mon grand-père paternel,le souvenir qu'il m'a laissé -Arthur Lévy de sa naissance à son mariage 185O/1876 -Cécile Dreyfus, ma grand-mère, de sa naissance à son mariagez 1854/1876 -Arthur et Cécile de leur mariage à la mort de Cécile 876/1895 -Arthur Lévy après la mort de Cécile 1895/1927.

135 - QUATRIEME PARTIE: Mon père


136 -Chapitre XIX :-Quel homme était mon père?

139 -Chapitre XX :-De sa naissance à la mort de sa mère (1877-1895).
- Maman Michel et les grands parents Dreyfus dans la jeunesse de mon pére -Les écoles et le lycée.-Sa mère.-
145 -Chapitre XXI :-Les études de dentisterie et l'exercice de profession (1893/19O3)
- La réglementation de la profession.-Mon père étudiant en dentisterie.-Le Louvre Dentaire.- L'association avec Lot.-Activités annexes.
151 -Chapitre XXII :-Sa vie privée de 1893 à 19O3.
- Le manque d'élément sur ce sujet -Les relations.-Mon père, la politique et la franc-maçonnerie
154 -Chapitre XXIII:-Mon père et la religion

156 -Chapitre XXIV :-L'Affaire Dreyfus.
- Discussion sur l'idée que l'on peut avoir de l'affaire Dreyfus -Antisémitisme et antijudaïsme -La notion de race -L'antisémitisme, arme politique -La III° République et l'anticléricalisme -Oschestration et montée de la campagne antisémite -Les juifs ne sont pas seuls visés par cette campagne -Mon père et l'antisémitisme avant l'affaire Dreyfus -L'Affaire Dreyfus -Mon père dans l'affaire Dreyfus -Le point de vue de mon père sur l'affaire Dreydus -
168 -Chapitre XXV :-Sa vie privée de 19O3 à 1914
- Son premier mariage.-Les relations féminines -Ses revenus -Mon père et sa famille -
17O -Chapitre XXVI :-Sa vie professionnelle de 19O3 à 1914.
- Son activité chez Jansen -Activités diverses -Les affaires de construction -
175 -Chapitre XXVII:-La guerre de 1914-1918
- La situation militaire de mon père -Les étapes de la guerre de mon père -Première période, août 1914-janvier 1916 -Deuxième période, février 1916-mai 1919 -La guerre vue au travers du courrier -Portraits et anecdotes écrits par mon père -Comment mon père a rencontré ma mère pendant la guerre.


181 - ANNEXES I & II


182 -Annexe I - Notes et réflexions à la suite de mes lectures.

183 - Avertissement.
184 - Réflexions sur les rapports entre l'Eglise et le juifs - Contradictions et ambiguïtés.
191 - Racisme et antisémitisme
195 - Juifs ou Israëlites.
199 - Les juifs éternels persécutés.
2O1 - Les juifs pendant 4.OOO ans.
2O9 - Judaïsme, humanisme, droits de l'homme et démocratie.
211 - Notes diverses: Les noms juifs - Napoléon et les juifs - Les officiers juifs dans l'armée française au temps de l'affaire Dreyfus.
215 - Les juifs dans l'histoire de France et l'apport des juifs dans notre civilisation.

217 -Annexe II - Quelques écrits de mon père.

218 - Présentation
219 - Au temps des diligences
22O - La Belle Epoque à Reims
222 - Souvenirs à bâtons rompus (Stavisky)
224 - La musique du régiment à Nancy
225 - Les Passagères

Préambule

La mort de ma mère m'a profondément touché. Elle avait soixante dix sept ans, et moi j'avais quarante trois ans d'une vie déjà bien marquée par des événements difficiles. Et pourtant devant son lit de mort j'avais tout oublié, je me suis senti comme un enfant de deux ans qui voit disparaître son univers. Une sensation de vide qui ne se comblera jamais.
Ensuite le courant des choses m'a ramené progressivement à la réalité, mais ces moments sont toujours restés présents dans mon esprit.
Et puis il y a eu une seconde phase à la disparition de ma mère lorsque j'ai trouvé dans ses papiers des actes de naissance, des actes de mariage, des actes de propriété et autres documents anciens, certains même très anciens, et dont je ne savais presque rien bien qu'ils concernent ma famille maternelle. J'ai alors pris conscience que tout un pan du passé familial avais disparu avec elle.
Dans ma jeunesse ma mère et ma grand-mère maternelle m'en avait parlé de ce passé, mais cela m'ennuyait, j'évitais ces souvenirs qui me paraissaient vieillots, et quand je les entendais d'une oreille distraite il m'en restait bien peu en mémoire. Il a fallu la disparition de ma mère pour que je m'aperçoive que j'ignorais même qui étaient les personnages représentés par les tableaux de famille que j'avais vus durant toute mon enfance sans vraiment les regarder. Ce n'était pas de l'indifférence, mais Maman le savait et cela me suffisait.
Alors je me suis lancé dans l'étude de ces documents et dans la constitution d'un arbre généalogique à partir des éléments dont je disposais. En même temps je demandais à mon père qui vivait encore de réunir pour moi tout ce qu'il connaissait de sa famille.
A ce moment j'ai pensé pour la première fois à éviter que tout soit perdu de la même façon pour mes fils, car je pouvais encore sauver une partie de la mémoire de la famille en faisant appel à mes souvenirs et à ceux de ma soeur pour faire revivre un certain nombre de documents qui perdraient toute signification après nous.
Et puis j'ai été repris par les nécessités de l'existence et j'ai fermé ces dossiers jusqu'à maintenant.
Pourtant je n'ai pas oublié cette idée qui s'est renforcée lorsque j'ai réalisé, qu'en raison de l'âge de mes parents, mes fils ont très peu connu leurs grands-parents paternels. Ma mère est morte le 29 mars 1963. A cette date William n'était pas né, Georges avait treize ans, Francis en avait dix, Jean-Paul huit et Gérard cinq. Comme elle ne vivait pas avec nous vous ne pouvez en avoir qu'un souvenir très flou. Mon père est mort quatre ans plus tard. Vous le connaissiez mieux car vous étiez plus âgés et parce qu'il vivait avec nous, mais vous étiez encore très jeunes. Aussi les rapports enrichissants que les enfants peuvent avoir avec leurs grands-parents ont été biens limités, surtout du côté de votre grand-mère. Or je sais combien a compté pour moi ma grand-mère maternelle morte chez mes parents quand j'avais vingt ans. Même si j'écoutais distraitement ses souvenirs c'est un contexte et une ambiance familiale que j'assimilais inconsciemment.
A cette époque j'ai aussi réalisé, lors de certaines discussions à la maison, que j'étais pour mes fils un homme sans passé, et ceci de mon fait. D'abord parce que depuis mon plus jeune âge j'ai éprouvé le besoin de découvrir la vie réelle par moi-même sans me soucier du passé; parce que je ne m'intéressais qu'au présent, en souhaitant toujours de nouvelles expériences et en me laissant emporter par le goût de la vie et par un besoin de dépense physique. Et puis les événements que j'ai traversés dans ma vie ont été tels, que n'ayant pas du tout envie de les subir, j'ai beaucoup lutté et que cela ne me laissait pas le temps de me retourner sur le passé. De toute façon je n'éprouvais pas l'envie d'en parler, je n'y pensais même pas.
Maintenant avec la retraite, même en m'occupant, j'aurai bien un peu de temps libre pour rassembler ce que je pourrais retrouver comme souvenirs et je pense que cela vaut la peine pour vous mes fils.
Il faudrait que j'aie le courage d'aller jusqu'au bout. Et si je ne le fais pas je me dis qu'au moins les notes que je pourrai prendre et que j'essaierai de classer permettront déjà de conserver et de comprendre un certains nombre d'informations.
Alors au travail!

8 mai 1987

TOME 1 - MA FAMILLE PATERNELLE

PREAMBULE DU TOME I
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Il y a maintenant près de six ans que j'ai écrit le préambule que vous avez pu lire en tête de cet ouvrage. A ce moment je ne me méfiais pas de l'aventure dans laquelle je me lançais. Je pensais alors qu'il me suffirait de mettre en ordre les documents et informations sur la famille, pour vous les transmettre sous une forme compréhensible. Et cela à la fois pour mes ascendants maternels et paternels. Six ans après je n'ai traité, dans les pages qui suivent, que de ma famille paternelle et de mon père, et seulement jusqu'à la fin de la guerre de 1914/1918.
Le hasard a voulu que je commence par les dossiers de mon père, et je suis tombé sur une richesse de documents de toutes sortes dont je ne soupçonnais pas l'ampleur. Il s'agissait surtout de centaines de notes prises sur des bouts de papiers, mêlées à des textes de lui, écrits, tantôt à la main, tantôt à la machine. La plus grande partie de ces notes étaient destinées à un ouvrage dont la bibliographie établie par lui énumérait, sur dix sept pages manuscrites, environ trois cents ouvrages et documents. Mais après avoir fait un travail considérable, il a finalement abandonné son projet.
Mélangé à tout cela, d'autres notes et écrits traitaient de sujets divers, à partir d'anecdotes vécues ou de pure imagination, quelquefois sous forme de divertissement. Et, au milieu de tout ce qui précède, pas mal de notes concernant la famille, et constituant, après classement, un ensemble riche qui m'a servi à écrire une bonne partie de ce que vous trouverez dans les pages suivantes.
Compte tenu de mes objectifs du moment, j'ai trié en priorité ce qui concernait la famille. Mais ce tri nécessitait un énorme travail, car la grande majorité de ces centaines de notes et récits divers sont manuscrits, et l'écriture de mon père nécessite un effort de déchiffrage très difficile, même pour son fils qui la connait bien. De plus la limite de ma recherche n'était pas toujours précise, car il y avait aussi des considérations sur l'histoire ou la petite histoire, soit liées à un texte concernant la famille, soit indépendantes, mais rejoignant mes préoccupations.
Par exemple, ayant eu à rechercher, à l'époque de Vichy, la liste de ses ascendants en France, il reprend ce travail, quand, à la mort de ma mère, je lui demande de noter ses souvenirs sur la famille. Il s'adresse alors aux mairies, ministères, etc, pour retrouver certains de ses ancêtres, et il écrit dans l'une de ces lettres: "J'ai quatre vingt sept ans, je désire avant ma mort laisser à mes petits enfants une preuve matérielle d'une généalogie française remontant avant la Révolution". Et, ailleurs, dans la même ligne de recherche, il prend des notes sur la présence des juifs en Alsace-Lorraine avant 1789, et sur leurs rapports avec l'autorité royale. Ailleurs encore, a propos de la Diaspora, il étudie la façon dont elle a été présentée par l'Eglise de Rome. Etc, etc...
Moi, toujours curieux d'histoire, je me laisse bien volontiers entraîner par mon père dans un domaine que je découvre, avec l'envie toujours croissante d'en savoir plus. Alors, je me suis mis à lire les ouvrages traitant de ces sujets au hasard de ce qui me tombait sous la main, dont un certain nombre venant de la bibliothèque de mon père. Je lisais aussi bien des ouvrages qui traitaient du XIX° siècle quand vivaient les ancêtres dont mon père parlait, que des ouvrages dans lesquels je pouvais m'informer sur la vie des juifs en Alsace-Lorraine aux XVII° et XVIII° siècle. Mais je lisais d'autres livres traitants de la vie des juifs au début de l'ère chrétienne, avec un intérêt particulier pour ceux qui vivaient en Gaule. Et puis j'ai voulu savoir ce qu'était devenu ces juifs de France entre le début de l'ère chrétienne et la période moderne, en m'intéressant en priorité aux juifs installés sur les bords du Rhin. Cela m'a conduit peu à peu à organiser mes lectures et à reprendre ce que j'avais déjà lu pour suivre siècle après siècle l'histoire des juifs en France depuis le début de l'ère chrétienne.
Très ignorant de toutes ces questions, j'ai lu pendant longtemps pour ma seule information. Mais accumulant jour après jour beaucoup d'éléments intéressants, dont certains remettaient en cause des idées communément admises, je me posais de plus en plus la question de décider si je devais ajouter un résumé de tout cela à mon projet. J'avais le souci de situer le cadre de l'histoire de notre famille, et un résumé de mes lectures ne pouvait qu'y participer.
C'est un fait presqu'anodin qui m'a décidé, il y a maintenant plusieurs années. Déjeunant avec Francis du côté de la rue Bleue, au hasard d'une conversation, j'ai parlé des juifs qui vivaient en Gaule à l'époque du Christ. Francis m'a dit que je me trompais. A ce moment mes lectures en cours ne m'avaient pas encore conduit vers cette période de l'histoire. Pourtant j'étais sûr de moi, mais comme cela émergeait de ma mémoire à partir de lectures anciennes, je n'ai pas discuté faute d'avoir des précisions suffisantes en tête à cet instant. Mais j'en ai déduit qu'un condensé de ce que j'apprenais pouvait vous intéresser.

Quand j'ai voulu écrire ce résumé d'histoire, j'ai vite réalisé que je m'aventurais dans une affaire beaucoup plus difficile que de satisfaire ma propre curiosité. Cela me posait beaucoup de questions auxquelles il fallait que je trouve autant de réponses.
Au cours de ma scolarité, qui se situait avant 194O et avant le nazisme, à part une brève allusion à l'affaire Dreyfus, je ne me souviens pas que l'on m'ait parlé des juifs qui vivaient en France. Ce que je savais des juifs me venait de mon enseignement chrétien, quand on me parlait de l'ancien testament. Pour moi c'était très loin, quelque chose comme les assyriens ou les égyptiens du temps des pharaons... A cette époque je ne me posais pas de question.
Après la guerre je m'étais rendu compte que l'enseignement chrétien avait été défavorable aux juifs. Et j'entendais, par ceux qui réagissaient contre cet enseignement qu'il y avait eu les méchants du temps de l'ancien régime, tandis que les bons avaient pris le pouvoir avec la Révolution. Je n'avais jamais cherché à approfondir ces questions du passé qui, pour moi, ne changeaient rien au présent.
Avec l'histoire de ma famille paternelle, je m'étais trouvé plongé progressivement dans tout ce passé.
Mes lectures récentes avaient, en principe, une orientation. Je ne recherchais ni l'histoire des juifs, ni l'histoire de France, mais seulement l'histoire d'une toute petite minorité de juifs qui avaient choisi de vivre en France, avec une cible encore plus petite, ceux d'Alsace-Lorraine. Mais quand je lisais pour ma seule information, cela ne m'empêchais pas de faire des incursions dans la vie des juifs en Islam, dans les premiers problèmes des juifs avec la chrétienté, etc. Autant de sujets qui élargissaient le champ de ma réflexion, même quand je ne les abordais que superficiellement.
Pendant que je lisais ainsi dans le désordre, je n'en continuais pas moins à me pencher en permanence sur l'histoire de la famille et les écrits de mon père. Je faisais cela en essayant de bien sentir les difficultés et les pensées de ceux dont parlait mon père.
L'information que j'amassais ainsi ne cessait de m'apporter chaque jour de nouveaux problèmes car elle remettait en cause ce que j'avais lu ou entendu dire. Siècle après siècle je découvrais une histoire très différente de ce je croyais savoir.
Tant que je lisais pour ma propre information, cette remise en cause se faisait dans ma tête. Mais mettre cela noir sur blanc, c'est une autre affaire, surtout quand, en la matière, on se sent le béotien que j'étais. Alors très prudent, j'allais chaque fois plus loin pour vérifier ce que je découvrais, et je cherchais d'autres sources.
J'ai dû faire cela assez consciencieusement. En effet à une époque, pour mes recherches d'informations, j'étais en correspondance avec une dame, femme de médecin parisien, qui travaillait depuis vingt ans à la "Commission française des Archives juives", organisme qui se consacre à la recherche historique des juifs en France à toutes les époques. Or cette dame, après quelques mois d'échanges d'informations, m'a écrit "Voudriez vous devenir membre de la Commission française des Archives juives? Il me semble que vous connaissez bien des choses sur l'histoire des juifs de Lorraine". Cela m'a fait plaisir, car, venant de quelqu'un de qualifié, je l'ai reçu comme une reconnaissance du sérieux de mon travail. Aussi je pense que vous pourrez considérer ce que j'ai écrit avec suffisamment de crédibilité. J'ajoute cette précision, car je suis tout à fait conscient de m'être lancé dans cette aventure sans aucune qualification.

Dès que je me suis penché sur l'histoire de la famille racontée par mon père, j'ai pris conscience de me trouver confronté à un problème difficile.
En cette fin du XX° siècle, nous vivons des événements qui ont donné un ton passionnel à tout ce qui concerne les juifs. C'est une ambiance qui contraste singulièrement avec ce que j'ai moi-même vécu et ressenti dans ma jeunesse. Cette différence je la vis depuis un certain nombre d'années en me contentant de la constater. A la lecture des écrits de mon père juif, j'ai retrouvé toute la tranquillité d'esprit qu'il avait face à ces questions. J'ai analysé cet écart entre les deux époques, et je me suis rendu compte que, ce que les générations des dernières décennies ont vécues et vivent encore dans l'angoisse, les incitent à projeter sur le passé une dramatisation sans rapport avec la réalité des époques antérieures.
Alors une question s'est posée à moi en priorité. M'adressant à mes fils comment éviter beaucoup d'incompréhension entre l'esprit des récits de mon père et la façon de voir actuelle sur les générations précédentes? Pour répondre, j'ai d'abord voulu faire le point pour ma propre information, moi qui me situe entre les deux générations. Pour cela j'ai été rechercher dans les écrits, la vie et les réactions des gens de la génération de mon père, descendant comme lui des juifs d'Alsace-Lorraine. Dans un souci de vérité, j'ai fait cette recherche en profondeur, en m'attachant plus aux faits qu'aux commentaires. Faisant cela, je me suis rapidement aperçu que le problème se posait de la même façon pour les événements d'avant la guerre de 194O et les événements de la guerre que j'avais personnellement vécus. Pour cette période, l'analyse m'était plus facile. J'ai jugé le résultat de ce travail assez important pour lui consacrer la première partie de ce que vous allez lire. Ce n'est pas l'histoire de la famille, mais âgé de plus de soixante dix ans, une réflexion sur ma propre jeunesse représente un bond en arrière de plus de cinquante ans. C'est déjà de l'histoire, surtout dans un monde où tout va si vite.
Le problème que je soulevais ne venait pas d'une complication d'esprit de ma part. Lévi-Strauss dans "Le Regard éloigné" écrit "...un monde sépare la culture qu'ont connu nos arrières grands parents et la nôtre". J'ai personnellement touché du doigt l'importance du risque d'erreur et même d'incompréhension quand on veut rapporter l'histoire de ceux qui nous ont précédés. L'obstacle de la culture de la génération et du milieu auquel on appartient est difficile à franchir.
Réfléchissant à ces différences, je pensais à des évolutions qui se sont produites entre la génération de mes fils et la mienne sur des points aussi fondamentaux dans l'existence des hommes que la naissance et la mort. Sur la naissance, vous êtes la première génération à pouvoir décider de sa procréation. Sur la mort, l'âge moyen ne cesse de reculer dans des proportions que l'on n'aurait pas osé imaginer. Mais sur ce sujet, ce qui me frappe le plus, c'est la différence sur la place que tient la mort dans la vie de la société en raison des manifestations dont on entourait chaque disparition. Dans mon adolescence, à Paris, un énorme catafalque entourait pendant au moins une journée le porche de l'immeuble où avait eu lieu le décès. Au passage du corbillard dans la rue, chacun s'arrêtait, se découvrait, et les catholiques se signaient. Il fallait porter le deuil pendant deux ans pour le décès du conjoint, dix huit mois pour les parents et beaux-parents, douze mois pour les enfants et beaux-enfants, etc. Si de mon temps les traditions commençaient à se perdre pour les hommes, les femmes les respectaient encore assez souvent, avec pour conséquence qu'un certain nombre d'entre elles étaient en noir quasiment en permanence à partir de trente cinq ou quarante ans. Je parle de Paris et la région parisienne, mais en province l'impact des traditions était encore plus fort.
Vous êtes aussi la première d'une longue série de générations à ne pas avoir vécu directement la guerre. Je ne parle pas de cela pour jouer les anciens combattants, mais pour vous dire que celui qui, comme mon père ou comme moi, a été coupé du monde civilisé pour être plongé dans un univers dramatique pendant cinq ou six ans, ne revient pas indemne d'une telle aventure.
Toutes les générations qui vous ont précédé depuis la Révolution ont connu une fois dans leur vie l'invasion étrangère, et plusieurs l'on subie deux fois. Quand il s'agit, comme dans mon ascendance paternelle, de familles de l'est de la France qui l'ont vécu physiquement, cela n'est pas sans laisser de traces.
En écrivant ce qui précède sur la naissance, la mort ou la guerre, je ne veux pas dire, car je ne le pense pas, que votre vie est plus facile que la nôtre. Vous avez à faire face à d'autres difficultés. En ouvrant cette longue parenthèse je sais que j'ai énuméré des lieux communs, mais j'ai jugé ce rappel nécessaire pour situer une partie des différences de vie entre les générations et en déduire les différences d'approche des problèmes qui peuvent en résulter.
Quand on aborde l'histoire proprement dite, d'autres questions se présentent. Cette histoire, nécessairement condensée au niveau général, s'avère discutable quand on regarde le détail des groupes humains particuliers. Voici un exemple.
De l'histoire de France que j'ai apprise au cours de ma scolarité à Paris, j'ai retenu, entre autres, que Vercingétorix s'était valeureusement battu pour défendre la Gaule contre l'affreux envahisseur romain, et que Jeanne d'Arc avait bouté les affreux anglais hors de France, tandis que les malheureux aquitains subissaient douloureusement le joug du royaume d'Angleterre. Ils font partie de nos héros nationaux. C'est le schéma qui m'était resté dans la tête, lorsque, récemment, lisant une histoire de Bordeaux, j'ai appris que les "bituriques vivisques", ancêtres des Bordelais, avaient éconduit les envoyés de Vercingétorix pour lui préférer une alliance avec les romains, et que du temps de Jeanne d'Arc, les bordelais avaient, de leur propre chef, chassé de leur ville les troupes du roi de France pour lui préférer l'autorité du roi d'Angleterre. Pourtant les bordelais sont maintenant tout aussi français que les autres.
A l'époque de la Révolution on pourrait multiplier les exemples des communautés pour lesquelles l'histoire locale peut être appréciée très différemment du jugement d'ensemble que l'on porte sur l'événement.
Et si l'on prend un peu plus de recul, l'histoire peu même conduire à des réflexion sur la morale généralement admise.
Réfléchissant aux conditions de vie des populations en France au cours des siècles qui nous ont précédés, je pensais à certains chapitres du livre d'Alain Peyrefitte, "Le Mal Français", et je rapprochais ses observations des études de Lévi-Strauss. Dans son livre, déjà cité, celui-ci mentionne des tribus étudiées par lui et par d'autres, où l'on a constaté ici des avortements, là des infanticides, ailleurs des prohibitions sexuelles, etc, et il rapporte les railleries, ou au mieux la curiosité condescendante avec laquelle on accueillait ce genre d'information. Je m'en souviens personnellement car c'est ce qu'on pouvait lire quand j'étais adolescent. On parlait alors des moeurs barbares de ces tribus sauvages. Lévi-Strauss rappelle qu'il a fallu qu'une nouvelle science prit forme vers 195O pour que le rapprochement de ces pratiques constatées en maints endroits montre que les régles sociales instaurées par ces primitifs avaient pour objectif commun de maintenir l'effectif du groupe à la possibilité de subsistance offerte par le territoire sur lequel il vivait. Ces mêmes tribus qui protégeaient souvent les animaux, par des procédés variés, contre les chasseurs abusifs, avaient en fait établi des règles qui maintenaient l'homme à une place raisonnable dans la nature en l'empêchant de s'en croire le maître et de la saccager. Alain Peyrefitte, lui, a étudié la contradiction qu'il a constaté en France pendant des siècles entre l'existence d'une population prolifique et la stagnation de la population en France au niveau de vingt millions d'habitants, qui correspondait, d'après lui, à la capacité de subsistance que l'on pouvait tirer de la terre de France. Il justifie son point de vue en mentionnant les six milliers de français émigrés au Québec au XVI° siècle et qui se sont retrouvé dix fois plus nombreux un siècle plus tard parce que rien ne limitait l'extension des terres de culture. Et il constate qu'en France, à cette époque et dans ces conditions, c'était la malnutrition chronique, avec pour conséquence la misère et le malheur, qui imposait une régulation douloureuse du niveau de la population. Alors on peut se demander si au nom d'une morale judéo-chrétienne qui interdit l'infanticide, l'avortement, et prône le devoir conjugal, on peut se permettre de condamner ces primitifs qui avaient inventé des règles pour respecter les équilibres naturels?
Il faut être très prudent pour se permettre d'apprécier une période historique avec les règles d'une morale qui nous paraît intangible. Peut-on estimer que les grecs et les romains de l'antiquité, qui avaient des esclaves, étaient quand même des gens civilisés?
Pour terminer ces considérations sur les problèmes qui se posent quand on se penche sur l'histoire, je veux ajouter deux remarques. La première c'est que le jugement qu'une génération peut porter sur les actes des générations précédentes souffre d'un vice fondamental: celui qui juge connaît la suite de l'histoire, alors que ceux qui vivaient à l'époque ne la connaissaient pas. La seconde, c'est qu'il est essentiel de ne pas juger une époque antérieure avec les critères actuels; j'ai pu apprécier combien il est difficile de s'en dégager, mais il faut au moins le savoir pour conserver toute la prudence nécessaire dans ses appréciations.
Tout ce que je viens d'écrire sur les difficultés d'approche de l'histoire relève peut-être de la banalité, pourtant j'ai voulu les mentionner, car soucieux de comprendre les époques que j'étudiais, ce sont des réflexions et des soucis que j'ai eu en tête tout au long de mon travail.

On parle souvent depuis quelques années du besoin de retrouver ses racines. C'est un sentiment que je n'ai jamais éprouvé et dont je ne ressens nul besoin pour mon équilibre. Mais en écrivant ces souvenirs de famille je me suis demandé si inconsciemment je ne me laissais pas influencer par cette mode. Je ne le pense pas. Quelles racines pourrais je rechercher? L'Alsace-Lorraine où ont vécu plusieurs générations de mes ancêtre paternels, Reims où deux générations du côté paternel ont vécu et où mon père est né, Paris où mon père a vécu, la Normandie berceau de ma famille maternelle, Paris encore où je suis né, où j'ai vécu jusqu'à vingt ans avec mes parents pour n'y revenir que vingt ans plus tard, le Bassin d'Arcachon où je passe mes vacances depuis trente cinq ans, et pourquoi pas bien d'autres régions de France où j'ai été heureux pour des raisons diverses? Et quand j'écris cela je dois aussi mentionner les pays où j'ai vécu, que je connais bien et que j'ai aimé, que ce soit le Maroc, l'Algérie, l'Afrique Noire, la Mauritanie.....Je peux même ajouter l'Italie et l'Allemagne où j'ai été pendant la guerre, car j'ai toujours conservé un attachement pour les pays où j'ai vécu, même peu de temps, et même si cela correspond à des période difficiles de ma vie.
Je n'ai pas non plus éprouvé le besoin d'une recherche religieuse m'incitant à me plonger dans le protestantisme de ma famille maternelle, ou le judaïsme de ma famille paternelle, sinon dans un esprit de recherche purement intellectuelle, ce qui n'exclue pas des sentiments de respect et de tendresse pour ceux qui m'ont entouré ou précédé.
Partout où je suis passé j'ai vécu des émotions à des titres divers qui se sont ajoutées à ce que m'avait apporté ma famille et mon éducation. Et c'est tout cela qui a participé à faire l'homme que je suis, à ce j'ai pu apporter à ma famille et à mes enfants. Pourquoi vouloir choisir alors que je n'en éprouve aucun besoin? J'aurais l'impression de renier tout le reste.
Finalement, l'anarchiste de droite que je suis est le fils de la France laïque et républicaine, une et indivisible. Et s'il est indispensable que je définisse mes racines, je choisis la France considérée sans restriction, avec le pire et le meilleur, dans son ensemble géographique et culturel.

La recherche du passé est souvent une maladie de vieillesse. Cela viendra peut-être pour moi, mais ce n'est pas le cas ici. Ce travail est le fruit de ma décision prise quand j'avais quarante trois ans de sauvegarder la mémoire de mes parents pour mes enfants. Et puis le fait que je descende de deux minorités, juive et protestante, qui ont toutes deux traversé des périodes difficiles, constitue une raison de plus de m'intéresser à notre ascendance. Dans ces conditions, en respectant ma décision je me suis donné l'occasion de me lancer dans une recherche passionnante, tout en ayant vraiment l'impression de travailler pour mes enfants et mes petits enfants, c'est à dire pour la mémoire à conserver pour l'avenir.

En lisant les pages qui suivent, pensez que j'ai travaillé de façon imprévisible et incohérente. Comme je ne sais rien faire sérieusement sans me passionner, je n'ai cessé d'avoir envie d'aller plus loin, d'en savoir plus. Après presque six ans il m'a fallu un sérieux effort pour que je décide d'arrêter malgré tout ce que j'avais encore en tête.
C'est dans ces conditions que j'ai écrit des chapitres que j'ai plusieurs fois complétés, modifiés, déplacés. J'ai commencé à écrire sans aucun souci de citer mes sources, en n'hésitant pas à recopier des phrases entières de mon père ou d'auteurs divers, sans les mentionner, simplement parce que j'estimais que cela exprimait clairement ce que je voulais dire. Ce n'est qu'ensuite que j'ai tenu à préciser mes sources, avec une tendance à multiplier les citations...peut-être trop d'ailleurs. Je n'ai pas été jusqu'à procéder à des renvois ou à donner le numéro des pages..., il m'aurait fallu un secrétariat pour cela...Pour toute ces raisons, et malgré mes efforts de relecture, je crains que le résultat ne soit pas très équilibré, je crains de m'être répété, je crains de m'être parfois lancé dans un discours touffu, je crains... Malgré tout je me suis efforcé d'être clair, mais sans être toujours sûr d'y parvenir.
Après des considérations historiques diverses, vous allez donc lire ce que je sais de l'histoire de ma famille paternelle et de mon père jusqu'à la fin de la guerre de 1914. J'ai ajouté un ensemble d'annexes où vous trouverez des arbres généalogiques, divers documents illustrant mon récit, quelques reproductions de photographies, un certain nombre de commentaires que m'ont inspiré mes lectures, et enfin quelques écrits de mon père.
L'ensemble de tout cela constitue le Tome I, car j'ai l'intention d'entreprendre le même travail dans un Tome II avec la famille de ma mère et ma mère jusqu'à la fin de la guerre de 1914. Ensuite je verrai si j'entame un Tome III à partir de 1918.
Il me reste à espérer que vous y trouverez quelque intérêt........

PREMIERE PARTIE POUR FAIRE LE POINT AU TEMPS DE MA JEUNESSE

Chapitre I


OBJET DE CETTE PREMIERE PARTIE



En cette fin de XX° siècle, on constate à la fois une résurgence des tendances xénophobes et racistes et une résurgence de l'identité juive souvent vécue sur un mode agressif. Dans cette situation tout ce qui concerne les juifs est évoqué de façon passionnelle.
Quand je me suis plongé dans les notes de mon père pour écrire l'histoire de la famille, j'ai constaté toute la différence qu'il y avait entre ce qu'il écrivait sur ce sujet et ce qui s'écrit à l'époque actuelle. Et j'ai retrouvé la vision sereine qui était la sienne, celle de ma jeunesse, celle dans laquelle j'ai été élevé.
Mais pourquoi cette différence entre l'ambiance de ma jeunesse et le climat actuel? J'ai voulu l'analyser pour moi, et je crois utile de le rapporter ici, en ajoutant quelques précisions sur mon éducation, afin de mieux me faire comprendre de mes enfants, malgré l'écart de génération.

Chapitre II UN CLIMAT PASSIONNEL

-Le génocide nazi.
Dans l'histoire des hommes il y a toujours eu des guerres, des tueries, des massacres, mais dans tous les cas on trouve un motif, qu'il soit volonté de conquête, volonté de pouvoir ou simplement besoin économique. Aussi affreux qu'aient pu être ces événements ils restaient dans la même ligne que celle des tribus primitives qui se battaient pour la nourriture, le rapt des femmes ou la conquête de territoires. Plus tard on a innové avec les guerres de religions, mais pour moi c'était là encore une volonté de pouvoir. Malheureusement cela continue, et je crains qu'il en soit ainsi tant qu'il y aura des hommes sur la terre.
Mais le génocide voulu par les nazis est d'une autre espèce. Les juifs ne constituaient pas un obstacle au pouvoir de l'Allemagne. Non, il avait pour objectif l'extinction d'une race pour des motifs qui n'ont rien à voir avec ce que j'ai mentionné.
On a voulu comparer le crime nazi aux crimes des révolutionnaires en Vendée, au massacre des indiens d'Amérique, etc. C'est faux car tous ces exemples relèvent de l'un ou l'autre des motifs que j'ai énuméré.
Le rapprochement le plus souvent évoqué est le massacre des arméniens. Ce n'est pas non plus de la même nature. Dans un livre que William m'a offert en 1987, "Sémites et Antisémites", l'auteur, Bernard Lewis écrit: "Mais contrairement à ce qui s'est passé pour les juifs, les persécutions contre les arméniens furent limitées dans le temps et dans l'espace. En outre, il s'agissait d'une lutte qui, bien qu'inégale, portait sur des enjeux réels; une lutte d'où était absentes les croyances démoniaques ou la haine presque physique qui alimentait l'antisémitisme.".
Peut-on parler de racisme? Peut-être. Mais certainement pas sous la forme que l'on connait dans les autres cas.
Au niveau des individus il y a des crimes racistes gratuits, mais au niveau des peuples je ne crois pas qu'il y ait de précédent d'extermination pour motif raciste s'il n'est accompagné d'une volonté de conquête ou de pouvoir. Dans tous les précédents le racisme a servi de justification pour dominer un pays, pour exploiter d'autres hommes, pour en faire des esclaves en ne supprimant que quelques individus pour préserver le pouvoir par l'exemple, ou simplement pour rejeter des immigrés souvent mal acceptés.
Dans le livre déjà cité, Bernard Lewis rapproche le racisme anti-juif de celui auquel ont été confrontés les noirs, et il écrit: "Cependant ces similitudes ne devraient pas masquer une différence cruciale, à savoir que l'antisémite désire éliminer, détruire, et finalement annihiler physiquement sa victime, alors que le raciste anti-noir, dont la haine n'est pas moins irrationnelle, a pour objectif de dominer, d'humilier et d'exploiter, mais certainement pas d'éradiquer.".
L'importance du génocide nazi dans l'histoire ne se mesure pas au nombre de morts, même si c'est une considération importante. Et je partage le point de vue de Raymond Aron lorsqu'il écrit que Staline a tué plus de millions d'hommes qu'Hitler, mais qu'il faut refuser la comparaison et "mettre l'accent sur ce qui appartient au nazisme seul, le génocide, l'extermination délibérée, industrielle, d'un peuple entier, les juifs, les tziganes.".
Mais quel est le motif du crime nazi?
Max I. Dimont dans "Les Juifs, Dieu et l'Histoire" écrit que les nazis ont accusés les juifs d'avoir donné naissance "à cette maladie qu'est le christianisme".
Raymond Aron écrit qu'Hitler, s'il avait gagné la guerre, après l'extermination des juifs, aurait engagé la lutte contre l'Eglise chrétienne et, en particulier, l'Eglise catholique.
Frossard, après le procès Barbie, a écrit que l'holocauste du peuple juif fut plus encore une volonté de déicide qu'une volonté de génocide. Pauwells abonde dans ce sens en écrivant que le nazisme mystique et païen, voulant créer l'homme-dieu a cherché dans cette solution finale le moyen d'arracher à la terre humaine la plus longue racine d'un Dieu unique créateur et amoureux de ses créatures.
Hellmut Andics dans son "Histoire de l'antisémitisme" écrit que l'on n'a pas supprimé des millions de juifs parce que le Reich était incapable de les réduire autrement, mais parce qu'on a considéré chacun d'eux comme un foyer de dissidence et d'infection. Les germes que le juif transporte partout avec lui se nomment rationalisme, humanité, universalité, internationalisme, qualités insupportables pour des hommes qui veulent le pouvoir sans partage.
Rien d'évident dans tout cela, sinon pour moi la confirmation d'un fait sans précédent qui va marquer les décennies suivantes.
Quand on a découvert les camps de la mort et l'ampleur du drame, le choc dans les esprits a été tel qu'après la guerre un tabou s'est établi qui a quasiment interdit pendant environ vingt ans de parler d'antisémitisme.
On ignore le plus souvent que c'est de Gaulle qui a brisé ce tabou. Beaucoup connaissent ses paroles sur le peuple "sûr de lui et dominateur", mais personne ne parle d'autres commentaires très orientés. Comme de Gaulle pesait toujours les mots qu'ils prononçait, ce n'était pas l'effet du hasard. On ne peut pas dire que ses discours étaient antisémites, mais on peut affirmer qu'ils étaient marqués par l'attitude traditionnelle des chrétiens envers les juifs, et qu'ainsi ils ont à nouveau rendu possible l'expression de l'antisémitisme. Etant donné mes opinions bien affichées comme antigaulliste, mes affirmations à ce sujet peuvent paraître très partisanes. C'est pourquoi je vous invite à lire la brochure de Raymond Aron intitulée "De Gaulle, Israël et les juifs". Vous constaterez que cette homme pondéré a jugé ces propos suffisamment dangereux pour vouloir les dénoncer vigoureusement. Je cite seulement cet extrait: "Je n'assimilerai pas les antisémites de 1967 à Hitler et aux siens pour les disqualifier sans les entendre. Mais, écrivant librement en un pays libre, je dirai que le Général de Gaule a, sciemment, volontairement, ouvert une nouvelle période de l'histoire juive et de l'antisémitisme. Tout redevient possible. Tout recommence. Pas question, certes, de persécution: seulement de "malveillance". Pas le temps du mépris: le temps du soupçon.".
Ensuite on a vu la progression des commentaires qui tendent à banaliser les crimes nazis. Cela commence de façon inconsciente avec les manifestants étudiants qui crient "CRS-SS" et ceux qui, beaucoup plus avertis, assimilent certains excès de l'armée, la police ou l'administration française avec la Gestapo en ignorant, ou voulant ignorer, ce qu'ont pu être ces SS et cette Gestapo. Cela continue avec ceux qui acceptent la comparaison du génocide hitlériens avec les massacres de vendéens, ou d'arméniens, que j'ai déjà évoqués. Et l'on arrive ainsi jusqu'à discuter la réalité des chambres à gaz et du génocide lui-même.
L'ensemble est révoltant, inacceptable et dangereux, et l'on doit refuser tous les commentaires erronés qui facilitent la tâche de ceux qui sont bien déterminés à ouvrir en grand les portes de l'oubli.
Mais, prenant des positions inverses, d'autres ont déformé les faits à leur manière. Ainsi de la dure réalité on arrive à l'exploitation politique dans les positions extrêmes.
Si j'ai beaucoup insisté sur le récit de ces événements et la marque qu'ils ont laissée, c'est qu'il est important pour moi de souligner toute la différence avec l'époque de ma jeunesse quand rien de tout cela ne s'était produit.
-L'antisémitisme dans le monde arabe et musulman.
L'antisémitisme des arabes et du monde musulman fait partie du paysage quotidien dans le monde actuel. Si j'aborde le sujet ici, c'est que la situation qui existait avant la guerre de 194O était très différente.
Quand j'étais jeune on parlait fort peu des pays arabes. D'une part c'était loin, et puis c'était des pays colonisés dont chaque grande puissance faisait son affaire. Même les événements d'une certaine importance étaient relégués au plan secondaire.
A cette époque les arabes et les pays musulmans n'étaient pas antisémites, et leur vindicte était alors dirigée contre les chrétiens, les "roumis" disaient-on à cette époque. Je suppose que cette attitude remontait à l'époque des croisades et qu'elle avait été entretenue par la politique de colonisation des pays européens.
Avant 1939 j'ai connu, par l'intermédiaire d'un étudiant en médecine tunisien, ami de ma soeur Irène, un groupe de tunisiens membres du Destour, le parti de l'indépendance à l'époque, avec lesquels j'ai eu l'occasion de discuter de leurs opinions. Beaucoup de sujets étaient abordés, mais jamais je ne les ai entendus évoquer un quelconque problème entre les arabes et les juifs.
Plus tard, en 1942, quand, ayant fuit la France, je me suis trouvé au Maroc, j'ai eu l'occasion de rencontrer beaucoup de juifs marocains. Eux non plus ne faisaient pas état de difficultés dans leurs rapports avec les musulmans marocains, et ils m'ont paru beaucoup plus près de ces musulmans que ne l'étaient les européens installés au Maroc. Et dans l'armée d'Afrique avec laquelle j'ai fait les campagnes d'Italie, de France et d'Allemagne, musulmans et juifs se côtoyaient journellement sans que j'ai constaté de problème particulier.
Mes lectures récentes ont confirmé mon expérience personnelle, et m'ont montré que le plus souvent les juifs en terre d'Islam ont bénéficié d'une grande tolérance.
Dans "Sémites et antisémites" Bernard Lewis expose que les théologies juive et musulmane sont plus proches l'une de l'autre qu'elles ne le sont du christianisme. La question du peuple déicide ne se pose pas. En fait les musulmans traitent les juifs comme une communauté à part, mais rarement avec agressivité, et dans l'Empire Ottoman les juifs accèdent à des postes officiels importants. Le virus de l'antisémitisme n'apparait qu'à la fin du XIX° siècle, inoculé par des occidentaux, mais sans se développer. On voit d'ailleurs, lors de l'affaire Dreyfus, des intellectuels arabes prendre parti pour les dreyfusards parce que c'était une façon d'attaquer les chrétiens. La thèse de Lewis, c'est que ce n'est pas l'immigration juive qui a rendu le virus actif, mais le nazisme et la faveur considérable dont il vint à jouir auprès de nombreux dirigeants arabes.
Pour apprécier l'importance de l'influence nazi, on peut noter que jusqu'à la guerre de 1939 la réaction arabe, même armée, face au sionisme est un acte politique, sans que l'on parle d'antisémitisme. Et on note simultanément que, jusqu'à cette date, Hitler se désintéresse du monde arabe, son attention étant concentrée sur l'Europe. D'ailleurs sa pensée raciste le conduit à mépriser les arabes. Il parle d'eux dans les termes les plus méprisants. Mais ensuite il prend conscience de la possibilité d'agir avec eux contre les alliés. Les contacts se multiplient, Hitler rencontre même le grand Mufti. Et l'on arrive en 1945 à la création de la Ligue rabe qui utilise les arguments antisémites de type hitlérien, et va jusqu'à répandre des millions d'exemplaires du Protocole de Sion qui n'est pas spécialement un ouvrage d'inspiration arabe.
Pour revenir à la tolérance dont bénéficiaient les juifs en pays musulman, je veux citer le livre d'Edgar Morin "Vidal et les siens" que m'a offert Martine. Il parle de la vie des juifs dans l'Empire Ottoman jusqu'aux environs de la guerre de 1914. Sa famille vivait à Salonique où les juifs représentaient 56% de la population, et il note que les turcs leurs laissait la direction des affaires civiles , se réservant l'activité militaire et des postes de fonctionnaire. Dans cette ville grecque occupée par les turcs, il considère que les juifs sépharades sont mieux traités que les peuples soumis par l'Empire Ottoman: ils sont considérés comme accueillis et non conquis. "Les peuples de l'Empire rêvent à leur libération, alors que les sépharades jouissent d'une liberté introuvable ailleurs.".
Edgar Morin donne aussi des précisions qui montrent que cette tolérance n'est pas réservée à la ville de Salonique. Il mentionne par exemple, qu'en 1912, l'Alliance Israélite anime depuis Paris 115 écoles en Turquie, dont 52 dans la partie européenne et 63 dans la partie asiatique. Il donne des précisions sur les journaux qui paraissent à Istamboul et à Izmir. Et j'ai lu ailleurs que l'Alliance Israélite avait également des établissements scolaires en Egypte et dans d'autres pays arabes.
Cet antisémitisme arabe actuel constitue donc un élément entièrement nouveau qui pèse d'autant plus sur notre façon de penser que le monde arabe a pris un poids considérable dans la politique mondiale, ce qui n'était pas le cas autrefois. Et puis la permanence des événements dans ces régions, et par conséquent dans les nouvelles diffusées par les media, en font maintenant un élément de notre vie sans cesse renouvelé.
-L'édition et les médias.
Autre différence qu'il me paraît important de souligner, c'est le nombre de livres qui peuvent paraître à propos des juifs. Je renonce à savoir combien ont été publiés depuis que j'ai commencé à écrire mon histoire de la famille. Ce n'est plus de la littérature, c'est une avalanche.
Dominique Schnapper dans son livre "Juifs et Israélites", paru en 198O, écrivait que les ouvrages sur ce sujet étaient le dernier cri de la mode intellectuelle. Si j'en juge par ce qui se passe encore maintenant je dois constater que c'est une mode qui a la vie dure.
De même pour les journaux. Qui n'a pas écrit son article sur les juifs? Quel hebdomadaire n'a pas exploité à répétition ce thème pour des numéros spéciaux?
Quand j'étais jeune, les livres consacrés aux juifs étaient rares, et on n'en parlait pas. Quant aux journaux, à part ceux qui faisaient profession d'antisémitisme, le sujet n'était pas à l'ordre du jour. Ca n'attirait pas les clients.
-Conséquence de ce qui précède.
Je pense que ce rappel du génocide nazi, de la nouveauté de l'antisémitisme arabe, et de l'exploitation des problèmes juifs par les intellectuels et les médias depuis quelques années, permet d'expliquer le climat passionnel d'aujourd'hui.
Cela permet aussi de comprendre que j'ai pu grandir à une époque où ces faits ne s'étaient pas produits et ces situations n'existaient pas.
Cette réflexion m'a paru nécessaire, car si je m'inquiète de voir minimiser et banaliser les crimes nazis, à l'inverse je suis troublé de voir que le climat actuel à pour effet de dramatiser le problème juif dans le passé. Et on accrédite ainsi l'idée que la condition juive n'a été de tous temps qu'une "vallée de larmes".
Pour raconter l'histoire de mes ancêtres juifs, j'ai jugé nécessaire de me dégager de ce climat passionnel et je me suis attaché à retrouver la sérénité de mon père.
Mais comme j'ai pu constater que cette dramatisation du passé concerne même des périodes que j'ai vécues, je vais commencer par faire le point sur cette époque.
-La résurgence du nazisme.
J'ai écrit ce que vous venez de lire bien avant la chute du rideau de fer, et je le relis au début de 1993. Depuis les événements ont été très vite, dont la résurgence du nazisme que l'on constate en Allemagne de l'Est.
Dans un numéro "Spécial Israël" du Figaro du 28 janvier 1991, publié à l'époque de la guerre du Golfe, André Glucksmann écrivait: "Le souvenir d'Auschwitz protège moins les bébés Kurdes et Israéliens qu'il ne nourrit les projets de leurs massacreurs présents et futurs. Ce qui passant l'actualité, s'est révélé une fois possible le demeure pour toujours, remarquait Clausewitz." J'avais noté cette remarque qui allait dans le sens de ce que je peux craindre.
Je note que cela ne peut que justifier les inquiétudes que j'ai exprimées, et renforcer ma démonstration de l'écart entre le climat actuel et celui dans lequel j'ai grandi.
Compte tenu de cette évolution, je crois utile d'ajouter que, dans tout ce que vous allez lire, il ne faut chercher aucune appréciation de la situation actuelle. J'ai fait un très gros effort pour comprendre le passé. Ma réflexion ne s'est pas étendue à un présent porteur de beaucoup d'interrogation.

Chapitre III LES JUIFS EN FRANCE ENTRE LES DEUX GUERRE

Comme je vais parler de moi, je commence par exposer dans quelle situation je me trouvais.
Mon père, juif, avait épousé une catholique en premières noces, puis une protestante, ma mère,après avoir divorcé. Ma mère, protestante, malgré sa foi très vivace, avait épousé un catholique en premières noces, puis un juif, mon père, après son veuvage. Ma grand-mère maternelle, qui vivait le plus souvent avec nous, avait épousé un catholique tout en élevant ses enfants dans la foi protestante. Et pour ajouter à ces imbrications, j'avais choisi, adolescent, d'avoir une tendre amie chinoise.
Comme une suite logique de ce qui précède, il y a eu une période de mon enfance où, m'appelant Lévy, j'allais en semaine dans une école catholique, et le dimanche je suivais les cours d'instruction religieuse à "L'école du dimanche" protestante.
On peut comprendre que, dans cette ambiance, j'ai appris à respecter la foi des autres, en demandant seulement, en contre partie, que l'on respecte ma façon de penser. Bien entendu je parle de respect, et non de simple tolérance.
Alors qu'étais-je? La question ne se posait pas. Si elle s'était posé, je pense que j'aurais répondu protestant, mais sans grande conviction, car même jeune, je n'éprouvais pas le besoin de la foi. Mais si on m'avais dit du mal des juifs, j'aurais certainement réagi car j'aimais tendrement mon père. Mais cette question non plus ne s'est pas posée.
Pour bien situer mon approche de toutes ces questions, je précise bien que pour moi la différence entre catholiques, protestants et juifs se situait uniquement sur un plan religieux. Il faudra beaucoup d'années pour que je réalise que pour certains, la question pouvait se poser autrement pour les juifs.
J'étais conscient d'être issu de deux minorités qui avaient eu des problèmes en raison de leur refus du dogme catholique, ces problèmes pouvant même se situer au niveau politique, comme je l'apprenais avec l'histoire des protestants. Mon père parlait quelquefois de l'Affaire Dreyfus. Il le faisait sans passion. Ma grand-mère était plus véhémente quand elle parlait des catholiques (qu'elle appelait "les calotins", le clergé étant "la calote"). Mais cela n'allait pas très loin.
Moi j'avais l'impression que les protestants avaient été beaucoup plus persécutés que les juifs. A l'école mes cours d'histoire me parlaient de la lutte contre les protestants, de la Saint-Barthélémy, jamais des juifs, sauf plus tard de l'affaire Dreyfus qui ne m'apparaissait pas dramatique. Dans l'instruction religieuse des chrétiens, on me parlait des juifs, des lévites. Mais, comme l'histoire grecque et romaine, cela me paraissait loin, très loin.
Moi, dans tout cela, avais-je le sentiment d'appartenir à une communauté? Je peux seulement dire que je ne me le demandais pas, qu'on ne me le demandait pas. J'étais moi. Ma communauté c'était ma famille et au delà mon pays.
Il n'en restait pas moins que je m'appelais Lévy, et que quand les nazis et les gens de Vichy sont arrivés, cela suffisait pour me classer comme juif sans autre considération.
Mais avant 194O, dans cette France que certains dépeignent comme foncièrement antisémite, est-ce que ce nom de Lévy m'a posé des problèmes?
C'est la question à laquelle je vais essayer de répondre maintenant.
-Le temps de ma jeunesse.
Vers sept-huit ans j'ai passé un peu plus de deux années dans des écoles catholiques. Je n'ai conservé que des souvenirs sympathiques, sans avoir souffert de la moindre discrimination. Pourtant j'étais ostensiblement un être à part, puisque, sur instruction de mes parents, j'étais le seul à ne pas assister aux offices religieux, même quand ils se situaient au milieu des heures de cours.
A neuf ans je suis allé au lycée Michelet où je suis resté quatre ans de la sixième à la troisième. Dans les classes où je suis passé il y avait des Cohen, des Meyer, des Grumbach, et bien d'autres, dont certains, assez rares, affichaient leurs pratiques religieuses, par exemple en venant en classe le samedi mais sans travailler, sans même prendre un porte plume. Aucun d'entre nous ne cherchait à nouer de relations particulières avec les autres. Nous avions nos amitiés, sans distinction. A l'époque mon meilleur ami s'appelait Legros. Personne ne marquait de différence.
Ensuite je suis allé dans une boite à bachot, l'"Ecole Malesherbes", où j'ai connu mon ami Tonio. J'y suis resté deux ans. L'école était dirigée par notre professeur de lettres, le père Tinant disions nous, que nous aimions et respections. Il était royaliste d'Action Française et, sans nous parler de ses convictions, ne s'en cachait pas. Nous étions quatre à six par classe. Je n'ai pas le souvenir que quiconque, élève ou professeur ai eu une parole ou une attitude désobligeante à mon égard.
Pourtant, à cette époque, il y avait Charles Maurras, il y avait Gringoire qui s'en prenaient violemment aux juifs. Contrairement à ce que l'on peut penser maintenant, cette propagande avait très peu de conséquence. Et quand je cherche dans mes souvenirs, en me replaçant dans l'état d'esprit de cette période, tout le confirme.
Ainsi, avec Tonio, nous fréquentions les milieux d'extrême droite, les ligues. Tonio était inscrit aux "Jeunesses Patriotes" de Taittinger, un mouvement qui était, par rapport aux autres ligues, relativement modéré. Moi j'avais 14 - 15 ans, je n'était pas inscrit, mais je le suivais dans les réunions et les manifestations. Plus tard j'ai été inscrit, un temps très court, aux "Croix de Feu". Je l'avais fait sans enthousiasme car je n'aimais pas le créateur de ce mouvement, de la Rocque, mais j'étais très attiré par Mermoz. Dans ces milieux, pour moi, Lévy, il n'y avait pas de problème.
Mon père, bon radical socialiste, n'approuvait pas mes sympathies pour les ligues et me le disait. Mais je n'ai pas le souvenir qu'à cette occasion il ait mentionné le problème de l'antisémitisme. S'il l'avait pensé il me l'aurait dit sur un ton ferme et je m'en souviendrai. Il connaissait bien Tonio et était au courant de son appartenance aux Jeunesses Patriotes, dont Tonio portait en permanence l'insigne. Il ne m'a jamais dit que c'était une mauvaise fréquentation, au contraire il l'aimait beaucoup. Il n'a certainement jamais fait de remarque à Tonio à ce sujet. Je pense que pour lui, comme pour nous, cela ne venait pas à l'esprit.
Nous n'aimions pas l'Action Française. Moi bien sûr en raison de leur propagande antisémite, mais aussi des écrits haineux que répandait Charles Maurras dans toutes les directions, en raison également de la violence des "camelots du roi" (à l'époque ils se battaient avec des cannes). De toute façon nous ne comprenions rien à leurs positions. Ils se battaient pour un prétendant au trône, le Comte de Paris, qui les rejetait, et pour l'église catholique, qui les avait excommuniés. Mais en dehors de toute politique je connaissais des gens d'Action Française. Comme, malgré la propagande, il n'y avait pratiquement personne pour prendre au sérieux les problèmes d'antisémitisme, cela ne pesait pas sur nos relations. A un moment où je cherchais du travail, l'un d'eux voyant mes difficultés, par le biais de son parti m'a fait entrer dans une Compagnie d'assurances. C'était sous le gouvernement de Front Populaire et, pour éviter les grèves qui sévissaient, certains cherchaient ainsi la tranquillité dans leurs entreprises. Dans les bureaux de cette société les gens d'Action Française étaient évidemment assez nombreux. S'appeler Lévy dans un tel contexte peut, maintenant apparaître une gageure. Mais non, les gens savaient parfaitement que je ne partageais pas leurs opinions, et pour cause, et je n'ai eu aucun problème.
-Les préjugés entre français.
Tonio me parlait, il y a un certain temps, du "Voyage en Espagne publié en 1843, dans lequel Théophile Gauthier arrivant en Gironde et parlant des gens du pays écrit "les indigènes", et plus loin, s'arrêtant dans une auberge où il y a une noce, mentionne cette occasion de rencontrer "quelques naturels du pays" dont il dit: "ces naturels sont forts laids, les femmes surtout".
Mon père raconte qu'au cours de la guerre de 14-18, son unité avait stationné près d'un régiment composé de corses. Parlant d'eux, les gens les appelaient "les Bulgares".
Dans les années 2O et 3O, celles de ma jeunesse, les gens voyagent encore peu, rares sont ceux qui franchissent une frontière, et j'ai connu l'octroi à l'entrée de Paris. Chacun est catalogué en fonction de son origine: les bretons sont têtus, les normands ont les doigts crochus, les marseillais sont sympathiques mais paresseux, etc. Et puis il y a aussi des réalités: à Paris les marchands de charbon au détail sont presque toujours des auvergnats, des bougnats dont le commerce est généralement complété par une buvette; les limousins sont des maçons au point que, dans la profession, quand on veut parler d'un bon maçon on dit que c'est un vrai limousin. Les parisiens, sûrs de leur supériorité, regardent tous les provinciaux avec condescendance, ce sont des péquenots, des bouseux. Un homme du nord qui va s'installer avec sa famille dans un village du sud a bien du mal à se faire accepter et réciproquement. C'est votre grand-tante Fifo, qui me disait, en janvier 1989, qu'autrefois, pour les gens de Sorio, ceux de Pieve, à quatre kilomètres, étaient un peu des étrangers. Demandez à votre mère de quels préjugés souffrait un corse à Paris? Posez la même question à Tonio en ce qui concernait les basques.
Dans ce contexte un juif de culture française, je précise même de culture parisienne, religieux ou pas, malgré, les préjugés, n'avait pas les problèmes que beaucoup de provinciaux rencontraient dans l'ambiance parisienne.
-L'attitude envers les étrangers.
Si les français ont une attitude réservée, pour ne pas dire plus, d'une région à l'autre, et même d'un village à l'autre, il est évident que la position est encore plus raide vis à vis des étrangers. Sauf les relations de sympathie qui peuvent s'établir à des niveaux individuels, il faut savoir reconnaître qu'au niveau des groupes, les français sont plutôt xénophobes, et que c'est une attitude assez générale. Cela se répercute même dans la législation. Ainsi, lors de la crise économique des années trente, la crainte du chômage a entraîné le vote d'une loi du 1O août 1932 imposant la priorité de l'emploi aux travailleurs nationaux. Cette loi qui a été voté par l'unanimité, à l'exception des seuls communistes, a eu pour conséquence le départ de la moitié des trois millions d'immigrés de l'époque. Cette protection des nationaux paraissait naturelle, et je suppose que la mentalité était la même dans les autres pays.
Parmi les immigrés, il y avait les italiens que l'on appelait avec mépris les ritals ou les macaronis. Il y avait les polonais que l'on appelait les polacks. Etc. Si à la longue ces groupes ont fini par s'intégrer, à cette époque, ils vivaient surtout entre eux. A l'école leurs enfants se faisaient insulter.
Mais les communautés d'immigrés ne se ménageaient pas non plus entre elles. Lisez par exemple Cavanna lorsqu'il raconte que les ritals, parlant des polacks, les traitaient de brutes et de bêtes sauvages.
Le même Cavanna écrit ailleurs: "comme étrangers mal piffés, y a que nous, les ritals". Mais plus loin, avec son humour, il se console en racontant que lorsqu'il y a un français dans un film américain, il est "le pauvre con ridicule", et il commente: "Ca veut dire que pour les Ricains, pour les Anglais, pour les Boches, les Français sont exactement ce que sont les Ritals pour les Français et les Napolitains pour les Ritals: de la sous-race, des singes, de la merde."
Quand les républicains espagnols se réfugient en France, on les parquent dans des camps gardés militairement. Cela paraissait normal.
Et puis il y a les juifs immigrés de l'est dont l'arrivée s'est échelonnée par vagues depuis la fin du XIX° siècle. Ceux-là vivent généralement à l'intérieur des villes, tandis que les italiens sont plutôt dans la périphérie ou en banlieue. A Paris, ils sont rue des Rosiers, à Belleville, etc. On peut je crois distinguer parmi eux trois cas.
Il y a ceux, seulement de passage, qui sont à la recherche d'une solution pour partir en Amérique.
Il y a ceux qui, malgré leur sympathie pour la France, pensent que la culture juive est supérieure à tout. Ceux là ne cherchent ni à s'intégrer ni à apprendre le français. Ils ont une vie sociale et culturelle active, ils ont leurs journaux en yiddish, leur théâtre yiddish, ils ont leurs oratoires et ne fréquentent pas les grandes synagogues. Ils vivent et veulent vivre entre eux.
Il y a ceux qui, ayant la même origine que les précédents, apprennent le français et veulent s'intégrer, et y parviennent progressivement. Dans "Adieu Volodia", Simone Signoret raconte la vie difficile dans ce milieu, et aussi les problèmes dans les rapports avec les français. Pourtant elle écrit qu'ils rêvent tous d'être naturalisés, intégrés. J'ai lu aussi dans plusieurs ouvrages cet adage que répétaient ces juifs venus des pays de l'est "Heureux comme Dieu en France". Il devait bien y avoir une raison.
Le cas des sépharades venant à cette époque des pays qui composaient l'ancien Empire Ottoman est assez différents. Ceux là ont fuit les désordres qui ont régnés dans beaucoup de ces pays après la chute de l'Empire. On parle beaucoup moins de cette catégorie pour plusieurs raisons. Ils sont moins nombreux. Ils sont très marqués de culture méditerranéenne, souvent latine, grecque et quelquefois française, ce qui facilite une intégration qu'ils recherchent. Ils ont généralement pris de nombreuses libertés avec la religion, il semble bien qu'aucun ne mange cachère, ce qui supprime des obstacles pour vivre au milieu de la société française. "Vidal et les siens", que j'ai déjà cité, entre dans cette catégorie. En 14-18, la famille quitte Salonique et vient en France. Après diverses péripéties, Vidal s'installe rue du Sentier, dont le tiers des commerces, dit-il, est tenu par des sépharades. Il précise qu'ils étaient regroupés dans ce quartier au plan professionnel, mais qu'ils habitaient de façon dispersées dans divers quartiers de Paris. L'auteur raconte la vie de Vidal. Jusqu'à sa naturalisation en 1931, ce sont des histoires de commerçant, des histoires de famille, il raconte son intégration dans la société française. Il parle de cela comme un étranger qui a du mal à s'intégrer, mais sans mentionner de difficulté particulière en tant que juif.
De tout cela j'ai retiré l'impression que, contrairement aux idées généralement répandues, la situation des juifs immigrés n'était, à cette époque, pas plus difficile que celle des autres immigrés. Leur problème, c'était la xénophobie qui s'appliquait à tous, beaucoup plus que l'antisémitisme.
Ce qui peut donner l'impression d'un problème plus important pour eux par rapport aux autre communautés, c'est que les arrivées se renouvellent pendant des décades, entraînant une continuité dans les attaques dont ils font l'objet, tandis que les arrivées des autres se sont produites pendant des périodes réduites. Pour tous ces étrangers il y a une période d'assimilation au bout de laquelle les attaques cessent. Il en est de même pour les juifs, avec la différence qu'il y a toujours de nouveaux arrivants qui subissent à leur tour les attaques, et que cela constitue un phénomène permanent.
-Les juifs allemands.
Et puis il y a le cas particulier des juifs allemands réfugiés en France. Nous vivions dans la hantise de la prochaine guerre avec l'Allemagne, et les juifs allemands n'étaient pour nous que des allemands qui s'étaient battus contre la France aussi bien en 187O qu'en 1914. Comme les catholiques et les protestants il y avait des juifs des deux côtés au cours de ces guerres, et tous aussi patriotes que ceux d'en face. Ces juifs fuyaient un régime, mais pas l'Allemagne. Chassés par Hitler ils ne restaient pas moins patriotes. Aussi quand, à trois reprises, des juifs allemands réfugiés ont pris contact avec mon père, en raison à la fois de son nom et de sa profession, en vue de trouver du travail, mon père ne leur a fait aucune confiance. Pour lui c'était un moyen de s'introduire en France pour des raisons d'espionnage ou quelque chose de similaire, ce qui n'était d'ailleurs pas du domaine de l'imaginaire puisqu'on a pu vérifier plus tard l'efficacité de la cinquième colonne. Il a commencé à se poser des questions quand il a entendu répéter plusieurs fois les histoires de stérilisation des juifs par les nazis, mais il n'y a vraiment cru que plus tard, quand il a découvert la réalité de l'antisémitisme hitlérien.
Il faut bien comprendre qu'à ce moment, sauf de très rares exceptions, personne n'était au courant en France de ce qui se passait réellement en Allemagne avec les nazis. On ne faisait pas de différence entre les SS, les SA et la Wehrmacht. Les histoires comme la nuit des longs couteaux n'étaient pas notre problème, ce n'était que des histoires internes. Ce que l'on retenait c'était les efforts pour l'armement, les défilés militaires et les énormes réunions, d'aspect militaire pour acclamer Hitler dans ses délires de conquête. On avait peur de l'Allemagne, mais la peur d'Hitler en tant qu'idéologie nazi n'était pas évidente, pas plus pour les gens de droite que ceux de gauche, quoiqu'ils puissent en dire maintenant. Pierre Cot, ministre du front populaire, négociait un rapprochement étonnant entre Air France et la Luftansa. Ceux qui savaient quelque chose se sont tu, non par lâcheté, mais parce qu'ils ne mesuraient pas le danger. Hitler, pour le commun des français, dont j'étais, ce n'était, sous un autre régime, que le successeur de Guillaume II et de Bismarck, le nouveau maître de l'Allemagne dominatrice.
Dans ce contexte les juifs allemands n'ont dû trouver en France qu'un accueil hostile. J'ai peu d'information sur la vie qu'ils ont pu mener, mais je suppose qu'elle a dû être très difficile. Simone Signoret raconte que certains, qui vivaient à Paris dans (ou près) des milieux juifs immigrés étaient exploités comme travailleurs clandestins. Elle écrit aussi que ces mêmes milieux les considéraient plus comme des allemands que comme des juifs.
Je suppose aussi, sans avoir pu le vérifier que tous ceux qui ont pu être trouvés ont dû être arrêtés par les français dès la déclaration de guerre, le 2 septembre 1939, quand on a organisé la rafle des étrangers suspects. Mais la situation difficile qui était certainement la leur, ne résultait pas, en France, de l'antisémitisme, mais de leur appartenance à la nation ennemie.
-L'antisémitisme en France entre les deux guerres.
Vous avez probablement été surpris en lisant ce qui précède.
Moi même, quand je réfléchissais à tout cela, il m'est arrivé de me demander si je n'avais pas oublié, si je n'avais pas tendance à minimiser. Alors j'ai interrogé mon ami Tonio avec qui j'ai discuté des heures et des nuits entières, quand, adolescents, nous voulions refaire le monde. Et Tonio m'a bien confirmé que dans nos conversations nous ne parlions pas d'antisémitisme. C'était une question absente de nos préoccupations.
Vous pouvez aussi avoir pensé que j'étais dans la situation, comme on dit quelquefois, du "bon juif", celui qui sert d'excuse aux mouvements antisémites, celui à qui on dit "Toi ce n'est pas la même chose". Je peux dire qu'il n'y avait rien de tout cela. Je l'ai écrit précédemment, je ne me sentais pas juif, mais je n'avais pas honte de mon nom ni de mon ascendance paternelle, et je me sentais parfaitement à mon aise dans cette situation. Je parlerai peut-être un jour de ma décision de changement de nom. Ce que je peux dire ici, c'est que s'il n'y avait pas eu la guerre, je n'aurai jamais pensé à le faire car la question ne se serait pas posée.
Pourtant je suis conscient des contradictions apparentes que l'on pourrait souligner dans ce que j'écris.
En effet il y a la permanence de la position et de l'enseignement de l'Eglise contre les juifs. C'est ce que je vais maintes fois répéter dans les pages qui suivent pour en montrer les méfaits. Et cet enseignement se poursuit au XX° siècle. On l'enseigne depuis la tendre enfance. Ainsi ma belle mère, en Corse, que l'on faisait courir dans l'église en agitant un mouchoir pour chasser les juifs. A certaines époques cela a conduit les gens à des attitudes extrêmes contre les juifs. Pourquoi cela peut être différent dans les années 2O et 3O?
Je suppose que c'est difficile à admettre avec le regard que l'on a de ces questions en cette fin du XX° siècle, alors que c'est la suite logique de l'évolution historique dont je parlerai plus loin. En France, à cette époque et à ce sujet, on vit dans un climat de tolérance. Et je pense que pour les catholiques l'enseignement de la charité chrétienne l'emporte sur les thèmes anti-juif. Je ne dis pas que cela ne laisse pas de trace chez les individus, et je peux supposer que pour un catholique la première rencontre avec un juif, même simplement avec un Lévy comme moi, pouvait lui remettre en tête ce qu'on lui avait enseigné. Ce que je sais, c'est que moi qui vivait journellement avec des chrétiens, catholiques ou protestants, ou des incroyants, je n'ai pas le souvenir de réaction qui m'ait blessé. Certains peut être m'ont évité, mais je ne l'ai pas su. Dans toute ma vie, j'ai dû être confronté à deux ou trois individus antisémites. Convaincu de l'inutilité de toute discussion, j'ai coupé court à tout entretien. Il n'y a pas de quoi en parler, ce fut tellement bref et exceptionnel.
Cette époque, je n'étais pas le seul à l'avoir vécue avec une parfaite sérénité. Quelqu'un comme Raymond Aron a vécu ainsi, mêlé au monde chrétien, sans avoir à se poser de problème jusqu'au jour où il a rencontré l'antisémitisme nazi. Dans la biographie de Kessel par Yves Courrière, je n'ai pas le souvenir qu'en France il ai eu le moindre souci à ce sujet. Lévy-Strauss, à qui un journaliste demande, en raison de son nom, si, avant la guerre de 194O, il avait conscience d'appartenir à une communauté, répond "Non", et ajoute "Je n'étais sûrement pas le seul". Et il y a certainement d'autres exemples.
Quant à moi, je n'aurais jamais eu l'idée de m'interroger rétrospectivement sur cette époque, si je ne m'étais pas lancé dans l'histoire de ma famille paternelle, et si, le faisant, je n'avais pas éprouvé le besoin, pour la vérité de mon récit, d'analyser l'attitude de ceux qui actuellement dramatisent l'histoire des juifs, y compris la période de ma jeunesse.
Finalement je crois pouvoir résumer la situation avant guerre de la façon suivante. En France, les juifs français étaient une minorité religieuse comme les autres, et les juifs étrangers n'étaient qu'une, ou des, minorités étrangères comme les autres. Je crois pouvoir ajouter que, pour les juifs français, les juifs étrangers étaient des étrangers comme les autres, au même titre qu'un catholique étranger restait un étranger pour un catholique français.
-L'antisémitisme en France pendant la guerre de 194O-45.
Si je considère d'abord la période de la guerre avant l'invasion allemande, et le début de l'occupation, tout confirme combien l'antisémitisme était loin de l'esprit des français. Même à cette période. Moi même j'ai été très surpris de le découvrir à l'occasion de mes recherches, après tout ce que j'avais pu lire au cours de ces dernières années.
Pendant la drôle de guerre et pendant la période d'invasion personne ne parle, ni ne se méfie de l'antisémitisme.
Lisez attentivement le récit de l'exode par mon père. Il est particulièrement intéressant car il a été écrit à chaud, sans pouvoir être influencé par les événements ultérieurs, ce qui ne sera pas le cas de ses écrits rédigés après la guerre.
Cette lecture vous montrera qu'il s'enfuit devant les "boches",pas devant les nazis. Il fuit l'invasion allemande, la même qu'en 187O et qu'en 1914. Il ne s'inquiète pas un seul instant de l'antisémitisme des hitlériens. Ce n'est pas une erreur de jugement, il l'ignore. Et quand, dans sa retraite il est dépassé par les armées allemandes il pense seulement à rentrer à Paris sans plus d'appréhension que les autres français. Ainsi quand il faut demander un laisser passer à la kommandantur pour rentrer à Paris, il y va, certainement humilié de devoir se présenter devant l'ennemi, mais il ne s'inquiète pas un instant de faire établir une autorisation au nom de Lévy. Nous sommes en juillet 194O et il ne voit absolument pas venir le drame. Et tout le monde est dans le même état d'esprit.
En ce qui me concerne, pendant toute la retraite, que j'ai effectuée comme militaire, j'ai eu beaucoup de soucis, mais certainement pas celui là puisque j'ignorais tout. Après la défaite j'ai été maintenu dans l'armée Pétain jusqu'à mon départ en Afrique du Nord. Jusqu'au printemps 1941, dans cette armée en désordre qui venait de traverser la France en fuite devant les allemands, j'ai été brinquebalé du Languedoc à la Côte d'Azur et aux Alpes. J'y ai mené une vie extrêmement dure et quasiment coupée du monde. Les mesures contre les juifs je n'en avais même pas connaissance. Ensuite j'ai été muté dans un bataillon de chasseurs à pieds, dans l'Ain, où j'ai mené une vie plus normale. A ce moment j'ai progressivement découvert les mesure antijuives qui avaient été prises et j'ai été informé au fur et à mesure de l'évolution de la situation. Nous étions quelques juifs dans ce bataillon. Je dis juif parce que la nouvelle loi en avait décidé ainsi. A chaque nouvelle décision nous étions informés par nos officiers qui nous disaient aussitôt de continuer comme si rien n'était. Dans ce cadre nous nous sentions parfaitement protégés et notre vie s'est déroulée avec les autres, sans problème particulier pour nous, du moins à ce titre. Notre souci, c'était pour nos familles.
A cette époque, comme presque tous les français, je faisais confiance au Maréchal Pétain. Il représentait l'honneur de la France devant l'ennemi. Il ne pouvait pas nous trahir. Il ne me venais même pas à l'idée qu'il puisse être antisémite. Ce qui se passait, c'était les allemands qui l'imposaient. J'imaginais même qu'en secret il agissait de concert avec de Gaulle. Et puis, vers avril 1942, avec mon bataillon qui avait été désigné pour un ou deux mois, comme bataillon d'honneur du Maréchal, je suis allé à Vichy. Et là, je me souviens toujours de façon précise du jour où j'ai entendu à la radio, Laval déclarer qu'il souhaitais la victoire de l'Allemagne. Brutalement j'ai réalisé que ce gouvernement trahissait la France. J'ai reçu cela comme un coup de bâton, et ce jour là ma décision était prise de quitter la France, quelle que soit la façon dont je pourrai le faire.
J'ai dû attendre octobre 1942 pour pouvoir partir, et, ironie du sort, c'est au Maroc, dans l'armée qui avait rejoint les alliés, que pour la première fois je me suis trouvé personnellement confronté à des mesures antisémites! Je l'ai vécu de façon très différente de tout ce que l'on peut imaginer. Cela a été pour moi une des épreuves morales les plus dures de mon existence. Je raconterai cela peut être une autre fois.
Il ne faut pas croire que mon père et moi étions des cas isolés dans notre ignorance de l'antisémitisme. C'était le cas très général, j'en ai trouvé des preuves multiples.
La biographie de Kessel par Yves Courrière est révélatrice. C'était avant la guerre un des rares hommes en France qui savait ce qu'était le nazisme antisémite en Allemagne. Pourtant, en France, il ne croit pas à l'antisémitisme. Il était l'ami de Béraud, Suarez et Carbuccia bien avant l'existence de Gringoire, et quand ces hommes se mettent à écrire leurs articles antisémites, il ne prend pas cela au sérieux, il en discute longtemps avec eux. Et il faudra qu'ils en rajoutent beaucoup pour qu'il décide de ne plus les voir. Le même Kessel, qui affiche son identité juive, ne crois pas non plus que les hommes de Vichy soient antisémites. Pour lui ils sont seulement contraints par les nazis de prendre ces mesures et il leur fait confiance pour en atténuer l'application. Il y croit tellement peu qu'il va lui même, à deux reprises, voir les gens du gouvernement de Vichy, lesquels cherchent à le rassurer. Certains sont probablement sincères. Comme tous les juifs français il ne suppose pas que l'on puisse craindre quelque chose du Maréchal Pétain, sous les ordres duquel, lui Kessel, a servi 23 ans plus tôt. Et après son deuxième voyage à Vichy, en décembre 194O, il écrit à son frère: "Depuis que Pétain a montré les dents, depuis que la France se réveille et peut craindre le pire, je l'aime de plus en plus et me sens liée à elle......En tout cas, il y a une chose qui éclate. Malgré tout la France n'est pas foutue, n'est pas "naziquée", n'est pas antisémite".
Claude Lévi-Strauss raconte qu'avant guerre il a rencontré à New-York des juifs allemands réfugiés qui n'avaient pas du tout prévu ce qui leur arrivait, "l'Allemagne est un si beau pays, les gens y sont tellement gentils". Et Lévi-Strauss commente, si eux ne se méfiaient pas, pourquoi voulez vous qu'en France on se méfie? Lui aussi est tout à fait inconscient. Après l'armistice il va à Vichy pour demander à reprendre son poste de professeur au Lycée Henri IV. Là il faut que ce soit le directeur de l'enseignement secondaire qui lui dise qu'en raison de son nom il refuse de l'envoyer à Paris, et il l'affecte en zone libre, à Perpignan. Cela ne l'empêchera pas, plus tard, d'être révoqué de l'enseignement.(Interview du Figaro 22-23/7/89).
Cette inconscience on la retrouve à tous les niveaux. C'est la compagne demi-juive de Tenenbaum (Gérard Oury) qui, en 1941, après les décrets antijuifs, décide, alors qu'elle est enceinte, d'aller voir le Maréchal à Vichy pour que l'on n'empêche pas Gérard Oury de travailler. Elle rencontre le médecin du Maréchal à qui elle demande à être reçue par le Maréchal. Elle se retrouve devant Xavier Vallat, commissaire aux affaires juives! Heureusement pour elle, elle en sort. (Gérard Oury - Histoires d'Eléphants).
Le professeur Debré, dans ses mémoires "L'Honneur de Vivre", écrit: " Notre entourage était convaincu que le gouvernement de Vichy parviendrait à éviter dans la mesure du possible l'application du statut (des juifs) qui, pensait-on alors, lui avait été imposé. De cette époque datent les recherches sur les antécédents familiaux et les constitutions de dossiers rappelant que sur l'arbre généalogique aux branches nombreuses et s'écartant largement du tronc, figuraient, juifs ou catholiques, des soldats du Premier et du second Empire, des professeurs, des fonctionnaires depuis un siècle, des patriotes alsaciens, des décorés de la Légion d'Honneur sous différents régimes et enfin la liste des combattants de la Grande Guerre avec ses blessés et ses citations à l'ordre du jour des corps combattants et ses morts "comme dans toutes les familles françaises" ajoutait ma mère. Efforts biens illusoires car le gouvernement de Vichy était décidé à n'établir aucune distinction, mais il lui fallait, comme l'avait enseigné Hitler, procéder par étapes pour gagner l'assentiment général".
Cette illusion au sujet des décrets sur les juifs, je l'ai retrouvée de façon émouvante dans les papiers de mon père, écrits de sa main à cette époque, avec ses essais maladroits d'arbre généalogique sur cinq générations qu'il n'arrivait pas à retrouver, avec des notes sur tous les faits prouvant le patriotisme de la famille, que ce soit la guerre de 1914-18 qu'il a faite, la guerre de 1870 faite par son père, mais aussi le choix de la nationalité française par ses ascendants d'Alsace-Lorraine, etc, etc..Je dis recherche maladroite car mon père m'a paru être alors, quelqu'un qui, comme moi, ne se souciait pas du passé, et paraissait tomber des nues en devant le faire à l'improviste.
Quand la réalité de la situation devient évidente, Debré, dans le même livre, fait état des sympathies qui se sont manifestées à lui de toutes part. Il raconte en particulier que, dans cette période tendue, la chaire médicale des Enfants Malades étant vacante, il fut élu, à l'unanimité du conseil de la Faculté, à ce poste important. Et quand il veut remercier de ce geste courageux, ses confrères lui répondent "C'est l'honneur de la Faculté".
Cette période de l'occupation à Paris, je ne peux trouver mieux pour la ressentir que les souvenirs de mon père. Vous les avez lus. Ils ne les a pas écrits pour la galerie, mais dans un carnet intime. Après cette lecture, Gérard avait surtout remarqué les jeunes cyclistes qui insultaient les juifs qui faisaient la queue pour leur carte d'identité. Moi, quand j'analyse le texte, je note au contraire que c'est la seule fois où mon père mentionne une insulte, ou même seulement un geste désagréable, d'un français. Dans tout le reste de son récit je suis au contraire frappé par la sympathie tacite dont il est entouré.
Mes parents sont alors dans une situation matérielle très difficile. Mon père pour survivre travaille auprès des tribunaux pour un curateur, lequel, officier ministériel, n'a pas le droit de l'employer car c'est une activité interdite aux juifs. Or mon père travaille sous son nom, car il n'emploiera de faux papiers que beaucoup plus tard. Il ne porte pas l'étoile jaune. Et, pour tout faciliter, son nom, qui ne laisse aucun doute, est affiché dans les halls des tribunaux pour les affaires dans lesquelles il intervient. Suivant l'habitude, on convoque, à la même heure, au début de la demie-journée, tous les gens concernés par dix affaires qui passeront dans cette demie-journée, sans que l'on sache si on sera appelé le premier ou le dernier. Dans ces conditions mon père passe des heures à attendre dans les couloirs des tribunaux en sachant qu'il suffit d'un rien pour qu'il soit arrêté. Ensuite il passe devant un juge qui ne peut pas ignorer sa situation. Et ce juge n'est probablement pas seul présent.
Pourtant, mon père lui-même le mentionne, le curateur sait qu'il n'a pas le droit de l'employer, les juges savent qu'il n'a pas le droit d'être là, les greffiers qui assistent les juges le savent, et, je le suppose, d'autres au tribunal doivent aussi le savoir. Et chacun agit comme si la situation était normale. Mon père ajoute même que les parties adverses, qui pourraient en tirer argument, s'abstiennent de le faire.
Regardez aussi son arrestation. Alors qu'il aurait dû être dirigé sur Drancy, il est remis en liberté un jour, de façon inattendue, et sort de prison par une petite porte, sans même avoir été interrogé. Comme je ne crois pas aux miracles, je ne peux m'empêcher de supposer qu'il a bénéficié, sans le savoir, d'actes anonymes de solidarité.
Avez vous également remarqué qu'en sortant de prison, son curateur le reprend dans l'illégalité malgré sa situation?
Il travaille aussi pour des questions de travaux et de bâtiment (il n'a pas le droit d'être architecte) pour la mairie de Chateaufort et une autre sur les bords de la Marne. Il se méfie des contacts avec les administrations officielles. Mais là aussi tout se passe sans la moindre remarque sur sa situation.
Evidement cette loi du silence entre français ne suffit pas à garantir sa sécurité. Il craint les contrôles dans la rue, il craint les contrôles dans les transports quand il se rend en banlieue, il craint....il peut tout craindre. Il écrit dans ses souvenirs " La vie était comparable à celle d'un lièvre durant la saison de la chasse, on craint la mort au coin de la rue!"
Je pourrais continuer l'énumération des exemples qui, pour moi, permettent de conclure qu'avant la guerre et pendant l'occupation le peuple français n'est pas antisémite. Je suis convaincu que les vrais antisémites ne représentaient qu'une infime minorité de la population, au même titre que tout groupement humain, y compris chez les intellectuels, comporte sa part de criminels, de désaxés, etc. A cette minorité se sont ajouté pendant l'occupation un certain nombre de personnages veules, faibles, à qui des activités comme la dénonciation ou l'entrée dans la milice ont pu donner la satisfaction d'une importance à laquelle ils n'auraient jamais pu accéder autrement. Encore faut il retenir qu'ils avaient l'excuse de suivre la "grande voix" du Maréchal. Mais cet amalgame, s'il a pu faire beaucoup de mal dans le contexte de l'occupation, ne peut être retenu comme représentatif de l'immense majorité des français.
-A propos des rafles et arrestations de juifs.
Sur ce sujet affreux, j'ai lu et entendu à plusieurs reprises des commentaires qui utilisent ce thème comme démonstration de l'antisémitisme et de la complicité de la grande majorité des français. Et on avance comme preuve la passivité de la population lors de ces événements, on met en avant la participation de la police, par exemple en montrant des photos de gendarmes français gardant des prisonniers juifs, etc.
C'est faux, et c'est une manipulation de la vérité qui m'est personnellement douloureuse.
Je veux montrer le contraire, en commençant par des exemples très proches. D'abord mon père dont vous avez lu son histoire à cette époque. Les concierges de son bureau et de son domicile le préviennent chaque fois qu'il y a un risque pour lui. Quand il y a la rafle du Vel'd'Hiv', il est prévenu la veille par mon ami Paganelli. Malgré cela il n'est pas parti, et quand la gestapo vient pour l'arrêter à son appartement, le concierge les envoie chez un voisin pour le sauver. Ce voisin, qui sait très probablement son nom ne le dénonce pas, alors que ce serait pour lui la meilleure façon de se débarrasser de la gestapo. En lisant cela, avez vous pensé au risque que prenaient ce concierge et ce voisin? Et même si vous y avez pensé, il est difficile d'imaginer ce que représente de tels actes dans le climat d'anxiété où on vivait alors à Paris. A tout cela, je crois utile d'ajouter une précision, c'est que compte tenu de la situation matérielle de mes parents, tous ces gestes étaient désintéressés.
Très proche encore, votre grand-père maternel, cet homme adorable que vous avez connu. Votre mère m'a raconté qu'appartenant à "Résistance Nord" il a pu prévenir les juifs d'Arnouville-les-Gonesses de cette rafle, et qu'ainsi aucun d'eux n'a été arrêté.
Autant que je sache, 13OOO personnes ont été arrêtées au cours de cette rafle.C'est un moment dramatique de l'occupation et l'on a raison de le célébrer pour éviter l'oubli. Mais si l'on veut émettre une opinion sur l'attitude des français de l'époque face à cet événement, il faut aussi considérer que 22OOO arrestations étaient prévues et que 9OOO ont pu échapper grâce à des gens comme votre grand-père ou mon ami Paganelli. Des tracts ont même été distribués pour inviter les juifs à se cacher. Grâce à des fuites, cette rafle a été connue 48 heures avant son exécution, ce qui veut dire qu'en un temps très court un grand nombre de gens se sont mobilisés et dévoués dans l'ombre pour des juifs qu'ils ne connaissaient pas le plus souvent.
Sur la passivité de la population française en pareil circonstance, je vous demande de réfléchir au comportement d'une population moyenne, celle qui vous entoure par exemple. Combien vivent dans l'indifférence des événements qui ne les concernent pas directement? Combien parmi ceux qui s'intéressent à ces événements sont capables de faire gratuitement quelques chose qui puisse remettre en cause leurs habitudes, leur confort? La population française de 1942 n'est ni pire ni meilleure, mais ceux qui émettent des jugements méprisants à son sujet oublient qu'il y a en plus les conditions de vie et l'ambiance morale dans lesquelles elle se trouve, en particulier à Paris:
-le pays est encore sous le coup de la défaite. C'est un événement dur à supporter, même au niveau individuel,
-la vie se poursuit dans une ambiance d'occupation, la Werhmacht, les SS et les gendarmes allemands sont dans la rue. A n'importe quel moment on peut être soumis à un contrôle. Et quand il y a un attentat c'est le couvre feu,
-une grande partie de la population, surtout en ville, ne mange pas à sa faim. Et quand cela dure, je peux vous dire que ça vous prends la tête au point d'avoir du mal à penser à autre chose,
-il y a eu près de deux millions de prisonniers français, et en 1942 il en reste encore un million deux cent mille, auxquels leurs parents et leurs amis ont tout de même tendance à penser avant de se soucier de l'arrestation de juifs qu'on leur présente comme des étrangers,
-l'internement et les rafles ne sont pas un événement nouveau pour les français de l'époque. Il y a eu avant la guerre les réfugiés espagnols que l'on a internés, et, à la déclaration de guerre, les arrestation en grand nombre des étrangers suspects,
-et il y a aussi la présence du Maréchal dont on est convaincu qu'il fait ce qu'il peut pour la France et tous les français.
Et puis, et c'est l'essentiel, il ne faut pas penser à l'arrestation des juifs que l'on dit étrangers en sachant qu'il y a eu les camps de la mort. A ce moment les gens ne pouvaient le supposer. Je ne vois pas comment les français auraient pu alors imaginer, pour ceux que l'on arrêtait, qu'ils soient plus mal traités que les prisonniers français en Allemagne. Les précédents des guerres de 187O et 1914 contre les allemands ne pouvaient laisser présager les monstres nazis. On ne peut juger sainement la conduite des gens face à un événement dont on connait la fin dramatique, en oubliant qu'eux ne la connaissaient pas,
Et si, oubliant tout ce qui précède, cette population avait voulu réagir, sortir de la passivité qu'on se permet de leur reprocher maintenant, que devaient ils faire? Descendre dans la rue pour crier leur mécontentement, et, parce qu'on est dans un pays occupé, se faire tirer comme des lapins?
Quant au haro sur la police et les gendarmes, on s'en prend à eux comme s'ils avaient été volontaires pour le rôle qu'on leur a fait jouer. Il ne faut pas les confondre avec ceux qui se sont engagés dans la "milice". Ils étaient probablement gendarmes ou policiers avant la défaite, et tout ce que je viens d'écrire sur la situation des français s'applique à eux. Ce gendarme que l'on nous montre gardant le Vel'd'Hiv' ou autre, que voulez vous qu'il fasse d'autre que d'être au poste qu'on lui a assigné? Qu'il n'obéisse pas aux ordres? C'est lui qui sera arrêté. Qu'il déserte? Combien de gens sont capables d'être des héros?
Il ne faut pas déplacer le problème, le gouvernement de Vichy est responsable avec la minorité qui le suit, pas la population, pas le gendarme ou le lampiste. Il est responsable, parce que même en dehors des allemands il veut cette politique. Il est responsable parce qu'il trompe les français qui font confiance au Maréchal. Je ne fais pas le malin, j'y ai cru pendant près de deux ans. Il est responsable aussi d'avoir trompé la population à propos des juifs quand il disait que seuls les juifs étrangers étaient concernés, ce qui permettait de faire croire à la seule responsabilité des allemands.
Pour illustrer un peu plus ce qui précède, je mentionne une expérience personnelle. Fin 1941, militaire dans l'armée Pétain, je décide de passer en zone occupée pour aller voir mes parents à Paris. Je pars avec un ami. Nous prenons le maximum de risques: nous sommes mal habillés avec des vêtements d'emprunt, nous avons fabriqués nos faux papiers et de plus ils sont incomplets, nous sommes militaires et en zone occupée nous sommes en état de désertion, et moi Lévy je vais dans la zone contrôlée directement par les allemands. Le risque je l'ai accepté en pensant que je peux aller en prison ou dans un camp de prisonniers en Allemagne jusqu'à la fin de la guerre. Au cours de cette aventure qui a duré une dizaine de jours, j'ai eu l'occasion d'avoir très peur. Par exemple quand dans un village à proximité de la ligne de démarcation je me suis trouvé face à face avec une patrouille allemande, ou quand je n'ai pu faire autrement que de traverser plus de la moitié de Paris la nuit pendant un couvre-feu décidé après un attentat contre les allemands. Je cite cet épisode pour souligner deux choses. D'une part, pendant ce périple j'ai dû me réfugier chez des gens que je ne connaissais pas, et dans la rue à Paris comme dans l'immeuble de mes parents des gens m'ont reconnu. Si j'ai eu des frayeurs à cause des allemands, je ne me souviens pas d'avoir craint d'être dénoncé par un français. D'autre part, comme le commun des mortels je ne soupçonnais absolument pas l'existence des camps de la mort, sinon soyez sûrs que je n'aurais pas tenté l'aventure.
Et pour revenir aux commentaires que j'ai mentionnés plus haut, je veux souligner combien c'est facile, près de cinquante ans après, bien assis, bien au chaud, bien nourris de juger et de brandir l'anathème sur la conduite des gens pendant ces événements.
-Respecter les français de cette époque.
J'étais parti pour situer le problème juif en France dans ma jeunesse, et je me suis laissé emporter dans ce long plaidoyer contre l'idée d'un solide antisémitisme des français avant 194O, et de leur responsabilité pendant l'occupation. Je l'ai fait parce que ces commentaires méprisants et ces accusations injustifiées me sont pénibles et que je les ressens comme une insulte à la France et aux français de cette époque.
Et comme on fait souvent état, non sans raison historique, de l'antisémitisme catholique, je veux insister sur le nombre de prêtres, de familles pratiquantes, qui ont aidé et sauvé des juifs pendant la guerre. Et aussi dans le haut clergé ceux qui n'ont pas hésité à s'engager courageusement, comme Mgr Saliège, Archevêque de Toulouse, Mgr Théas, Evêque de Montauban, Mgr Gerlier, Cardinal, Archevêque de Lyon, Mgr Piguet, Mgr Dagusan, etc.
Arrivé là, je m'adresse à mes fils. Je leur demande de penser à leur mère, à leurs grands parents maternels, à leur grand-tante Fifo, qui ont été élevés avec tous les préjugés dont je vous ai parlé. Votre mère, comme beaucoup d'autres, a cru être antisémite. Pourtant pouvez vous supposer un instant qu'ils auraient pu être des antisémites affreux capables des pires exactions, capables seulement de dénonciation, ou ne pensez vous pas plutôt qu'ils auraient tous tendu la main sans hésitation à des juifs en difficulté même en prenant des risques pour eux mêmes? Non bien sûr. Et, dans ce qui précède, j'ai mentionné au contraire que votre grand-père a eu l'occasion de le faire. Alors pensez qu'ils sont représentatifs de l'immense majorité des français. Et puis pensez aussi, que si je n'avais pas cru que les autres pouvaient être aussi tolérants que moi je n'aurais même pas pu songer à épouser votre mère.
Pour terminer et pour illustrer tout ce que je viens de dire, je veux mentionner le merveilleux film de Louis Malle "Au revoir les enfants". Quand les enfants, entre eux, parlent des juifs, ils reprennent les poncifs des préjugés antisémites, mais en fait ils en parlent peu. Quand ils se trouvent devant un juif les réminiscences de leur éducation religieuse leur reviennent à l'esprit. Et puis quand les rapports s'établissent, le petit juif devient parmi eux un enfant comme les autres. Le seul antisémite, c'est ce malheureux domestique infirme et complexé, qui n'a rien trouvé d'autre pour se donner de l'importance et se venger. Et cela donne une juste image de la réalité de cette époque.



ADDITIF A PROPOS DE LA RAFLE DU VEL'D'HIV.
J'ai écrit ce qui précède il y a deux ou trois ans. Nous sommes en juillet 1992, quelques jours après la commémoration du cinquantenaire de la rafle du 16 juillet 1942, dite rafle du Vel'd'Hiv. A cette occasion j'ai lu ou entendu quantité de commentaires reprenant les thèmes contre lesquelles je me suis insurgé dans les pages précédentes, et j'ai éprouvé le même sentiment de révolte. Je cite seulement l'émission de Michèle Cotta le 16 juillet sur TF1, où Philippe Alexandre a résumé, avec l'accord de Serge July, la discussion qu'ils venaient d'avoir en parlant de "l'ignominie des français à genoux devant le Maréchal Pétain"!
Nous étions peut-être naïfs. Nous cherchions peut-être un espoir impossible auquel nous raccrocher au milieu d'événements aussi douloureux. Mais c'est un sentiment de colère qui me prend en entendant les jugements insultants de gens que l'on suppose intelligents, mais qui sont incapables de comprendre les réactions humaines face aux événements que nous vivions avec nos tripes.
Au milieu d'un certain nombre de commentaires allant dans le même sens, je n'ai trouvé que deux voix raisonnables. Celle de Simone Weil, qui, interrogée le même jour par PPDA, a dit que Vichy était coupable, que la population française ne l'était pas, et que beaucoup de policiers ont sauvé des juifs en les prévenant. J'étais seul devant la télévision, et je me suis surpris à dire tout haut "Merci Madame Weil" Et dans France-Soir du 17 juillet, Schwarzenberg, interrogé sur la responsabilité de la France dans la déportation des juifs, répond "Il faut savoir ce que l'on appelle la France. Si c'est le peuple français, dans une grande majorité, il a aidé les juifs, même un certain nombre de personnes d'opinions un peu pétainiste les ont aidés.....Je pense donc que le Président de la République s'honorerait, étant donné qu'il est le chef de l'Etat français comme on le dit souvent, à reconnaître que ses prédécesseurs horribles, mais historiques ont sali l'image de la France, même si ce n'était pas la République."
Mais personne ne souligne assez la responsabilité personnelle de Pétain, qui en raison de son rôle pendant la guerre de 1914, et un peu aussi en raison de son âge, jouissait d'une extraordinaire autorité morale, peut être difficile à apprécier maintenant, mais que personne alors ne discutait. C'était l'homme providentiel. Cette autorité morale a permis au gouvernement de Vichy d'avoir la confiance entière des français, même dans les cas les plus difficiles. Si Pétain disait ou faisait quelque chose, c'est qu'il agissait au mieux des intérêts de la France. Aucun homme politique n'aurait pu avoir cette autorité et cette confiance quasi unanime.
A l'occasion de ce cinquantenaire il y a eu une discussion surprenante sur la légitimité du gouvernement de Vichy. C'est sans importance. Il y a eu crime. C'est ce gouvernement qui est responsable, pas les français.